Spirale [Nouvelle d'horreur Lovecraftienne]

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lectures-d-alex

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Spirale [Nouvelle d'horreur Lovecraftienne]

Message par lectures-d-alex »

Mon renvoi du journal " La Gazette de Bruxelles " fut acté en date du 03 septembre 1937. Pendant vingt ans, moi, Vincent Agor, ai été journaliste pour ce quotidien. Vingt années de bons et loyaux services jusqu'à ce jour fatidique où, pris d'un accès de fureur, je flanquais mon poing dans le visage de mon rédacteur en chef. Je regrettais aussitôt mon geste mais le mal était fait. Ce pauvre Paul Leduc s'en trouverait défiguré à vie. En effet, dans ma colère, le coup fut si violent qu'il lui fit sauter deux dents.

Avant mon intervention, l'homme était déjà repoussant : malingre, bigleux, le crâne dégarni. Les rares cheveux qui lui restaient s'en trouvaient si gras et huileux qu'aucun produit supplémentaire n'était nécessaire pour maintenir en place l'affreuse mèche cachant, sans succès, sa calvitie. Nul doute que ma malheureuse participation venait de réduire à néant le peu d'espoir qu'il lui restait de pouvoir à nouveau conquérir une dame.

Le jour de l'incident, on m'invita à rejoindre mon domicile et de revenir le lendemain lorsque j'aurais recouvré mes esprits. Je ne me souviens pas qui m'escorta jusqu'à la porte du bâtiment. Au vu des récents évènements, est-ce bien important que je me souvienne d'un si menu détail ?

Je ne pris pas le métro pour rentrer comme je le faisais à l'accoutumée. Je décidai de regagner mon foyer à pied. Vu l'heure, personne ne m'y attendait. A tout bien y réfléchir, peu importe l'heure, personne ne m'y attendait plus. Je me retrouvais donc à déambuler dans les rues de Bruxelles sous le ciel maussade et gris. Un ciel bien de chez nous qui inaugurait une drache nationale comme on en a le secret ici-bas.

Mes pensées revenaient sans cesse à l'échange qui avait précédé ma violente réaction à l'encontre de Paul Leduc. J'étais allé le trouver pour lui soumettre un article traitant de choses mystérieuses et effrayantes dont j'avais été témoin lors de mes congés payés. Il avait lu mon papier avant de le déchirer en affirmant qu'au PPN on ne traitait que de sujets sérieux et non pas de quelques rumeurs fantasques d'un coin reculé du pays. Lorsque je lui dis que j'avais été témoin de ces choses, il remit ma santé mentale en doute :
"Je pense que ton esprit est quelque peu dérangé depuis le décès de cette pauvre Louise."

A ces mots, mon sang ne fit qu'un tour et ... BIM. Distrait par les réminiscences de la scène, je n'aperçus pas le réverbère au milieu du trottoir et m'y encastrai de plein fouet. Par chance, le choc se révéla sans gravité.

Je repris conscience de mon environnement. Je me trouvais à moins de trois rues de mon immeuble. En poursuivant ma route, j'observais le quartier. Y ayant vécu toute ma vie, je ne le connaissais que trop bien. Pourtant, ce qui devait me paraitre familier apparaissait comme étranger, comme si ces choses n'étaient faites que des mirages. Mon manque de sommeil devait surement être la cause de ma perception déformée de mon environnement. Je me hâtais finalement de rentrer chez moi.

Arrivé au pied de mon immeuble, je vis mon voisin du dessus, Mr Albertin Georges, en pleine discussion avec la concierge, Mme Célestine Boulangard. Tout les différenciait : lui, rouquin, la vingtaine, le visage rond, il portait un pantalon brun sous une imper et à ses pieds se tenait un samoyède d'une blancheur immaculée ; elle, la soixantaine, le visage tiré, les cheveux noirs ramassés en un chignon qui la faisait paraître encore plus vieille, elle était affublée d'une immonde robe bleue typique des concierges et des grands-mères. Près d'elle, sur le rebord de la fenêtre un chat aussi noir qu'une nuit sans étoiles.

En passant devant eux, je les saluai distraitement et captai une partie de leur conversation. Ils parlaient d'un voyage à l'étranger ainsi que d'une statuette indigène. A vrai dire, bien que le sujet eût pu m'intéresser en d'autres circonstances, j'avais d'autres préoccupations et je décidai de ne pas m'attarder en leur compagnie.

Je gravis les deux étages prestement, ouvris la porte et entrai pour me poser dans mon fauteuil. Toute ma journée, je la passai assis là, à contempler la photo de ma défunte Louise, disparue cinq ans plus tôt, emportée par la maladie. Quand vint le soir, je demeurai là, les yeux tournés vers le portrait de mon épouse. L'obscurité donnait à son portrait un air angoissant qui me rappelait ses derniers instants. Et bien que la vision soit troublante, je refusais à aller me coucher car je savais que je ne trouverai pas le sommeil.

En effet, cela faisait un moment que le sommeil me fuyait, environ depuis mon séjour à Zotteberge, un petit village de la côte belge où je passai mes vacances. Je vis là-bas des choses si horribles et effrayantes qu'elles me poursuivaient jusqu'à mon domicile et dans mes songes.

Tout débuta, un mois plus tôt lorsque je posai mes désidératas pour mon congé. Je souhaitais me rendre à la côte et si possible, à la Panne afin de profiter du sable et de l'air salé si revigorant. Malheureusement, les appartements du bord de mer affichaient complets, pris d'assaut par une horde d'autres touristes désireux de profiter d'un repos bien mérité. Cette année 1937 faisait les choux gras du secteur touristique puisqu'il profitait d'une nouvelle avancée sociale : les congés payés. Nous devions ce bond en avant à la grève des dockers du port d'Anvers ainsi qu'à tous les mouvements de contestation de l'année précédente. Désespéré de ne pas trouver mon bonheur, je commençais à me résigner quand je lus dans le journal une petite annonce. Cette dernière proposait la location d'une petite bicoque de pêcheur dans un village paumé du littoral.

Ni une ni deux, je fonçai sur le téléphone et fit tourner le cadran pour composer le numéro. Plusieurs secondes s'écoulèrent avant que mon correspondant ne décroche. Sa voix rauque et rocailleuse sonnait comme un roulement de gravier à mes oreilles. Nous discutâmes des modalités de la location :

L'eau et l'électricité étaient comprises dans le prix que je devrais verser. Au total, l'équivalent de douze jours de travail à payer par chèque à mon arrivée pour profiter d'une semaine de vacances dans cette masure le long du littoral.

Le jour J, j'embarquais dans un train en direction de la côte. Je dus ensuite prendre un taxi. A mesure que l'on se rapprochait de la destination, le paysage se faisait plus campagnard, plus rustique. Lorsque nous pénétrâmes dans Zotteberge, je fus frappé par l'aspect vieillot, sale et délabré de la bourgade. A n'en point douter, le hameau conservait dans ces gènes l'aspect rural d'avant-guerre. J'en vins à penser que le confort en ces lieux devait être des plus spartiate également.

Pour un habitant des villes tel que moi, l'acclimatation risquait de s'avérer fort difficile et l'envie me prit à plusieurs reprises de demander au chauffeur de rebrousser chemin.

Je regrette aujourd'hui de ne pas avoir cédé à cette pulsion. Quelque chose en moi avait dû flairer les tourments qui m'attendaient en ces lieux d'un autre temps et voulait m'y faire renoncer. Que ne donnerais-je pas aujourd'hui pour revenir en arrière et suivre ma première impression ?

Nous arrivâmes à l'adresse renseignée. La masure, bien qu'ancienne, semblait la moins délabrée du quartier : Sa façade respirait la propreté, les volets devant les fenêtres arboraient une teinte bleu azur. De toute évidence, ils avaient été repeints au cours de l'année car ils ne présentaient aucune trace d'usure ou d'écaillement. La maisonnette possédait également un jardinet sur sa devanture. Dans le gazon poussaient çà et là des tulipes d'un rouge éclatant Elles se dressaient fièrement sur leur tige, princesses au crâne parés de rubis, se pavanant sur un tapis de verdure. L'image me fit sourire et je laissais mes craintes sur la banquette arrière du taxi qui s'en alla prestement une fois la course payée.

Sur le pas de la porte m'attendait le propriétaire, un homme grand, costaud, doté d'une barbe fournie d'un noir de jais. Il portait une casquette ainsi qu'un pull bleu marine surmonté d'une veste noire un peu usée et assortie à son pantalon. Je pariais en mon for intérieur que l'homme devait être un marin, tout du moins, il présentait toutes les caractéristiques que je prêtais à cette profession.

J'avançai dans sa direction alors qu'il restait sur le seuil. Arrivé à sa portée, je lui tendis la main qu'il me serra vigoureusement. Il m'invita à entrer, me fit visiter la bicoque et quand le tour s'acheva, nous retournâmes à la cuisine. Il prit place sur l'une des chaises autour de la minuscule table qui occupait la pièce et m'invita à faire de même. Il déboucha une bouteille de rhum et remplit nos deux verres.

Je n'éprouvais aucun plaisir à boire de l'alcool et ne touchais pas à la boisson. Lui, par contre, s'enfilait verre sur verre à mesure qu'il me parlait des endroits où je pourrais m'approvisionner ou me promener. Il me parla également du folklore et des superstitions locales. Je n'écoutais cette partie que d'une oreille. A vrai dire, l'histoire de cette bourgade ne m'importait que peu. Je me trouvais en ces lieux que pour m'éloigner de mon quotidien et me reposer, loin de tout.

Lorsque son récit toucha à sa fin, il encaissa mon chèque, finit son verre d'une traite et prit congé de moi. Je le raccompagnai à la porte. Là, il tira une vieille pipe de sa poche, la bourra de tabac, l'alluma et s'en alla.

Je l'observais en train de s'éloigner. Il me renvoyait l'image d'une vieille locomotive à vapeur avançant sur ses rails vers on ne sait quelle destination. Quand il ne fut plus qu'un point noir à l'horizon, je refermai la porte et pris possession des lieux.

La bicoque, minuscule, ne comportait qu'une cuisine, une salle de bain, une chambre à coucher et une salle à manger qui servait également de salon. Le confort s'avéra des plus rudimentaires comme je le pressentais : un poêle au charbon pour toute la maisonnée. Je me sentais comme un pagure dans un coquillage trop petit pour lui.

Devenant claustrophobe en ces lieux, je décidai d'aller prendre l'air, d'explorer les alentours et pourquoi pas, me balader le long du bord de mer. Alors que je me dégourdissais les jambes, je constatais qu'il ne se trouvait pas âme qui vive dans ma rue. Le chemin ne comportait aucune trace d'une quelconque présence humaine : pas le moindre vélo sur les devantures, pas d'enfants se courant après, pas d'agitation dans les chaumières. Les volets clos voilaient les fenêtres et ne laissaient rien percevoir de l'intérieur des maisonnettes et cela, bien que le clocher de l'église de village sonnât midi. On pouvait s'attendre, au vu de l'heure, à ce que les habitants laissent entrer le soleil chez eux. Rien. Seul le vide et le silence occupaient les lieux. J'errais seul dans cette rue morte comme un fantôme erre au milieu des tombes d'un cimetière.

Quelle raison pouvait amener les gens à abandonner une rue entière ? Je décidai que j'éclaircirais ce mystère une fois au cœur du village, là où je devrais, je l'espérais, trouver quelqu'un d'instruit à ce sujet.

La place communale se composait en tout et pour tout d'une église, d'un bistro et d'une épicerie. L'édifice religieux, aux pierres rongées par le vent salé, semblait s'effriter depuis des années, tel un lépreux abandonné dans un fossé. L'estaminet se composait d'un bâtiment vitré avec une enseigne illisible sur la façade et d'une terrasse sur sa devanture. Enfin, peut-on seulement parler de terrasse pour qualifier deux chaises en bois pourri autour d'une table en acier rongé par la rouille ? Qu'importe, qu'on puisse la nommer ainsi ou non d'après son allure, elle en possédait au moins la fonction puisque deux clients consommaient là des bières dans des chopines en verre. Enfin, je posais mon regard sur l'épicerie. Le bâtiment comportait une vitrine recouverte d'une épaisse couche de saleté qui, aurait fait frémir ma chère Louise, si elle avait été encore de ce monde pour voir cela.

Je tentai de percevoir quelque chose à travers ces vitres teintées de crasse, sans succès hélas. A quoi bon s'attarder ? Il me faudrait de toute façon entrer pour m'approvisionner. En effet, mes seules vivre se limitaient à un paquet de biscuits à moitié dévoré durant mon trajet.

Lorsque je poussai la porte et pénétrai dans l'édifice, une clochette retentit, suivi peu après par de petits coups secs à intervalles réguliers, un bruit de bois que l'on tape sur la pierre. Ce martèlement provenait des sabots de la tenancière du lieu, une vieille dame à l'allure rabougrie, décharnée, édentée, avançant péniblement derrière son comptoir. Elle m'apparaissait comme l'une des trois Moires décrites par l'auteur grec Hésiode dans sa Théogonie. Je la cru évadée du Tartare ou de l'Hadès. Je sursautai lorsqu'elle s'adressa à moi dans un râle d'outre-tombe.

Ma frayeur passée, je la fis répéter et, bien que parlant couramment le néerlandais, j'éprouvais une grande difficulté à la comprendre. La vieille s'exprimait dans un patois de la région. Je devrai constater plus tard que tous usaient de cet idiome à Zotteberge. A force d'efforts et de répétitions qui semblaient agacer mon interlocutrice, je fini par comprendre qu'elle désirait savoir ce qu'un étranger fichait dans cette bourgade et si je comptais acheter quelque chose ou juste rester là, la bouche béante comme un merlan frit.

Je lui contais mon envie de vacances et lui fit part de mon besoin de provisions. Elle ne comprenait pas bien l'intérêt de venir se dépayser en ce coin reculé du pays et intérieurement, je me savais d'accord avec son sentiment. En remplissant un sac en papier avec diverses denrées alimentaires, elle me demanda où je logeais. Lorsque le lui répondis que je louais la maison d'un vieux marin dans la rue déserte en bord de mer, elle marqua un temps comme pour digérer l'information.

" Z'habitez al'rue des fols ? " Me dit-elle dans son dialecte.

Face à ma mine interloquée, elle m'expliqua que les gens qui vivaient là entendaient parfois la nuit des murmures venus de la mer. Des murmures dont on n'avait jamais trouvé la source et qui racontaient des choses horribles à qui les entendaient. Tant et si bien que les habitants fuyaient les lieux ou finissaient à l'asile. D'aucun prétendait que les murmures ont commencé avec la venue du vieux capitaine en 1918, d'autres disaient que ce devait être une technologie allemande resté sur place après la guerre et d'autres encore racontaient que ces chuchotements étaient audibles depuis la nuit des temps. Cela dit, nul ne connaissait l'origine de ses susurrements dans la nuit mais tous s'accordaient à dire que le capitaine semblait y être immunisé. Elle ajouta que personne de censé ici-bas ne désirait s'approcher de ce lieu maudit. Je ne donnais aucun crédit aux propos tenus par cette antiquité car, aucune preuve ne venait étayer ses dires. Elle déballait juste des rumeurs de villages. Ni plus, ni moins.

Le sac en papier rempli, je payai et pris congé de l'épicière. Quan j'eus le dos tourné, elle marmonnât une phrase que je crus déchiffrer comme étant :

"Bientôt les flots du destin s'abattront sur ces côtes."

Puis le martèlement des sabots de la vieille résonna de nouveau dans la pièce et la clochette de l'entrée retenti une fois de plus alors que je quittai l'établissement.

Avec hâte, je retournai déposer mes vivres dans la maisonnette. En passant dans la rue, je repensais aux dires de la Moire. Non, toute une rue ne pouvait avoir fui sous prétexte d'une hallucination collective. Une explication rationnelle existait très certainement et personne n'avait pris la peine d'investiguer en profondeur.

Une fois mes commissions entreposées dans les différents placards et armoires, je me mis en direction de la plage. Sur place, je pris soin d'enlever mes chaussures. J'appréciai le contact du sable sur ma voute plantaire, le sentir se glisser entre mes orteils. Je me baladais allégrement sur les carcasses décomposées de milliards de coquillages et de coraux. Si l'idée ne me perturbais guère à l'époque, la chose est radicalement différente aujourd'hui. Insouciant, je posai ma serviette sur ce cimetière d'entités millénaires.

L'atmosphère chaude, lourde et pesante habillait le ciel d'une couleur gris acier où seul le martèlement de l'orage pourrait forger un horizon teinté de bleu. Cependant, pour l'heure, l'armure éthérée d'air brûlant m'entourait, me carapaçonnait.

Sur cette plage, on n'apercevait nulle autre forme de vie que moi-même. Pas un humain, pas un oiseau, pas même un crabe. Rien ni personne. Je mis cela sur le compte de la température excessive et, profitant d'être seul, j'ôtai ma chemise. Cela ne changea pas grand-chose à la chaleur que je ressentais. Au contraire, je sentais désormais clairement les rayons du soleil sur ma peau et je me sentais cuire à chaque instant. Afin de me rafraichir, je trempai mes pieds dans l'eau salée. L'eau tiède me procura une douce sensation de plaisir et je me jurai de revenir le lendemain pour m'y baigner complètement. Pour l'heure, je devais mettre les voiles. La mer, bien que fraîche, n'arrivait pas à rivaliser avec l'astre du jour, ô combien zélé cette après-midi-là.

De retour à la maison, j'entrepris de me laver. Suite à quoi, je me préparai un repas. Je passai le reste de l'après-midi à errer dans ce village d'un autre temps. Tout me paraissait vieux et délabré, les bâtiments comme les personnes. Je ne vis lors de mes pérégrinations que peu de jeunes gens. Las de ne trouver aucune occupation ni aucun lieu intéressant à explorer, je rentrai en début de soirée alors que le soleil commençait seulement à prendre sa teinte rouge-orange typique du crépuscule.

Je me préparai un maigre repas et décidai d'aller me coucher après avoir lu quelques récits fantastiques de Maupassant. Mon sommeil fut agité cette nuit-là. Sans parler de cauchemars, je dirais que mes songes n'avaient pas été des plus reposants. Sur la toile de mes paupières se dessinaient des vagues et des spirales, formant des arabesques sans queue ni tête. Je crus également percevoir quelques murmures indéchiffrables. A mon réveil, j'attribuais tout cela à un mélange incongru de mes aventures de la veille avec mes lectures nocturnes. Mon cerveau, piètre cuisinier, avait dû s'essayer à une soupe avec des ingrédients incompatibles.

A cette pensée, l'appétit me vient, je pris mon petit déjeuner et entrepris de réaliser les mêmes activités que l'après-midi précédent. Un seul détail changea : je ne lus plus de Maupassant avant d'aller me coucher. Pourtant, le résultat fut identique. J'irais même jusqu'à dire que le phénomène empirait. Les formes, les couleurs, les sons, gagnaient en intensité, je les trouvais plus perceptibles et intrusifs bien que toujours incompréhensibles et angoissants. Pourtant, le résultat fut le même. J'irais même jusqu'à dire que le résultat était pire : tout était plus perceptible, plus intrusif mais pourtant toujours indéchiffrable et angoissant.

Réveillé à l'aurore par mes cauchemars, j'entrepris de me balader le long du bord de mer. Au loin, j'aperçu un bateau qui revenait surement de la pêche et qui se dirigeait lentement vers le port de Zotteberge. Une idée me vint en voyant le frêle esquif. Sans attendre, je me dirigeais en toute hâte vers la bourgade. Sur place, je pris plein Nord, direction le port. L'odeur de poisson qui régnait sur les quais me donnait la nausée. Je n'avais jamais supporté les effluves émanant des créatures marines. Devoir en consommer s'apparentait pour moi à la pire des tortures au monde. J'avançais sur les pontons, fixant le bateau qui déchargeait le contenu de sa prise du jour.

Lorsque je vis celui qui devait être le capitaine de cette coquille de noix, je le hélai. D'un pas trainant et d'un air bougon, il s'approcha de moi. D'un hochement de tête, il m'invita à présenter ma requête. Je lui exposais mon envie de me joindre à son équipage le lendemain pour assister de moi-même à une pèche. Sa réponse fut nette :

J'prends pas d'touristes.

J'insistais mais cette fois-ci en accompagnant ma demande de quelques francs. Il considéra la somme proposée plus que ma requête elle-même. Finalement, il encaissa la poignée de billets et me donna rendez-vous ici-même le lendemain aux petites heures du jour.

Je m'en allais satisfait. En partant, mon regard croisa celui d'un thon ou d'un saumon mort. Je ne saurais dire lequel, la poiscaille n'avait jamais été mon fort. La vue de ce cadavre me fit frissonner, son œil vide et vitreux semblait scruter l'intérieur de mon âme. Je m'en détournais prestement. Ce qui ne m'empêcha pas, la nuit même d'être hanté dans mon sommeil par cette horreur à branchies. Son œil, tel un miroir, renvoyait mon image grossièrement déformée et entourée d'un halo ténébreux. Sa bouche semblait s'agiter, elle voulait me dire quelque chose mais aucun son n'en sortait. Soudain, l'œil se changea en spirale alors que de sa bouche émanaient les murmures qui me poursuivaient depuis deux jours. La spirale oculaire se mit à tourbillonner. D'abord lentement puis de plus en plus vite à mesure que les murmures s'accéléraient. Alors que la spirale devenait un cercle à cause de sa rotation frénétique, une flèche la transperça et le silence revient. Un silence de mort et de désolation. Puis, le poisson se désagrégea et devient sable. Seule persistait la flèche, plantée dans l'amas de sédiments. Le vent souffla, me projetant cette poussière au visage. Je me protégeai tant bien que mal mais je fini par tomber à la renverse... au pied de mon lit. Le choc brutal me sortit de ce cauchemar.

Il me fallut plusieurs minutes pour me remettre de cet effroi. Reprenant mes esprits, j'entendis l'horloge sonner cinq coups, immédiatement suivi par le tintement strident de mon réveil matin. D'un coup rageur sur son bouton, je fis taire cette banshee de fer. Me relevant tant bien que mal, je l'observais et me demandais pourquoi je m'obstinais à conserver cet engin qui manquait chaque matin de me provoquer une crise cardiaque. Il me faudrait un jour régler ce problème mais pour l'heure, d'autres priorités retenaient mon attention. Avec précipitation, je fis ma toilette et enfila mes plus modestes habits. Je m'empressais ensuite de rejoindre le port où m'attendait déjà le capitaine et ses hommes.

D'un mouvement de tête, on m'invita à prendre place à bord. A peine embarqué, j'entendis l'ordre de lever l'ancre. L'équipage voulait en finir le plus vite possible car ce jour-là, il soufflait grand vent et la mer commençait à s'agiter. Au-dessus de nos têtes, le ciel arborait une veste grise teintée de nuages, un vieil habit miteux, présage de pluies torrentielles.

A bien y repenser, ce n'était pas une virée en mer que j'avais monnayé la veille... je me rends compte à présent que mon argent avait financé ma traversé du Styx jusqu'aux enfer sur la barque de Charon. Comment expliquer autrement tout ce qui arriva ensuite ?

A mesure que nous approchions du site de pêche, le ciel s'obscurcissait davantage. Il virait au noir à chaque seconde qui passait.

Pour ne rien arranger, je commençais à être pris de violents maux de tête, les céphalées allèrent crescendo lorsque l'on remonta le filet contenant la prise u jour. Je ne devais pas être le seul à en souffrir puisque plusieurs marins portaient leurs mains à leurs têtes alors que leurs traits se déformaient en une grimace de souffrance. La douleur atteint son paroxysme lorsque le contenu du filet se déversa dans le bateau. Je crus que mon crâne était sur le point d'exploser tant les coups réguliers cognaient ma cervelle avec violence. Mon attention se focalisait sur cette peine et je ne parvenais plus à porter mon attention sur le monde extérieur. Un son pourtant me fit reprendre mes esprits : un juron. Le capitaine jurait car la terreur l'avait saisi, lui et tous les autres marins, à cause de la pèche qu'ils venaient de réaliser.

Je vis alors les créatures : une vivante et une morte. La chose décédée semblait être un chevalier trapu, barbu, la peau verdâtre et le crâne surmonté d'un casque. En y regardant mieux, ce que je prenais pour un casque était une coquille spiralée posée sur un visage grotesque couvert de fins tentacules que j'avais confondus avec de la pilosité faciale. Je ne saurais dire si ce que je voyais tenait plus du nautile que de l'humain ou l'inverse. Cette bête hybride gisait là, au milieu des poissons, le regard vide.

La bête vivante possédait elle aussi une face couverte de tentacules. Cela dit, son crâne en forme de flèche m'évoqua d'avantage un calamar. Un calamar juché au sommet d'un corps humain dotés de mains et de pieds aux doigts palmés.

De les voir ainsi, le souvenir de mon rêve me revient. Je revoyais l'œil-spirale être transpercé d'une flèche. Était-ce une vision, un rêve prémonitoire ou une simple coïncidence ? Peu importe la réponse, cela me faisait frissonner d'effroi.

Entre deux pulsions de mes maux de crâne, je reposais mes yeux sur ce monstre vomi par les flots. La bête observait l'équipage d'un air mauvais. Un reflet attira mon attention : La chose tenait dans sa mais huileuse un petit objet dont je ne parvenais pas encore à déceler la nature.

Soudain, un cri retentit, puis un autre, puis encore un autre. Les marins se lançaient à l'assaut du mollusque géant. Son regard brûla d'une rage sans nom et, avant que les pêcheurs n'atteignent ce calamar-humain, ils se retrouvèrent à genoux à tenir leurs têtes en poussant cris et gémissements de douleur.

Le monstre s'approchait désormais de moi. Je pouvais clairement distinguer chaque tentacule qui recouvraient son immonde face. Je les voyais bouger tel un nid de serpents prêts à m'attaquer. Je distinguais également un murmure émanant de la créature, une sorte de clapotis, de bruit d'eau. Cela devait être son langage car il ressemblait à s'y méprendre aux murmures de mes rêves. A mesure que cette horreur issue des abysses s'approchait, mon mal de crâne ne faisait qu'empirer. Seigneur, jamais je n'aurais cru que pareille souffrance puisse exister. Je désirais ardemment me fracasser le crâne contre le pont du navire afin de ne plus la ressentir.

Un éclair déchira le ciel, je crus que ma tête venait d'exploser mais elle s'avéra parfaitement intacte. A vrai dire, la douleur commençait à s'estomper. La chose, surprise, avait relâchée son emprise mentale sur nous. Du moins, c'est ce que je pense aujourd'hui. Un homme profita de ce répit pour poignarder le mollusque. S'en suivi une mêlée entre l'humain et l'animal alors que la pluie commençait à tomber. En fin de compte, le loup de mer l'emporta.

Je m'avançais prudemment vers le corps sans vie, intrigué par l'objet que je l'avais vue tenir plus tôt. Je trouvais entre les doigts raides, un joyau iridescent aux couleurs de l'arc en ciel. Je n'eus pas le loisir de l'observer longtemps car la tempête faisait maintenant rage.

Je constatais alors avec effroi que mes camarades se trouvaient dans un si pitoyable état que le trajet du retour s'annonçait des plus difficiles. La tempête se chargea de me débarrasser de cette préoccupation. En effet, à peine avais-je rangé la gemme dans ma poche qu'une vague heurta le navire de plein fouet, m'envoyant valdinguer. Je dus m'assommer sur quelconque objet car un voile noir obscurcit ma vue. Le temps se figea ou bien il s'accéléra, je ne saurais le dire.

Lorsque je repris mes esprits, je gisais sur le sable. Mes vêtements contenaient plus d'eau qu'une éponge trempée, je grelottais malgré la chaleur pesante que la tempête ne parvenait pas à dissiper. Dans ma tête, tout un orchestre jouait sa symphonie : ça tambourinait sur mon crâne et dans mes oreilles sifflaient les acouphènes. Cette cacophonie me donnait la nausée, si bien que je manquai plusieurs fois de vomir.

Sur la plage, mes camarades ne semblaient pas en mener large non plus. Ils erraient sans but. Faisant inlassablement des allers-retours entre deux points. Un seul demeurait assis sur cette plage, il scrutait la mer déchainée, écrivait sur le sable puis le vent emportait son message. Pourtant, l'homme recommençait, encore et encore, invariablement. Prisonnier d'un cycle d'actions, d'une spirale de pensées confuses.

J'entrepris la pénible tâche de me lever. Mes jambes ne me portaient qu'au prix de terribles efforts. Un pas puis un second. Petit à petit, j'avançais en direction de ce scribe. Arrivée à sa portée, l'horreur m'envahit : le pauvre homme, celui-là même qui avait occis le monstre, semblait vieilli d'au moins 50 ans : sa peau ridée et flasque pendait sur ses os. Par endroit, ce derme si mou ressemblait à un tas de gélatine prêt à s'effondrer. L'homme se liquéfiait ... au sens propre du terme.

Détournant mon regard de cette vision cauchemardesque, je posais mes yeux sur le texte gravé dans le sol sédimenteux. Un mot, un nom qu'une bouche humaine ne saurait reproduire avec exactitude. Je rechigne à l'écrire tant je sais ce qu'il représente désormais. Gbuuh. Voilà ce que je vis tracé sur cette plage de la mer du Nord. Lorsque je le lus ce jour-là, l'étrange suite de lettres ne signifiait rien pour moi. Je ne comprenais pas pourquoi ce marin s'obstinait à vouloir le retranscrire sur ce support éphémère constamment balayé par les éléments.

A ce moment, une seule idée me trottait dans l'esprit : fuir ce lieu maudit. Je pris mes jambes à mon cou aussi prestement que possible, laissant derrière moi les infortunés zombies en décomposition. Je n'allai pas chercher de l'aide auprès des gens de Zotteberge. En mon for intérieur, j'étais persuadé que cela ne m'aurait attiré que des ennuis supplémentaires. Aussi vite que je le pus, je regagnais la maisonnette que je louais. Prestement, j'enfilai des vêtements secs et sorti aussitôt de la maison, laissant derrière moi mes provisions et mon paquetage mais emportant, je ne sais pourquoi, le joyau des abysses. Le dernier souvenir que je garde de la bicoque est la vision des tulipes dont les pétales arrachés par le vent virevoltaient dans l'air tel des larmes de sang.

Grand fut mon soulagement lorsque je claquai derrière moi la porte de mon appartement. Ici, je me trouvais à l'abris. Des kilomètres me séparaient de ces horreurs mi-homme mi-mollusque. Jamais elles ne pourraient me pourchasser jusqu'ici sans attirer l'attention sur elles. Naïf ! Voilà un mot qui me représentait bien ce soir-là. Je ne me doutais guère que, malgré la distance, ces démons marins pouvaient m'atteindre. Oh non pas physiquement comme je le pensais précédemment mais bien mentalement...

Ces monstres me poursuivaient jusqu'à dans mes rêves. Alors que je pensais pouvoir me laisser bercer par les douces vagues d'une mer de songes paisibles, ils transformèrent celles-ci en un océan déchaîné. De nouveau naufragé mais cette fois dans un maelstrom de cauchemars. Ils me plongèrent au plus profond de l'abîme de mon inconscient. Et quand, enfin, je réussi à m'en extraire, dans un cri qui déchira la nuit, je ne pus que constater à mon réveil que la sueur et l'urine trempaient mon pyjama. Une fois encore, je m'en tirais indemne, rescapé de la noyade dans le monde onirique.

Dehors, le jour commençait à peine à se lever. Ces quelques rayons de lumière allumèrent en moi la flamme d'une idée. J'entrepris de me laver, de changer ma literie puis m'empressai de me rendre au commissariat le plus proche.

Assis derrière son bureau se tenait un homme moustachu qui n'avait pour seule pilosité crânienne qu'une couronne de cheveux posé là tels les lauriers de César. Son costume noir austère valait, en ces lieux, autant que la toge blanche du Sénat romain. En face de moi siégeait l'élite des forces de l'ordre, le commissaire Théodore Dormont. D'un geste de la main, il m'autorisa à prendre place devant lui. D'un hochement de tête, il m'invita à exposer la raison de ma venue. Je lui racontais tout par le menu, n'omettant aucuns détails. Je lui parlais de mon besoin de vacances, de mon séjour à la côte, de la sortie en mer, de la bête millénaire qui nous avait attaqué, du naufrage, de mes camarades écervelés, de ma fuite. Tout, je lui déballais tout.

Il m'écouta sans jamais m'interrompre, les mains jointes sur son bureau. De temps à autre, il hochait du chef pour me signifier qu'il écoutait et que je pouvais continuer. Une fois mon récit terminé, je restai immobile, attendant une réaction de sa part. L'inspecteur tendit la main jusqu'à son téléphone, d'un geste souple, il fit tourner les chiffres du cadran. Les secondes passèrent puis sa voix résonna. Une voix nasale, loin de celle que je me figurais :

"Allo Vanhuis, ici Dormont, aurais-tu des informations au sujet d'un incident impliquant un bateau au large de Zotteberge ? Un navire perdu en mer, dis-tu. Je te demande cela car j'ai ici un Monsieur, un journaliste qui prétend avoir fait partie de l'équipage ce jour-là. Impossible ? Perdu corps et biens, à trois milles marins de la côte, aucun survivant possible. Merci Vanhuis, préviens-moi si tu as du nouveau."

Il raccrocha le combiné puis me fixa. Je percevais dans ses yeux un mélange de réflexion et de perplexité. Je m'apprêtais à lui redire qu'il y avait des survivants, que j'avais vu leurs faces et leurs membres gélatineux mais il ne m'en laissa pas l'occasion car il reprit la parole :

"Mon cher Monsieur, je vous avoue que votre affaire me rend confus. Je ne peux, cela dit, rien faire de plus, une enquête a été ouverte par nos collègues flamands. Au besoin, nous n'hésiterons pas à vous recontacter. Je vous raccompagne jusqu'à la porte."

C'est ainsi qu'il me congédia. Sur le parvis du commissariat, je m'interrogeai : "qu'était-il advenu des marins que j'avais abandonnés sur la plage ?". De toute évidence, la police ne semblait pas disposée à faire la lumière sur cette affaire.

Puisque les autorités ne voulaient m'aider, je m'en allais avertir la population. La sagesse populaire saurait se montrer plus ouverte que ces vulgaires gratte papiers de policiers. Plume et encre à ma disposition, je couchais sur papier toute l'infamie dont je fus le témoin. Je raturais beaucoup. Reprenait mon article depuis le début encore et encore. Mes mots devaient être les plus percutants, les mieux choisis possible. Chaque lecteur devait saisir à quel point le mal se terrait proche de nous. Il me fallait débusquer ces bêtes tapies dans l'ombre car je considérais alors " qu'il n'y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secrets qui ne doivent être connus ".

Alors que je m'endormais à mon bureau en pensant à cette dernière phrase, les ténèbres me happèrent. Je m'effondrai avec fracas sur le sol humide d'une grotte. Bien que l'endroit fût dépourvu d'éclairage, j'y voyais comme en plein jour grâce à une substance phosphorescente qui recouvrait les parois de chaque pierre. Autour de moi, une armée de ces créatures infâmes que je fuyais. Sur son trône de stalagmites et de stalactites siégeait un spécimen particulièrement titanesque, en tout point semblable à ses congénères. Semblable oui mais aussi différent. Par la taille pour commencer, la forme devant moi devait bien mesurer deux à trois fois la taille de ses pairs. Sa tête ensuite, elle aussi en pointe, débordait de tatouages blancs sur sa peau d'ébène, des signes d'une langue inconnue. Ses mains maintenant, veineuses et huileuses, l'une tenant une lance décorée de motifs marins, l'autre jouant avec la coquille d'un nautile de grande taille, probablement décédé depuis des lustres. Au vu de sa carrure imposante, de son siège et du respect que semblaient lui vouer les autres monstres, je sus qu'il les gouvernait tous.

Ses tentacules s'agitèrent et sa voix résonna dans mon crâne :

"Stupide poisson de surface, tu frétilles et tente d'appeler à l'aide. Nous t'avions averti de ces choses en songe, tu n'as rien voulu entendre. Nous avions beaucoup à vous dire, des choses simples pour nous mais difficiles à vous expliquer parce que vous êtes devenus lents à comprendre".

Alors qu'il disait cela, les images de mes précédents rêves défilaient devant mes yeux. Le roi sèche me montra ensuite l'image des marins cruellement assassinés par les habitants de Zotteberge. Il me força à voir comment leurs dépouilles mutilées furent jetées à la mer. Mes jambes se dérobèrent sous moi. Voilà donc pourquoi aucun corps n'avait été retrouvé. Pauvres hommes. Aucuns d'entre eux ne méritait un tel sort. Alors que je m'apprêtais à lui demander pourquoi ils commettaient ces atrocités, d'autres images apparurent : des cités cyclopéennes millénaires et au loin : l'ombre d'une silhouette qui s'éveille. Une ombre endormie depuis des éons qui ne devrait jamais pouvoir revenir au monde conscient.

Je sorti violement de ma léthargie, gardant en mémoire les derniers mots entendus dans la caverne :

"Tu voudras parler mais nul ne t'écoutera, tu voudras écrire et nul ne te lira jusqu'à ce que les choses s'accomplissent". Suivaient ensuite les cris de cette foule maritime scandant : "Gbuuh, Gbuuh".

Ce nouveau songe issu du tréfond des Enfers aquatique me motiva davantage à prévenir le monde. Je relus une fois de plus mon papier et y insérait les éléments de cette dernière vision. Ceci fait, je me rasai, me rafraichi et enfilai des vêtements propres puis je fonçai au bureau en prenant le premier métro venu.

Ce qui se passa ensuite à " La Gazette de Bruxelles" est connu : Paul Leduc lu mon article, douta de ma santé mentale, je le défigurai de mon poing rageur et je fus prié de rentrer chez moi. Je ne dormi pas cette nuit-là.

Le regard vide, le cerveau embrumé, je me rendis au journal en ce matin du 03 septembre 1937. A peine avais-je passé la porte qu'on me somma de rejoindre le bureau du directeur. Dans la pièce exiguë m'attendaient Paul Leduc et Armant Preuval. Je restai debout durant toute la durée de l'entretient que je n'écoutai de toute façon qu'à moitié. Pourquoi prêter attention à ce qui se disait là ? Le résultat, je le connaissais déjà. Sans surprise, on m'annonça mon licenciement pour faute grave. On me dit de rassembler mes affaires et de ne plus jamais remettre les pieds dans cette "honorable maison". D'un pas trainant, je récupérai deux ou trois babioles et rentrai chez moi.

Ma chère Louise m'observait depuis son cadre. En ces jours sombres, sa présence m'aurait été bien agréable. En pensée, je revoyais ses yeux bleus avec une légère hétérochromie dans son œil gauche. Cette tache m'apparaissait comme un soleil flottant dans un ciel sans nuages. Que n'aurais-je donné pour qu'il éclaire les ténèbres qui m'entouraient ?

Las et désœuvré, je pris place à mon bureau et couchais sur le papier ces quelques lignes. Quiconque lira ses mots pensera que la folie m'habite mais je le jure : j'ai vu ces choses ! Elles existent, elles rampent dans les ténèbres des eaux glaciales de la mer du Nord ! Elles attendent leur heure pour frapper ! Je vous supplie de me croire. Le joyau que je leur ai dérobé prouve tout ce que j'avance ! Je n'affabule pas ! Je n'ai pas un grain ! Un grain ? Grains de sable ? Du sable plein mes poches et mes chaussures ? Des grains, des grains partout ! Ammonites ! Cadavres d'ammonites dans mes poches ! Cadavres issus de cette plage ! Plage ! Cimetière ! Cendres ! Sables, sable, sable, sbale, sbuh, gbuh, Gbuuh, Gbuuh, Gbuuh, Gbuuh, Gbuuh, Gbuuh, Gbuuh, Gbuuh.

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La présente nouvelle a été postée pour la première fois sur Whattpad sous mon nom de plume : Viktor Void.
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Dernière modification par lectures-d-alex le jeu. 06 oct., 2022 9:49 pm, modifié 1 fois.
juliseuse

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Re: Spirale [Nouvelle d'horreur Lovecraftienne]

Message par juliseuse »

J'adore ce texte, l'ambiance est très bien retranscrite :)
lectures-d-alex

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Re: Spirale [Nouvelle d'horreur Lovecraftienne]

Message par lectures-d-alex »

Merci à toi pour tout ce que tu as apporté à ce récit.
Pour ton soutient lorsque je l'écrivais entre deux moments de procrastination.
Pour ta relecture et ta correction orthographique. Les étoiles savent combien je t'en ai fais voir sur cette dernière partie.

J'espère que d'autres, l'apprécieront autant que toi.

:D
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