Le Premier Saut

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NicGambarde

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Le Premier Saut

Message par NicGambarde »

(Ce texte a été publié initialement dans le numéro 7 de la revue littéraire Torticolis)

Ils sont 64 ; 32 par porte. La plupart d’entre eux sont à la recherche de quelques années de répit avant le service militaire obligatoire, qu’on pouvait alors acquérir par des formations spécialisées. Une poignée est plutôt à la recherche d’une preuve que leurs organes reproducteurs sont plus larges que la moyenne. Certains sont peut-être là par vocation. Ils chantent à tue-tête une chanson de paras, pour se faire croire qu’ils en sont, et pour oublier l’angoisse qu’ils ressentent tous.

En passant par la portière
Parachutiste souviens-toi,
Oui souviens-toi.
Qu’un jour il pourrait se faire
Que ton pépin ne s’ouvre pas,
Ne s’ouvre pas.
Qu’après une chute libre
Tu auras cessé de vivre, la, la, la…
Entorché dans l’atmosphère
Tu tomberas comme une pierre.*


« Vos gueules ! Vous ferez moins les marioles dans quelques instants. Le prochain qui chante ne saute pas et écope d’une punition ». Ils se taisent, avec çà et là quelques ricanements jaunes.

Ils sautent huit par huit, des câbles comme on dit. Les pros seraient passés 16 à la fois, mais les formateurs savent ce qui les attend. Le premier groupe ne les déçoit pas. Le sauteur de tête se place à la porte, une main plaquée de chaque côté de l’ouverture, le corps tendu. Il profite du paysage pendant de longues secondes avant de sauter. Malgré la démonstration de son camarade, le deuxième puceau du saut se rate et tombe assis sur le pas de la porte, les pieds dans le vide. Le sergent règle le problème d’un coup de pied bien placé, au bas du sac dorsal, qui envoie le maladroit visiter l’atmosphère.

Le troisième présente une saynète plus savoureuse. Quelques nuits auparavant, les jeunes en provenance du lycée s’étaient fait « bizuter » par les membres plus âgés du groupe, en classe préparatoire aux grandes écoles militaires. Rien de bien grave. Menés par un petit sec, quatre idiots se prenant pour des durs les avaient réveillés au milieu de la nuit, avaient renversé leurs lits, et proféré quelques insultes et menaces. La grande gueule se trouvait maintenant sur le câble. Au dernier moment, il se retourne et cherche à rejoindre son siège. Le sergent essaie de le convaincre en une seconde de retrouver ses gonades. Notre héros s’effondre alors à genoux en sanglotant. N’ayant ni le temps ni l’envie de négocier plus avant, le sergent décroche le mousqueton, agrippe l’ancien futur Rambo par les sangles de son harnachement et le propulse d’un seul mouvement au fond de l’avion où il reste prostré. Le largage du câble est raté, il faudra un passage supplémentaire.

C’est le tour du troisième groupe, le sien. La chorégraphie répétée se déroule sans anicroches. Il se lève, le mousqueton dans la main droite. Au signal, il le fixe sur le câble circulant au-dessus de leur tête. Le premier sauteur est en place. Il est lui-même en quatrième position. La lumière contrôlée par le pilote s’allume et c’est « Go, go, go ». Il a une brève vue de l’extérieur pendant le saut des précédents. Puis c’est la porte ; la vision du sol, 400 m plus bas. Il distingue tous les détails. Rien à voir avec les sauts acrobatiques montrés à la télé, où un paysage flou de formes géométriques jaunes, vertes et brunes semble un peu irréel. Ici, tout est terriblement clair, la piste d’atterrissage, les baraquements et même le personnel au sol. L’épouvante le saisit et en une seconde, tout lui revient.

Sa première leçon de natation. Quand âgé de 6 ans, il s’était trompé de groupe et retrouvé avec les troisièmes années, hurlant de terreur tandis qu’un maître-nageur, gendarme de son état quand il portait plus qu’un slip, le balançait du haut du plongeoir de 3 m vers une mort certaine.

Tous les plongeoirs de 5 m, en primaire, au collège, au lycée militaire, avec toujours cette peur au ventre atroce, l’abandon humiliant et la redescente honteuse évités seulement par la peur des moqueries durant des semaines à venir.

Et les rêves, innombrables, où il se retrouvait allongé à plat ventre au sommet d’un pont de quelques cm de large, suspendu à des dizaines, voire des centaines de mètres du sol, obligé de ramper d’une rive à l’autre de rivières titanesques, aux flots gris bouillonnants.

Puis, il bascule dans le vide. Toutes les leçons sont oubliées et le saut élégant tant de fois répété au sol devient un simple abandon à la gravité. Il se retrouve sur le dos la tête en bas. Et il s’éloigne lentement de l’immense et assourdissant oiseau d’acier qui lui passe au-dessus. La longe fait 22 m. On pourrait croire que l’ouverture est dès lors quasi instantanée. Il n’en est rien. Il a le temps de voir deux camarades quitter l’avion au ralenti, pantins désarticulés comme lui. Et de réaliser qu’il va mourir. Que toute cette entreprise était une erreur colossale. Alors vient la secousse. La sangle tire sur le parachute qui sort du sac à toute vitesse, mais pas instantanément ; puis, après une pause presque imperceptible, se détache et continue avec l’avion. Le résultat est une réorientation soudaine et violente qui le voit de nouveau la tête en haut et les pieds vers le centre du globe terrestre, accompagnée par une impression de remontée brusque.

La suite implique un changement de référentiel temporel. Après quelques secondes ayant duré une éternité, son cerveau inondé de catécholamines se met en vacances. Le Transall est parti, il n’y a plus un bruit. Il est suspendu comme un bébé dans son harnais et ne contrôle plus rien, mais se sent en sécurité, paisible. Il tourne lentement sur lui-même et admire le paysage. La minute et demie de descente disparaît en un claquement de doigts.

Le retour à la réalité prend la forme de cris alarmés des hommes en vert restés au sol. « Hé ! Ducon ! Tu vas dans la mauvaise direction ! Tire sur tes soupentes ! » Il se réveille brusquement et constate qu’en effet, il est presque arrivé au bord du terrain. Il tire sur les soupentes pour orienter la toile et biaiser sa chute. Les mauvaises soupentes. Et son mouvement s’accélère d’autant. « Mais il va quitter le terrain, ce glandu ! Les soupentes opposées, idiot ! »

Il a quitté le terrain et son tapis d’herbe accueillant. Il a traversé la route départementale qui le longe et voit désormais le goudron d’un parking se précipiter vers lui. Peut-on faire un roulé-boulé sur un parking, comme il est supposé le faire pour atterrir ? (les toiles militaires ont une vitesse de descente incompatible avec un atterrissage debout ; et n’ont pas de poignées de frein). La question est rhétorique puisqu’il est paralysé par la peur et ne fait strictement pas un mouvement pour reprendre le contrôle de la situation. Il atterrit finalement le dos à la trajectoire et tombe sur le derrière, puis son corps bascule à toute vitesse et sa tête frappe le sol. Son casque externe rencontre un caillou qui le perce et l’écharde de métal résultant perce son casque interne, lui écorchant le cuir chevelu. Le parking est celui d’un bar, comportant quelques tables à l’extérieur, occupées par des groupes de consommateurs hilares.

Il se relève, rouge mais digne, et plie son parachute. Il a mal au cul, il saigne du crâne, et il va se ramasser une engueulade aux petits oignons. Il n’a jamais été plus heureux.

* https://www.musicanet.org/robokopp/french/yavaitla.htm
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