S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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TcmA

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

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louji

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

Message par louji »

TcmA a écrit : dim. 26 nov., 2023 11:17 am
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louji

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

Message par louji »

Pour les personnes qui ont un calendrier de l'Avent, j'espère que votre 1ère case était chouette ✨


- Chapitre 25 -



Jeudi 22 décembre 2022, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Jim tira la couette à lui, les yeux rivés au plafond en pente de sa chambre. Son corps était lourd. Sa tête aussi. Trop. Il s’était comme mis en pause. Ses amis lui envoyaient des messages ; Ryu l’avait même appelé à plusieurs reprises. Pas moyen de leur répondre.
Il se rappelait vaguement qu’ils avaient prévu une sortie la veille, avec son groupe d’amis. Une histoire de cinéma. Jim tâtonna le matelas jusqu’à tomber sur son téléphone. Après l’avoir bidouillé pendant quelques secondes, il se rappela qu’il était à court de batterie.
C’était déjà le cas hier soir, à vrai dire.
— Merde, marmonna-t-il en laissant tomber son téléphone sur le côté.
Son chargeur était rangé dans son sac de cours, au pied de son armoire. Beaucoup trop loin, en définitive. Au bout d’un moment – il n’arrivait plus vraiment à estimer le temps – Jeremy se redressa. Un vertige le saisit dans la foulée, l’envoya rouler dans l’espace entre son bureau et son lit. En bousculant sa chaise, les meubles tapèrent contre le mur. Agacé, il ferma les yeux. Ça allait recommencer.
Comme il s’y attendait, la porte de sa chambre s’ouvrit. Mais ce n’était pas Ethan cette fois. Sa sœur était plantée sur le pas-de-porte, Snowball dans les bras. Jim lui fit un salut de la main.
— Qu’est-ce que tu fais ? soupira Thalia en le considérant d’un air perplexe.
— Rien.
Avec des râles, il força sur ses coudes et ses genoux pour se mettre à quatre pattes. La chambre tanguait, les lattes du parquet ondulaient sous son nez. Une fois la position atteinte, il se laissa tomber sur ses fesses. Ses muscles tiraient, son crâne bourdonnait.
— Jim, tu fais peur.
L’intéressé quitta le plafond du regard pour dévisager sa sœur.
— T’as mangé à midi ?
— Il est midi ?
— Il est dix-huit heures, abruti.
L’adolescent cilla, considéra sa sœur comme si des lettres s’étaient mises à défiler sur son front.
— Il est où, papa ?
— À l’École, répondit sa sœur d’un ton bougon. Il nous l’a répété plein de fois, qu’il serait pas là aujourd’hui. Il a réunion avec les autres profs.
— Merde.
Thalia plissa le nez, les yeux ombragés. Snowball, mécontent de sentir la tension s’installer dans le corps de sa maîtresse, se dégagea de ses bras.
— Tu devrais prendre une douche, aussi. Ça pue dans ta chambre.
— Oh, ça va, gronda-t-il en rampant à moitié pour rejoindre son lit. Je vais aérer.
— T’arrives même pas à te lever, rétorqua Thalia avec humeur.
— Fous-moi la paix, sérieux.
Piquée, Thalia fit un pas dans la pièce, donna un petit coup dans le bord du lit.
— T’es enfermé ici depuis des jours. Tu fous riens, tu te lèves pas, tu nous aides même pas pour la cuisine, le ménage ou les courses.
Bousculé par la véhémence de sa sœur, Jim se contenta de la dévisager. Thalia s’efforça d’ignorer les yeux caves et les joues creusées de son frère. Ethan s’était montré conciliant jusqu’ici, espérant que le calme et l’indulgence viendraient à bout de la morosité de l’adolescent. Mais elle perdait patience. Son frère n’était pas le seul à souffrir de cette situation. Leur propre mère était allée vivre chez une amie, car elle n’avait même pas un toit à elle. Leur père prenait visiblement sur lui pour prétendre que tout allait bien, pour assurer un environnement stable à ses enfants.
Thalia elle-même serrait les dents et multipliait les activités pour s’empêcher de ressasser, de se rejouer en boucle la scène. La main de Will qui se levait, qui fusait vers le visage de son frère. L’expression choquée de Jim avant qu’il ne dérape dans les escaliers.
Elle secoua la tête, s’approcha un peu plus du lit. Jeremy sembla se ratatiner contre ses oreillers.
— J’en ai marre de te voir comme ça, siffla-t-elle en ignorant ses yeux qui devenaient piquants.
— Je le fais pas exprès, contra Jim d’une voix irritée. J’ai une foutue commotion cérébrale.
— Peut-être, mais ça t’arrange bien.
— Thalia… gronda-t-il d’une voix basse, menaçante.
— Ryu m’a appelée, enchaîna-t-elle en se moquant délibérément de l’attitude fuyante de son frère. Comme tu lui réponds pas, il s’inquiète.
— Dis-lui que ça va.
— Mais ça va pas ! cria-t-elle en retour, les larmes cette fois logées au bord des yeux.
Jim ferma la bouche, exsangue. Thalia se demanda si elle parviendrait à voir à travers sa peau s’il se plaçait dos à la fenêtre. En moins d’un mois, elle avait remarqué les vêtements qui baillaient sur les épaules de son frère, autour de ses hanches. Même son visage semblait vieilli. L’éclat de son regard dépareillé s’était éteint. Thalia n’avait plus vu les fossettes de son sourire depuis des jours.
Et Thalia était terrifiée à l’idée qu’elle ait une responsabilité là-dedans. Son frère était perturbé depuis un mois déjà, quand Thalia s’était refermée dans l’espoir de l’épargner. Puis, quand elle avait eu le courage de crever l’abcès, tout avait dégringolé.
Or, Thalia ne supportait pas l’idée de rester sans rien faire. Ses parents l’avaient dédouanée de la situation, lui avaient expliqué que les agissements de Will relevaient d’un comportement inapproprié et non pas d’un mauvais comportement de sa part ou de celle de Jim. Malgré tout, la culpabilité et l’inquiétude la dévoraient à petit feu.
— Tu vas pas bien, reprit-elle d’une voix étouffée. Et je te parle pas de ta commotion. Tu vas pas bien et tu fais mine de rien.
Le visage de son frère frémit puis, trait par trait, se défit. Une nausée acide grimpa la gorge de Thalia, renfloua les larmes coincées sous ses paupières. Avec un sanglot étouffé, elle gagna le lit de son frère, où elle tomba à moitié sur lui.
Jeremy écarta les bras pour l’accueillir contre son torse. À travers la couette, il perçut les saccades de la cage thoracique de sa sœur, hésita à y refermer son étreinte. Il n’était même pas certain d’en avoir la force. Par dépit, il se contenta de frotter le crâne de sa sœur, emmêlant ses cheveux bruns entre ses doigts.
— Je suis désolé, p’tit clown, chuchota-t-il d’une voix éteinte.
Les mains de Thalia se resserrèrent autour de lui.
— T’excuse pas. Je veux juste pas te voir triste.
Jim sentit les muscles de sa mâchoire se tendre, alors qu’il repoussait ses propres larmes.
— Je sais, Thallie. Désolé.
Sa sœur soupira entre deux reniflements, posa la tête contre son épaule. Elle sentait les battements de son cœur à travers son pyjama, percevait son souffle rendu haché par les émotions.
— Promets-moi, lâcha-t-elle finalement dans un hoquet. Promets-moi que tu vas essayer d’être moins triste.
Les lèvres de Jim se mirent à trembler alors qu’il descendait les mains pour étreindre complètement sa sœur. Il n’y arrivait pas. Il savait ce qu’attendait sa sœur, mais l’idée de souffler une telle promesse lui broyait les tripes. Enroulait une couleuvre de glace autour de sa colonne.
— Je peux t’aider, ajouta Thalia en redressant le nez pour contempler son frère. Papa aussi. Maman aussi. Ryu, Mike, qui tu veux.
— Je sais, p’tit clown, murmura Jim avec une ébauche de sourire qui creusa doucement ses joues.
— Alors, juste, promets-moi, gémit-elle en s’affaissant à moitié, vaincue par la terreur que lui inspirait le mutisme de son frère. Je veux pas te perdre.
Une boule se délogea de l’abdomen de Jeremy pour lui percuter la poitrine avant de remonter sa trachée. Face à la détresse qui l’envahit brusquement, il serra sa couette aussi bien que sa sœur contre lui. Ses pensées cherchaient une échappatoire, mais elles durent se contenter de rester dans sa tête, de le faire chanceler.
— Je t’aime, chuchota sa sœur après un moment.
— Moi aussi, Thallie.
Jim fut le premier étonné d’avoir encore une voix. Il repoussa quelques mèches brunes du visage bouffi de sa sœur, lui embrassa la tempe.
— Désolé. Vraiment. (Il prit le visage de Thalia en coupe, rassembla un filet de souffle et d’espoir.) Je vais essayer. Promis.
Une lumière dans ses yeux verts. Thalia lui sourit, s’empara de ses mains pour les serrer fort. Elle avait plus de force qu’il l’aurait cru. Ou, alors, il était plus faible que prévu.

Ethan avait les jambes lourdes quand il grimpa les dernières marches qui donnaient sur son palier. Avec ses collègues d’EPSA, ils avaient passé une bonne partie de la journée à faire le tour de l’École à inspecter les locaux et l’équipement pour s’assurer que tout était en état pour le retour des vacances.
Une autre sorte de fatigue pesait sur ses épaules. Alors qu’il fouillait ses poches à la recherche de ses clés, il songea à ce qui l’attendait. À sa fille qui cherchait à recoller des morceaux cassés. À son fils qui faisait partie des éléments brisés.
Ethan avait essayé. S’asseoir à son bureau pour l’inciter à parler. La commotion cérébrale le rendait comateux. Lui proposer de jouer aux jeux vidéo. Jim n’en avait même plus le goût. L’inviter à une sortie en pleine nature. L’adolescent s’était plaint de faire suffisamment d’activités le reste du temps.
La clé dans la serrure arracha un soupir mental à l’homme. Une fois le seuil franchi, il ne pourrait pas se permettre de flancher. Il se sentait pourtant à la limite de sa propre santé émotionnelle. Sans parler de la façon dont Ethan était personnellement affecté par les événements des derniers mois, absorber la peine de ses enfants commençait à tirer sur ses cordes. Or, la dernière fois qu’il en avait abusé, Ethan avait eu droit à un an et demi de suivi psychologique avec prise médicamenteuse.
En franchissant le pas-de-porte de son appartement, il fut d’abord frappé par les odeurs. Le curry, suave et prégnant. Un mélange de légumes cuits à la vapeur plus délicat. Stupéfait, il se figea dans l’entrée, ses clés encore en main. Chacun un tablier autour du cou, ses enfants levèrent le nez de leurs plats pour l’observer.
— Bonsoir, lança Thalia en plongeant une cuillère dans un bol pour en remuer le contenu.
— Salut, ajouta Jim avec un petit sourire.
Ethan faillit en laisser tomber ses clés de surprise. Après avoir retrouvé son souffle, il déposa ses affaires sur la console d’entrée et approcha de la kitchenette. Le chaos s’était emparé de la table, du plan de travail, de l’évier et des plaques de cuisson. Ethan en devina pourtant la teneur.
— Vous me faites un curry de légumes ?
Sa surprise arracha des sourires gênés à Thalia et son frère. Ils finirent pourtant par acquiescer, des étincelles dans les yeux. Ethan lâcha un petit rire, les considéra tour à tour avant de s’arrêter sur sa fille.
— Ma puce, comment tu as réussi à convaincre ton frère ?
— Je lui ai pas laissé le choix, grogna-t-elle en balançant un regard féroce à l’intéressé.
Jeremy fit la grimace, haussa les épaules face à la moue curieuse de son père. Sortir de sa chambre avait été une première étape particulièrement ardue. Appuyé sur sa sœur, ses reins s’étant brutalement rappelé à lui après des heures et des heures de retenue, il s’était traîné jusqu’à la salle de bains. Quand il y était ressorti une heure plus tard, il avait de nouveau apparence humaine.
Pendant qu’il remettait de l’ordre dans son hygiène, Thalia avait parcouru des sites de recettes pour en dégoter une qui leur soit accessible. Après vérifié qu’ils disposaient des ingrédients, ils s’étaient attaqués à la découpe des légumes et à la préparation de la sauce. Tandis que Thalia était simplement heureuse de voir son frère en dehors de sa chambre, Jim redécouvrait ses mains.
Trois jours durant, elles étaient restées cachées sous sa couette ou serrées autour de son oreiller. Loin de quelque chose qui aurait stimulé son cerveau et l’aurait obligé à réfléchir à autre chose que son propre malheur ou sa douleur. À vrai dire, l’adolescent était honnête avec lui-même : en coupant les légumes, il songeait à sa dispute avec Will, au coup qui était parti.
Et la tristesse écœurante qui le prenait en ressassant la scène s’était mue en colère. Depuis qu’il était rentré chez son père, il n’avait pas eu la force de la rage. Mais à présent que Jim se tenait de nouveau debout, que ses doigts s’agitaient pour produire quelque chose de concret, son sang pulsait de nervosité. L’envie d’en découdre avec cet homme était revenue à cent à l’heure.
Comme Jim savait pertinemment qu’il ne pouvait pas s’offrir la satisfaction de s’opposer à William, il s’était rabattu sur la cuisine. La méticulosité des gestes lui rappelait bizarrement sa guitare. La précision, le rythme. En avait découlé le manque. Il n’avait plus touché à son instrument depuis des jours. Ni fait chauffer sa voix depuis un moment.
Tout son corps s’était réveillé et s’agitait. Pendant que Thalia donnait les instructions de cuisine, Jeremy avait enfin branché son téléphone et lancé sa playlist de musique. Si le rock n’était pas le genre musical préféré de Thalia, entendre chantonner son frère suffisait à son bonheur. Elle aimait sa voix, d’une justesse pas encore très fine, mais dont le timbre harmonieux, un peu vibrant, lui tirait des frissons.
Une demi-heure plus tard, voilà où ils en étaient.
— Eh bien, lâcha Ethan en souriant, vous me surprenez. Merci pour le dîner.
— De rien, répondit Thalia en tendant un bol à son frère pour qu’il en verse le contenu dans une casserole. On pouvait faire ça pour toi, papa.
Ethan accentua son sourire, contourna la table pour embrasser sa fille. Les doigts écartés pour ne pas tacher les vêtements de son père, Thalia lui rendit son étreinte. Après quoi, il vint zieuter par-dessus l’épaule de son fils, qui grommela.
— Tu regarderas après.
Amusé, Ethan se décala pour s’appuyer contre le plan de travail. Jim le surveilla du coin de l’œil avec appréhension. Son père avait essayé bien des choses ces derniers jours pour le sortir de sa léthargie. Rien n’avait fonctionné. Il s’en voulait d’en avoir fait tant baver à son père, mais il était aussi conscient que ses efforts auraient sûrement été vains quoi qu’il en soit.
Il n’empêchait que la culpabilité et la honte lui grignotaient les tripes.
— Désolé, marmotta Jim d’une voix enrouée.
— Pourquoi tu t’excuses ? s’étonna son père en basculant les yeux sur lui.
— Pour ces derniers jours.
Un masque dépité s’empara des traits fatigués d’Ethan. Il ne tarda pas à gagner le reste de son corps, à affaisser ses épaules et à braquer son dos.
— Jemmy, tu allais mal et tu n’as pas à t’excuser pour ça.
— Quand même, gronda-t-il à voix basse en laissant tomber sa cuillère dans la casserole. T’as voulu faire des choses pour moi, mais j’ai juste…
Comme souvent, les mots le fuyaient. Il agita à la main à la place. De son côté, tout en secouant la tête, Ethan s’avança pour lui serrer l’épaule.
— Je suis sérieux, Jeremy. Je recommencerais autant de fois que nécessaire.
La sincérité des mots arracha un froncement de nez à l’adolescent. C’était plus facile de grimacer pour repousser la tristesse. Loin d’être dupe, Ethan lui ouvrit ses bras avant de l’interroger silencieusement sur ce qu’il souhaitait ensuite. Jim fit le dos rond, baissa le nez d’un air gêné. Après deux longues secondes d’hésitation, il s’avança et laissa son père le serrer contre lui.
— On va s’en sortir, mon grand, lui souffla-t-il tendrement.
Jeremy émit un grognement indistinct en réponse, trop concentré sur la chaleur que lui apportaient les bras d’Ethan. Bien qu’habitué aux étreintes de sa mère, pouvoir caler sa tête contre une épaule à sa hauteur n’était pas désagréable.



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Dernière modification par louji le ven. 08 déc., 2023 6:22 pm, modifié 1 fois.
TcmA

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

Message par TcmA »

Nan mais c'est pas possible là
Je les aime encore plus ;^;
Les p'tits chats <3

Merci pour ce chap, c'était parfait ;^;
louji

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

Message par louji »

TcmA a écrit : dim. 03 déc., 2023 8:02 pm Nan mais c'est pas possible là
Je les aime encore plus ;^;
Les p'tits chats <3

Merci pour ce chap, c'était parfait ;^;
Moh merci 🥹

Je les aime d'amour, contente de partager niaisement ça avec toi 💖

Et merci à toi, comme toujours !
louji

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

Message par louji »

Holaaa ! C'est un jour un peu spécial today puisque S.U.I fête très exactement ses 10 ans 🎂 Pour l'occasion, j'ai prévu une petite surprise ♥ Vous pouvez la retrouver juste après ce chapitre. Et c'est aussi la fête des Lumières (Lyon représente) donc bonne fête à ceux qui la font ♪


- Chapitre 26 -



Vendredi 23 décembre 2022, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Un soleil timide pointait à travers les nuages quand Ellis descendit du train à la gare de Modros. La place circulaire, dont les pavés formaient un motif bicolore en arc-de-cercle, était balayée par un vent froid. Planté sous un arbre dénué de ses feuilles, l’un des passants lui fit un signe de la main. Ellis sourit, tira sa valise jusqu’au concerné.
— Bonjour Ethan.
Son fils lui rendit le salut avant de tendre spontanément la main vers son bagage.
— Tu as fait bon voyage ?
— Un peu long, mais sinon ça va. Sharon te passe le bonjour.
— Et tu lui rendras. (Ethan fronça les sourcils.) Papa, tu es sûr qu’elle ne voulait pas venir ? Comme on est déjà nombreux, un de plus ou un de moins…
— Elle fait Noël du côté de sa famille, cette année, le rassura Ellis d’un ton tranquille. Alors, vous l’avez organisé chez qui cette fois ?
— Grace. Elle a la plus grande maison. Et Maria vit chez elle, en ce moment. (Devant la moue surprise de son père, il ajouta : ) Je t’expliquerai tout. Mais, pour faire bref, les enfants sont chez moi jusqu’à nouvel ordre.
— Mais ils la voient encore ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Oui, oui ! Il y a eu un gros problème avec Will, le compagnon de Maria. Enfin, son ex.
Comme Ellis s’assombrissait, Ethan lui indiqua sa voiture garée à quelques mètres.
— Je te raconte tout ça sur le trajet. Mais n’en parle pas trop à la maison. J’essaie de faire oublier aux enfants ce qui s’est passé.
Perturbé par la colère sous-jacente, contenue, dans la voix de son fils, Ellis se contenta d’acquiescer. S’il avait rapidement remarqué la frustration explosive d’Ethan pendant son adolescence, elle s’était dissipée avec les années. À présent, Ellis avait du mal à se rappeler la dernière fois qu’il l’avait vu dans une colère bouillonnante. L’idée que des événements l’aient amené à cette irritation palpable lui nouait la gorge.

Les enfants d’Ethan avaient appris sa venue le matin-même. C’était censé être une surprise, mais Thalia avait repéré un message d’Ellis sur l’écran de portable de son père. Elle avait fini par tirer les vers du nez d’Ethan et sautillé de joie pendant quelques minutes. Même s’ils ne s’étaient pas beaucoup vus ces deux dernières années, chaque rencontre avait été pour Ellis comme pour elle un agréable moment de partage.
Ellis inspira profondément tandis qu’Ethan déverrouillait la porte. Sans avoir eu l’opportunité d’élever réellement ses fils, il se sentait hésitant dès qu’il s’agissait de traiter avec des enfants. Encore plus si lesdits enfants étaient de sa famille.
Thalia et Jeremy étaient installés à la table de la cuisine, penchés sur un puzzle incomplet, quand ils entrèrent. Ils se levèrent aussitôt pour les saluer, gauches mais souriants.
— Houlà, lâcha Ellis d’un ton étranglé sans pouvoir s’en empêcher, comme vous avez grandi.
Ethan rit doucement avant de pousser la valise à l’intérieur pour fermer derrière lui. Subjugué par ses petits-enfants, Ellis s’avança de quelques pas prudents. Il les avait vus pendant l’été, quelques mois plus tôt, mais l’homme avait l’impression de rencontrer de nouvelles personnes. Thalia tendait de plus en plus vers l’adolescence et Jeremy était plus grand que lui à présent.
— Salut, papi, lança Thalia en constatant que son grand-père n’osait en dire plus.
Sans se soucier de sa surprise, elle traversa le séjour pour l’étreindre. Ellis cilla, hésita une seconde avant de lui rendre la pareille. La boule dans sa gorge fondit comme miel dans du thé.
— T’es tout froid, constata sa petite-fille en lui prenant les mains. Tu veux du chocolat chaud ?
— Pourquoi pas. Merci, Thalia.
Elle lâcha ses doigts en souriant, ses yeux verts pétillant sous sa frange brune. Ellis se tourna vers son petit-fils, qui restait planté maladroitement à côté de la table de la cuisine. La blessure dont Ethan lui avait parlé ressortait encore vivement sur son arcade. Après l’avoir considéré un instant, Ellis s’approcha.
— Eh bien, tu vas être aussi grand que ton père.
— Pour l’instant, il est encore plus petit, précisa Ethan depuis l’entrée avant que Jim puisse répondre. S’il me dépasse un jour, ça me fera un sacré coup.
Comme Jeremy fronçait les sourcils en faisant la moue – on parlait de deux centimètres seulement – Ellis rit doucement.
— Mets-toi à ma place ! Quand je vous ai vus ton frère et toi la première fois… Vous étiez déjà quasiment adultes.
Ethan fit une grimace avant de les rejoindre dans la kitchenette.
— On avait l’âge de Jem.
L’intéressé zieuta tour à tour son père et son grand-père, s’étonna de leur ressemblance. Il n’y avait pas trop fait attention ces derniers mois, préoccupé par le besoin de retrouver ses repères et de reconnecter avec son quotidien. Il retrouvait les jumeaux dans les traits d’Ellis. Plus particulièrement Ethan dans ses épaules droites et son sourire tranquille. Edward dans son regard sérieux, intelligent, dans l’assurance posée de sa démarche.
— D’ailleurs, souffla Ellis en basculant de nouveau vers sa petite-fille en pleine préparation du chocolat, tu as des nouvelles d’Edward ?
Ethan posa une main sur le dossier de la chaise près de lui, donna un petit coup de menton vers son fils.
— J’en ai par Jeremy. Il est resté en contact avec Rebecca.
Ellis cligna des yeux étonnés, haussa des sourcils encore blonds à l’adresse de son petit-fils.
— Vous vous parlez souvent ?
— Au moins une fois par semaine, acquiesça Jim en s’asseyant pour considérer le puzzle entamé. Pour Edward, y’a pas grand-chose à dire. Il a laissé tomber l’idée de me faire revenir à la Ghost. Il passe la plupart de son temps à bosser.
— Mmh, fit Ellis d’un air défait.
Il était déçu de ne pas en apprendre plus, mais la faute lui incombait. Sa famille n’avait pas à jouer les pigeons voyageurs pour lui. Ses lèvres finirent par se courber de nouveau quand Thalia lui tendit un mug fumant de chocolat chaud. Une fois qu’il l’eut remerciée, Ellis s’installa à la petite table. Les pièces restantes du puzzle s’éparpillaient sur le plateau.
— Je peux vous aider ?

Ethan changeait les draps de son lit pour laisser son père y dormir quand Ellis le rejoignit. L’homme poussa la porte dans son dos jusqu’à entendre claquer le verrou puis dévisagea son fils.
— Comment tu te sens ?
— Ça va. (Ethan adressa un sourire doux-amer à son père.) Papa, je t’ai déjà dit…
— Je ne t’analyse pas, Ethan. Je… je te demande juste ça en tant que père.
— OK. (Ethan rassembla ses draps sales, l’air gêné.) Ça va un peu mieux depuis hier. Pour tout le monde. Jem était pas en forme avec ce qui s’est passé avec Will.
— Oui, j’ai vu qu’il avait maigri. Mais si tu me dis que ça va mieux… En tout cas, je l’ai trouvé plus ouvert et souriant que lorsqu’on l’a ramené du Nevada.
— C’est normal, il sortait d’un an et demi de captivité. Mais on tient le bon bout. Je crois.
Son hésitation arracha un rictus à son père. Ellis détailla le visage d’Ethan, nota les cernes et les ridules. La lueur vacillante de ses yeux ambrés.
— Et… ça ne t’a pas trop secoué ? Tu as eu l’impression de faire un transfert sur ton fils ?
— Papa, tu recommences, soupira Ethan en lâchant les draps au pied du lit pour les emmener plus tard à la salle de bains. Tes mots compliqués, ta psychologie…
— Ethan, bon sang, s’agaça Ellis en se rapprochant, je ne joue pas au psychiatre avec ma propre famille. Ce serait la pire chose à faire.
Son fils le sonda pendant quelques secondes avec des lèvres pincées et un visage fermé. Il avait du mal à y croire. Ellis avait toujours eu ce penchant un peu intrusif – sans qu’il s’en rende compte – qui irritait Ethan. Il savait que le fond était sincère et bienveillant, mais la forme le mettait mal à l’aise.
— Alors ? insista Ellis avec un pli d’inquiétude au milieu du front.
— Je ne sais pas, grommela Ethan en fouillant son armoire à la recherche de linge de lit propre. Évidemment que ça m’a choqué et énervé.
— J’imagine. Mais ça n’a rien fait ressortir de… traumatisant ou de violent pour toi ?
Les épaules d’Ethan se contractèrent sous son pull. Cette intonation prudente l’agaçait encore plus qu’une affirmation. Il se tourna d’un bloc vers son père, les traits crispés.
— Bordel de merde, si. Savoir que Will a insulté et frappé mon gamin m’a donné envie de lui casser la gueule. Mais comme Maria s’en est chargée, le problème est réglé.
— Oh, Ethan, je te parlais pas de ça. Je voulais dire, à propos de…
— Du fait qu’Alexia m’a maltraité ?
La façon dont il avait coupé Ellis, brutalement, froidement, lui en apprit bien plus que les mots. L’homme plissa les yeux, leva une main apaisante.
— Jeremy sait ?
— De quoi ?
— Ce qu’Alexia vous a fait subir, à Edward et toi ?
— Bien sûr que non, siffla Ethan en dépliant brusquement un drap sur son matelas nu.
— Il doit se douter de quelque chose, tu sais, souffla Ellis d’un ton soucieux. Il ressent bien plus vos émotions, à Maria et toi, que vous ne vous en rendez compte. Ce petit est une vraie éponge. Il a du mal à gérer ses propres ressentis, alors si vous ajoutez les vôtres…
— Comment il pourrait savoir ? grogna Ethan d’un air peu convaincu. Je lui ai rien dit volontairement. Je ne veux pas qu’il s’en fasse pour ça.
— Je croyais que, Maria et toi, vous lui aviez promis de ne plus rien lui cacher.
Mouché, les joues soudain chaudes, Ethan se figea dans son mouvement. Il finit par se laisser choir au bord du matelas, aussi froissé que les draps à ses pieds.
— C’est vrai. Je ne sais pas quoi faire. Lui en parler, c’est… J’ai peur qu’il ne comprenne pas.
— Oh, au contraire, le rassura Ellis d’une voix adoucie. Je pense qu’il comprendra. Et plus encore, il comprendra un paquet de choses sur ton rapport à Alexia. Sur les raisons pour lesquelles elle vous pourrit la vie depuis toujours.
Ethan se frotta la joue de nervosité. Ellis lui mettait la tête à l’envers. Il lui en voulait – cette impression qu’il usait de son expérience en psychiatrie ne quittait pas Ethan. En même temps, il n’avait jamais été de mauvais conseil depuis qu’ils se fréquentaient.
— Et il n’a plus cinq ans, Ethan, ajouta son père en se déplaçant jusqu’à la fenêtre pour observer les immeubles alentour. Il a seize ans dans trois mois.
— M’en parle pas, soupira Ethan d’un ton rauque. Je sais que c’est plus un petit garçon, mais je veux le protéger. Du mieux possible. En même temps, je sais qu’il nous a demandé d’être transparents avec lui. Qu’il s’attend à ce qu’on soit honnêtes.
— Je ne dis pas que ça sera facile, confirma Ellis d’un air désolé. Mais je crois que c’est important. Jeremy a besoin que tu t’ouvres à lui pour qu’il puisse faire pareil. Il a besoin de te connaître et de te comprendre. Ça crève les yeux, quand il est avec toi.
— Quoi donc ?
— Qu’il essaie de se rapprocher de toi, de renouer les liens. Mais qu’il n’y arrive pas. Il se met ses propres barrières. Tu dois lui donner ta confiance et lui montrer tes failles. Il fera de même, Ethan.
L’intéressé déglutit péniblement, serra les bras contre ses flancs. Il les ressentait, les sentait grouiller sous son épiderme. Les coups, les marques, les cicatrices. Les preuves sur sa peau, les souvenirs dans son crâne.
— Je vais lui en parler, se décida-t-il avant de se laisser la possibilité de changer d’avis. Je vais sûrement lui pourrir son Noël, mais…
— Il sera reconnaissant, je t’assure. Tu fais la bonne chose.
— J’espère. (Ethan échangea un regard dépité avec son père.) J’espère vraiment. Que je ne vais pas casser le peu qu’il y a entre nous.
Ellis lui adressa un sourire tordu. Derrière les verres de ses lunettes, ses yeux restèrent indéchiffrables.
— Tu pourras entièrement m’en vouloir si je me suis trompé. Mais j’ai confiance en toi et j’ai confiance en lui. Vous méritez de vous retrouver complètement.
Ethan hocha la tête, se passa une main sur le visage en riant nerveusement.
— Tu peux lui dire de venir me voir, s’il te plaît ?
Ellis haussa des sourcils étonnés – c’était rapide – mais ne contesta pas. En passant près de son fils pour rejoindre la sortie, il lui serra l’épaule.
— Tu es courageux. Et je suis fier de toi. Je voulais te le dire.
— Merci papa.
Quand la porte se fut refermée dans son dos, Ethan vint se caler contre la fenêtre. Les doutes l’assaillaient aussi violemment que les brumes de coups et d’insultes contre son double plus jeune, coincé dans les réminiscences de son enfance volée.
C’était pourtant la meilleure chose à faire, il le savait. Ses enfants lui avaient fait promettre de cesser les mensonges, les non-dits et les secrets. Tout ce qui avait émietté leur famille ces dernières années.

Jeremy resta de longues secondes silencieux, à dévisager son père comme s’il le voyait pour la première fois. C’était un peu le cas. Ethan lui rendit la pareille, dos à la fenêtre, bras croisés. Il se sentait incapable de se détendre, pas après avoir raconté de telles monstruosités à son fils.
— Papa, commença-t-il d’une voix à peine audible, c’est pour ça que…
Le menton tremblant, Jim ne termina pas sa phrase. En écho à l’attitude d’Ethan, il se ratatina au bord du lit, les yeux dans le vide. Tant de choses se déroulaient en lui. Se dénouaient, s’élucidaient. Amenaient un nouveau millier de question.
— Thalia ? Elle sait ?
— Non. Non, je lui dirai… quand elle sera plus grande.
— Et maman ? Mike ?
— Oui, ils savent. Depuis longtemps.
— Mais… Edward aussi ? Je veux dire, pourquoi… Pourquoi il reste ?
Le regard d’Ethan se voila. Une question si vaste. Des réponses multiples. Et l’explication la plus probable : parce qu’il n’avait rien eu d’autre. Ed avait tout perdu le temps de son enfance et de son adolescence. Et Ethan avait choisi de se protéger, de s’assurer un avenir, plutôt que de tomber avec lui.
Deux décennies plus tard, cette constatation lui laissait encore un goût amer en bouche. Mais, à voir ses enfants, sa complicité avec Mike et son épanouissement professionnel, les regrets se diluaient. Il y avait bien des dépôts, au fond de sa tasse, mais l’eau avait gagné en clarté.
— Et Rebecca ? enchaîna Jeremy, aussi blanc que les draps propres sur lesquels il s’était assis. Il la laisse avec elle ? Alors qu’elle…
— Il paraît qu’elle aime sa petite-fille, l’interrompit Ethan d’une voix rauque. Celle-ci, au moins. J’aurais aimé qu’elle vous laisse la même chance, à défaut de pouvoir m’aimer.
Le visage de son fils se tordit. Il s’en voulait de ne pas avoir fait le lien avant. Il savait depuis un moment que sa grand-mère n’avait jamais accepté ses fils. Qu’elle avait haï les accomplissements d’Ethan. Il aurait dû réfléchir plus loin.
— Pardon, lâcha-t-il d’un ton étouffé. Je suis désolé pour toi.
— Jemmy, ne t’excuse pas. Je voulais que tu sois au courant. Pour que tu comprennes mieux les choses.
L’adolescent hocha la tête, la gorge trop nouée pour parler. Les mois passés aux côtés de son oncle lui revenaient en pleine face. L’incendie de sa maison. La mélancolie de son père, la colère et l’incompréhension de sa mère. La véhémence de Mike quand il s’agissait de défendre son ami d’enfance.
— Tu sais, le matin où tu es rentré de chez Jason, ajouta Ethan après avoir inspiré brusquement, j’ai été sec avec toi. Je voulais pas te brusquer, Jem. Mais j’ai tellement peur pour toi. Tout le temps. Avec maman, on s’est imaginé beaucoup de choses. L’idée qu’Alexia parvienne à vous mettre la main dessus, à Thalia ou toi, ça me…
Il serra les poings dans son dos, incapable de faire sortir l’effroi. De donner corps aux pensées sanglantes et cendreuses qui étouffaient son crâne.
— Et pour Will, ajouta-t-il finalement, ça a été la goutte de trop. Maria et moi, on s’est promis de jamais lever la main sur vous. On ne voulait pas être ces parents qui se font obéir par les fessées. Qui se justifient d’une bonne gifle qui remet les pensées en place. On voulait pas s’approcher d’un millimètre de ce qu’on avait nous-mêmes connu. Surtout pour moi.
Comme son fils restait recroquevillé dans son angle de lit, visage blême et yeux fuyants, Ethan se décida à se décoller de la fenêtre pour s’asseoir à côté de lui. Il lui glissa un bras en travers du dos.
— Ce qu’a fait Will n’est pas correct. Il n’avait pas le droit de t’insulter et de te frapper.
Jeremy hocha faiblement la tête, nauséeux. Le geste de Will l’avait marqué physiquement, mais surtout psychologiquement. Il se ressassait chaque jour la scène, s’imaginait contrer, protester. En vain. Il lui semblait manquer de mots pour affronter une telle chose.
Alors que devait-il se passer dans la tête de son père ? Dans la tête d’un enfant abusé devenu adulte avec des pièces cassées ? manquantes ?
Le cœur au bord des lèvres, Jim posa la joue contre l’épaule d’Ethan. Il avait un peu moins l’impression de tanguer, comme ça.
— Merci de l’avoir dit.
Son père ferma les yeux pour en chasser les larmes, serra l’adolescent contre lui.
— Merci d’avoir écouté. Je suis désolé de t’imposer encore plus de souffrance. Mais c’était important. Je t’avais promis qu’il y aurait pas de mensonges entre nous.
Comme Jim hochait de nouveau la tête, trop bousculé pour vraiment parler, Ethan le lâcha.
— Bon, je change complètement de sujet, mais tu as quelque chose à te mettre sur le dos pour Noël ?
Dérouté par la question, Jeremy répondit par la négative après quelques secondes de silence. Un sourire amusé aux lèvres, Ethan se redressa pour ouvrir sa porte de placard.
— Alors, on va tâcher de remédier à ça. En plus, ça fera plaisir à ta mère.
L’adolescent fit la moue à la mention de Maria. Ce qu’il ressentait à ce propos le taraudait. Il lui en voulait, pour ne pas avoir remarqué le comportement problématique de William. En même temps, il se demandait à présent ce qu’elle avait pu vivre de douloureux de son côté. Avait-elle privilégié les non-dits, à l’instar de son père jusqu’à aujourd’hui, pour le préserver ?
— Tu crois que maman voudra bien me parler ? murmura-t-il en se tordant les doigts.
Ethan lui jeta un regard étonné, pinça les lèvres pour s’obliger à réfléchir à sa réponse plutôt que de lui adresser de fausses vérités. Comme son fils se décomposait à vue d’œil, il lui assura :
— Je crois qu’elle n’attend que ça, Jem. De pouvoir poser les choses à plat. Comme on l’a fait tous les deux.
Jeremy reprit quelques couleurs, expira un souffle resté bloqué dans sa poitrine glacée d’appréhension. Après quoi, il se frotta le visage et rejoignit son père face à l’armoire.
— Je peux te piquer des vêtements ?



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

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- Anniversaire des 10 ans -



Je l'ai précisé dans le chapitre précédent, mais S.U.I souffle sa 10ème bougie très exactement aujourd'hui 🥳

Y'a 10 ans de ça, je me baladais tranquillement dans Lyon pour la Fête des Lumières et l'ambiance urbaine/festive a été une sorte de shoot d'inspiration duquel a découlé l'envie d'écrire une histoire qui se passe dans un contexte urbain. Sur le coup, j'ai eu une vague idée de mon protagoniste et, dans les jours qui ont suivi, tout le reste a déboulé. Fin décembre, j'écrivais le prologue et les premiers chapitres... de la V1.

Parce que, oui, la version que je poste ici n'a rien à voir. Je parle même plus de réécriture tant les 2 histoires sont éloignées :roll: Dans l'absolu, beaucoup de personnages sont en commun, l'histoire a des schémas et des idées similaires, mais il y a eu tellement de nouveautés, de directions abandonnées ou empruntées et de prise de maturité pour les personnages comme pour moi.
S.U.I - V1 est une histoire pour laquelle j'ai cette espèce d'affection teintée d'embarrassement car c'est un ramassis de n'importe quoi d'une ado qui se fichait un peu de la cohérence scénaristique (bon un ramassis de n'importe quoi qui doit cumuler 400k mots avant que je l'abandonne 💀)

Mais, ça doit se sentir, j'adore mes personnages. Ils sont clairement le pilier et le phare de cette saga. S.U.I existe pour eux, pour écrire leurs histoires, leurs cheminements, leurs victoires et leurs chutes. Alors quelques années plus tard, j'ai recommencé à 0, parce que j'en pouvais plus de les entendre râler dans un coin de ma tête sur leur destinée laissée en suspens :roll: La V2, qui est celle postée ici, est arrivée. J'ai hésité un moment avant de poster car S.U.I est character-driven et je sais que, concrètement, ça passe ou ça casse. Mais, que cette histoire trouve son public ou pas, ça reste un plaisir immense d'écrire cette espèce de drame familial sur fond d'agences paramilitaires.

Alors, pour les personnes qui suivent ce bordel intergénérationnel de près ou de loin, j'ai voulu marquer le coup des 10 ans avec une petite surprise 🎁
Et, au vu de l'avancée du T2 en parallèle, je me suis dit que ce serait cool de présenter la bande de l'École, comme je l'appelle, avec une super illustration ❤️ J'ai commissionnée la même illustratrice que pour le précédent dessin de Jim et Ryu et je suis trop fan du résultat 🥹 Genre mes p'tits chats réunis quoi. S'ils ont l'air un peu plus âgés que dans la progression actuelle, c'est normal, j'ai demandé à ce qu'ils aient l'air d'avoir 17/18 ans.

Pas d'inquiétude pour les personnes qui n'en seraient pas aussi loin dans la progression de l'histoire, il n'y a pas de spoilers sur l'image. Vous ne reconnaîtrez juste peut-être pas les personnages !


La bande de l'École - Min.jpg
La bande de l'École - Min.jpg (213.18 Kio) Consulté 1362 fois
(de gauche à droite : Jeremy - Kaya - Ryusuke - Valentina - Tess - Jason)


Crédits : @lawrage sur Instagram
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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

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- Chapitre 27 -



Dimanche 25 décembre 2022, Mona, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


L’horloge du salon indiquait deux heures du matin passées. Thalia s’était endormie sur le canapé, entourée d’emballages cadeaux déchirés. Discret et minutieux, Jason s’efforçait de les rassembler dans un grand sac poubelle.
Dans la cuisine, Grace et Ethan s’activaient à ranger les restes au frigo. Ellis s’était proposé pour la vaisselle. Jim s’assura qu’ils n’avaient pas besoin d’aide avant de traverser le salon sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller sa sœur. Par la fenêtre, il aperçut sa mère et Mike qui discutaient sur le porche. L’alcool avait fini par leur monter à la tête et, bras dessus-dessous, ils étaient sortis prendre l’air.
Jeremy inspira nerveusement avant d’enfiler sa veste aviateur. Les deux adultes étaient dos à lui, installés sur les marches qui donnaient sur l’entrée de la maison. Leurs souffles formaient de petits nuages blancs.
En constatant qu’ils ne l’avaient pas entendu sortir, l’adolescent hésita. Il s’était écoulé toute la soirée sans qu’il ose parler à Maria. Bien entendu, ils s’étaient étreints et échangé des sourires et quelques paroles au cours du repas puis de l’ouverture des cadeaux. Rien de bien sérieux.
L’ambiance de la fête et la joie des autres les avaient éloignés d’un certain sujet épineux. Jim tenait coûte que coûte à soigner ce mal qui pullulait entre eux.
— On y va quand alors ? demanda soudain Mike en se tournant vers Maria. Cette année, on a manqué la date.
— Ça s’y prêtait pas, avec Jem, soupira sa mère en secouant la tête.
— Mmh. Alors on se dit ce printemps ?
— On peut y aller avant mars, si tu veux. Comme ça fait plus d’un an.
— Je suis pas contre. De toute façon, c’est même pas sa vraie tombe. Alors je pense qu’il se ficherait pas mal que ce soit pas la bonne date non plus.
Troublé, Jeremy resta caché dans l’ombre de la porte. Mike et Maria parlaient d’une connaissance commune décédée.
— Tu as bien raison, souffla Maria en frottant ses mains nues l’une contre l’autre. Je crois pas qu’Adrián s’arrêterait à ce genre de détails.
Adrián.
Le prénom froissa Jeremy comme le papier cadeau qu’il avait déchiré plus tôt dans la soirée. Une ombre, une tombe. Cet homme planait autour de lui sans qu’il parvienne à mettre le doigt dessus. Et Ethan avait beau eu le rassurer à son sujet, ce qu’avait dit Will à sa mère hantait encore Jim. Il doutait que Maria n’éprouve aucun regret à son égard.
— Je me demande si j’emmènerais pas Jem, aussi, ajouta sa mère après quelques secondes de silence. Ethan m’a dit qu’il lui avait posé des questions. Je crois qu’il a besoin d’en savoir plus sur lui. De comprendre certaines choses.
Jim retint son souffle. Zieuta les deux adultes à l’affût d’un mot en plus, d’un geste quelconque. Il manqua sursauter quand son parrain tendit le bras pour envelopper les épaules de Maria.
— Tu as raison. Et si ça permet de détendre Ethan au passage… Il passe son temps à chouiner à propos de Jeremy. Qu’il arrive pas à l’aider, qu’il se sent coupable, blablabla.
Même si le ton était gentiment ironique, Jeremy se crispa. C’était toujours perturbant d’apprendre de manière détournée à quel point ses proches se souciaient de lui.
— Arrête, le taquina Maria en lui assénant une tape sur le bras. Il a pris le relais à un moment compliqué. Et je lui en suis très reconnaissante. Je sais pas comment j’aurais fait par rapport à Will s’il avait pas été là. (Elle marqua une pause avant de se tourner vers Michael avec un sourire narquois.) J’aurais sûrement ramené mes p’tits monstres chez toi, mais tu dois commencer à en avoir ras-le-bol.
Mike ricana, étreignit brièvement son amie. À voir ses gestes amples, l’alcool n’avait pas encore dû complètement redescendre.
— Je t’avoue que j’aurais aimé qu’Adrián soit là en renfort. On aurait gardé Jem et Thallie ensemble.
Les yeux brillants à la lumière du porche, Maria considéra son ami avant de lui serrer les mains.
— T’as pas idée à quel point ça me soulage de parler de lui avec quelqu’un qui l’a connu aussi bien que moi. Ethan a toujours été bienveillant et à l’écoute par rapport à ça, quand on était ensemble, mais c’était différent.
Comme Michael se tournait pour essuyer une larme qui perlait sur la joue de Maria, il remarqua l’ombre de Jim sous le porche. Il se redressa en fronçant les sourcils.
— Pourquoi tu restes caché ?
Il y avait du reproche dans sa voix. Jeremy s’efforça de l’ignorer pour s’approcher d’eux. Sa mère sécha rapidement ses joues en le reconnaissant. Elle était blême malgré le rouge de ses yeux et de son nez.
— Tu connaissais bien Adrián, toi aussi ?
Dérouté par la question, Mike mit du temps à répondre.
— Eh bien, oui. (Il détailla l’expression amère de son filleul, soupira.) On est sortis ensemble, Jeremy.
L’intéressé tressaillit, écarquilla les yeux. Il dévisagea l’homme de la même manière qu’il l’avait fait pour son père deux jours plus tôt. Avec l’impression d’en découvrir une toute nouvelle facette.
— Je sa-savais pas, bredouilla l’adolescent en baissant le nez, gêné.
— De quoi ? le nargua son parrain avec un soupçon de défi dans la voix. Que j’avais bien connu Adrián ? Que je suis aussi attiré par les hommes ?
— Les deux, gronda Jim en levant les yeux pour affronter le regard étonnamment dur de Mike. Tu m’en as jamais parlé.
Michael haussa les épaules, prit appui à la colonne qui soutenait le porche pour se redresser. Il tendit la main à Maria pour l’aider à se relever.
— Pourquoi ? persista l’adolescent sans quitter son parrain des yeux. Tu nous as toujours parlé de Rachel. De la raison pour laquelle elle t’a quitté. Pourquoi pas d’Adrián ? Et du reste ?
— Jeremy, insiste pas, l’avertit sa mère d’un ton de mise en garde.
Mike leva le bras pour signifier à Maria qu’il gardait les choses en main. Il avança de deux pas vers son filleul, n’eut aucun remord à le dominer de son imposante silhouette.
— Parce que, te connaissant, tu aurais encore pris les choses personnellement et trop à cœur.
Jeremy ouvrit aussitôt la bouche pour protester, mais Mike lui plaqua sa paume sur le visage pour le faire taire. Il n’eut qu’un sourire mi-figue mi-raisin en réponse au regard indigné de l’adolescent.
— Tu avais suffisamment de choses à encaisser toute ton enfance, Jem. Avec ta mère, on s’est toujours dit qu’on attendrait pour te parler d’Adrián. On voulait pas que tu absorbes la moindre culpabilité par rapport à ce qui s’est passé. (Michael retira sa main pour la poser sur le côté de son crâne.) Je sais que Will a dit des choses par rapport à ça. Cette ordure a parlé sans connaissance de cause. Tes parents et moi, on veut juste que tu comprennes que t’as aucun rôle dans ce qui s’est passé.
Alors que la confusion gagnait l’adolescent, son parrain l’attira contre lui.
— Et si tu veux qu’on te parle d’Adrián, on le fera, je te le promets, mon p’tit gars. Tu pourras même venir avec Maria et moi quand on ira voir sa tombe. (Mike lui frotta le dos avant de le lâcher.) Maintenant, sois un bon fils et va parler à ta mère.
Sans lui laisser l’opportunité de se défiler, Mike le contourna en lui flanquant une claque entre les omoplates. Jeremy trébucha, se rattrapa de justesse à la colonne et grâce au bras que Maria venait de lui tendre.
— Quel bourrin, grommela sa mère en zieutant le dos large de Michael qui disparaissait dans l’embrasure de la porte. Désolée que tu aies entendu ça, mon chéri. Mais, comme il l’a dit, je te jure de te parler de lui. Simplement pas ce soir.
Maria leva le cou pour planter son regard soucieux, quoiqu’ouvert, dans celui de son fils. Elle avait craint d’y trouver du mépris et une confiance brisée, mais il y recelait avant tout de l’incompréhension. Nerveuse, Maria remonta ses doigts le long des bras de Jim jusqu’à son visage. Après avoir effleuré sa joue, elle ramena ses mains contre son ventre.
— Je suis désolée pour toi, mon trésor. C’est la première chose que je voulais te dire. La deuxième, c’est que j’ai conscience de ne pas être la mère que tu aurais aimé avoir. (Maria inspira entre ses lèvres gercées de froid, emprisonna l’attention de son fils de son regard perçant.) La troisième et dernière chose, je te demande de me pardonner. Même si je comprendrais que tu refuses.
L’honnêteté et la simplicité de sa mère bousculèrent Jim. Ça changeait tellement de l’hésitation et des obstacles qui entravaient ses conversations avec Ethan. Ça le ramenait à son enfance, quand il avait toujours pu parler de ce qui le tracassait avec Maria. Cette complicité lui manquait douloureusement, à présent. Il aurait aimé que ce soit comme avant. Quand il venait se blottir contre sa mère le soir. Quand Thalia les rejoignait sur le canapé avec un plaid et qu’ils passaient tous les trois la soirée devant la télé.
— Maman, je t’en veux juste pour les mensonges, soupira son fils d’une voix tremblante. Je sais que c’était pour nous protéger, Thalia et moi, mais ça a rendu les choses compliquées après. Quand j’ai fini à l’École, il y a plein de choses que je savais pas. Sur toi, sur papa. Sur ce qui s’est passé avant ma naissance et même après.
— Je sais, mon chéri. Je sais qu’à cause de ça, ça s’est pas bien passé entre Ethan et toi quand vous vous êtes retrouvés. Que tu étais perdu par rapport à la famille de ton père. Sincèrement, je voulais t’épargner tout ça, les Sybaris et leur folie. (Comme Jim avalait à moitié de travers pour faire passer l’émotion, sa mère lui caressa le poignet.) J’ai pas très bien réussi, hein ? Ça aurait été tellement plus simple si j’avais réussi à convaincre Ethan à l’époque.
— Quand tu as voulu quitter Modros pour recommencer ailleurs ? murmura Jeremy en observant les mains de sa mère autour des siennes, pâles contre dorées.
— Oui. À la place, j’ai voulu l’effacer de nos vies, le supprimer de ta mémoire. Je me suis dit que ce serait moins compliqué pour ta sœur et toi. De vous dire que votre père était parti. Comment j’aurais pu vous expliquer autrement ? (Comme son fils la dévisageait sans avoir de réponses pour autant, elle enchaîna : ) C’est ça que je te demande de me pardonner. Mike a jamais réussi à le faire. Ça reste un sujet compliqué entre nous. J’aimerais que, Thalia et toi, vous compreniez pourquoi j’ai pris cette décision. Ça et William. C’est le deuxième coup de couteau involontaire que je t’ai donné.
Maria débitait, dégrisée par le froid et le visage tiraillé de son fils.
— Je te demande de me pardonner de pas t’avoir mis à l’abri avant. Pas de pardonner à William. Tout ce qu’il t’a dit et fait est impardonnable.
— Maman, s’étrangla Jim en lui serrant les mains. Doucement. Tu pouvais pas savoir que ça irait aussi loin. Et, moi, ce que je me demande, c’est s’il t’a fait du mal aussi.
— Non. Pas comme ça, en tout cas. Sinon, oui, il m’a fait un mal de chien. (Elle poussa un rire étranglé.) La pire trahison qu’un homme m’ait fait. Foutue ordure.
— Papa m’a dit que tu lui en avais collé une.
Maria dévisagea son fils avec une grimace, se demandant s’il allait s’en réjouir ou désapprouver. Il se contenta de hausser les épaules avec l’ombre d’un sourire.
— Toi qui me dis que la violence, c’est mal…
Maria expulsa un souffle fébrile, pouffa.
— Oui. Ta mère te donne de mauvais exemples, hein ?
— Nan… c’est juste que j’aurais aimé qu’on se comprenne mieux. Avant que les choses se cassent la gueule.
De crainte de laisser la pulsion s’envoler, Jim glissa les bras autour de la silhouette raidie de sa mère. Maria passa aussitôt les mains autour de son cou en soupirant.
— Et je te pardonne, maman. Par rapport à Will, tu lui faisais confiance. T’avais envie d’y croire, après toutes ces années seule. Moi, je l’ai pas senti dès le début, mais bon.
— Tu as eu un bon instinct, acquiesça sa mère, le nez dans son épaule.
— Et par rapport à papa… C’est vrai que c’était dur, au début. Mais ça va mieux maintenant.
Maria se blottit contre lui, à la recherche de sa chaleur et de son pardon. Elle avait tant d’amour et de fierté pour son fils que ses jambes en tremblaient. Ses tripes lui hurlaient de ne pas le lâcher, de ne pas échapper à sa compréhension de nouveau.
Une part d’elle était reconnaissante que Jim ait compris si vite, par rapport à ses choix. Une autre se mortifiait qu’il ait déjà cette maturité, que Maria ne pouvait s’empêcher d’associer à une forme de résignation.
Ti voglio tanto bene, figlio mio.
Jeremy sourit, apprécia le parfum de Maria et la force de ses bras. L’italien était le pont de leur affection mutuelle. La langue qu’il avait toujours parlée avec sa mère depuis sa plus tendre enfance.
— Moi aussi, maman, murmura-t-il après coup.
Une fois qu’ils se furent séparés, Jim enfonça les mains dans sa veste. Le froid traversait sans mal sa chemise. Engourdissait la brûlure dans sa poitrine.
— On rentre ? T’as le nez tout rouge, murmura en Maria tapotant la pointe de nez de son fils. Tu me ressembles un peu, quand même. T’as pas tout pris de ton père.
Sourcils froncés, Jim la suivit jusqu’à la porte.
— Ben oui, grommela-t-il, bougon. Heureusement.
Amusée, sa mère referma derrière lui avant de l’embrasser sur la joue.
— Bonne nuit, mon chéri. Va vite te coucher.
Alors que Jeremy s’éloignait vers la chambre d’amis que Grace avait préparée pour eux, Maria se rapprocha de la cuisine. Ellis et Ethan y buvaient des infusions en parlant à voix basse. Ils cessèrent en la voyant arriver. Maria s’amusa de leur expression commune, curieuse et avenante.
— Je vais mettre Thalia au lit, lança-t-elle à Ethan en indiquant le canapé sur lequel leur fille s’était assoupie. Jem est allé se coucher aussi.
— Je te remercie. (Avant qu’elle puisse opérer un demi-tour, il contourna l’îlot central pour s’enquérir doucement : ) Vous avez pu parler ? Ça s’est bien passé ?
— Oui. On a abordé plusieurs sujets. Un peu de mal pour beaucoup de bien. (Maria pressa brièvement l’avant-bras d’Ethan.) On en reparle demain, si tu veux. Bonne nuit
Il lui souhaita la pareille avant de contempler son reflet dans son infusion. Ethan trouva son visage moins sombre qu’auparavant.



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Je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d'année ! ✨


- Chapitre 28 -



Dimanche 1er janvier 2023, Mona, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Jason contemplait le salon depuis l’îlot de la cuisine ouverte. De ses souvenirs, il ne l’avait jamais vu aussi animé. Sa mère et lui avaient toujours été d’un naturel discret et réservé. Peu prompts à lancer la musique, à improviser une piste de danse entre le canapé et la table basse et à se mettre à chanter à tue-tête.
C’était exactement ce à quoi Maria s’adonnait en ce moment, en plein milieu dudit salon. Spectatrice enthousiaste quoique intimidée, Grace l’applaudissait depuis le fauteuil. Toutes deux portaient encore leur tenue de la veille – des robes de soirée dénichées au fond de l’armoire de Grace – et n’avaient pas pris la peine de se démaquiller.
Jason se demandait si la quantité d’alcool qu’elles avaient ingurgité la veille au soir agissait encore dans leur sang. Comment expliquer leur comportement farfelu sinon ?
Des bruits de pas dans les escaliers le tirèrent de ses réflexions. Son verre de jus de fruits en main, Jason considéra Jim, qui sortait visiblement du lit. Son ami le rejoignit dans la cuisine en dévisageant sa mère d’un air consterné.
— Wow, désolé pour ça.
— T’inquiète, sourit Jason, ça fait un peu d’animation à la maison. Ta mère est marrante.
Jeremy grommela dans sa barbe tout en se versant du jus de fruits. Comme Ryusuke passait le nouvel an en compagnie de Dimitri à San Francisco, il avait rejoint sa mère et Thalia chez les Empkin pour le réveillon. Ethan et Mike l’avaient fêté ensemble comme au bon vieux temps.
— Dis, Jay, souffla son ami avec une gêne manifeste. Du coup… ça se passe comment avec ton père ?
Ce n’était pas forcément le premier sujet que Jason avait envie d’aborder en ce nouvel an, mais Jim méritait une réponse. C’est lui qui l’avait tiré des coups de son père. Qui l’avait mis en sécurité et n’avait exigé aucune explication jusqu’ici.
— Ma mère est allée le voir, quelques jours après, lui apprit Jason en observant l’intéressée qui applaudissait toujours en rythme. Je sais pas trop ce qu’ils se sont dit, mais elle est rentrée en pleurant. Je voulais pas qu’ils s’engueulent. Je les ai assez entendus comme ça.
— Merde. J’imagine bien que ça te fait chier de voir tes parents se prendre la tête. Mais, en même temps… désolé de dire ça, mais ton père est un connard.
— T’excuse pas, répondit Jason d’une voix blanche. C’est clairement un enfoiré. Il a tapé ma mère pendant des années. Puis il l’a fait avec moi.
— Hein ? s’exclama Jeremy en écarquillant les yeux. Mais ta mère aussi ?
— Oui. Je… je le savais, plus ou moins. Elle me l’a jamais dit ouvertement, mais j’ai des souvenirs de leur séparation. C’est pour ça que j’ai jamais… je voulais pas…
Il se tut, incapable de conclure sur la vérité. Mais la grimace de Jim lui apprit qu’il avait bien compris. Pendant que Jason en avait encore le courage, il énonça doucement :
— J’ai demandé à ma mère si j’avais le droit de plus le voir.
— Mais évidemment que oui, s’enflamma Jeremy en agitant les bras. Il te maltraite, Jason !
Le concerné plissa les lèvres, coula un regard las vers son ami. Jim se calma aussitôt, ses joues roses d’un mélange de hargne et de gêne.
— Elle m’a dit que j’avais le choix final. Techniquement, mon père a le droit de se plaindre, puisqu’il a une partie de la garde, mais… je crois que ma mère lui a fait comprendre qu’il avait intérêt à me laisser tranquille jusqu’à ma majorité. Il aurait plus à perdre au tribunal.
— Oh, fit son ami en baissant le nez. Ta mère a jamais porté plainte ?
— Non. Elle s’est résignée. Comme beaucoup d’autres femmes battues.
La gravité des mots arracha des frissons à Jeremy. Est-ce que Jason s’était renseigné à ce sujet ? Son expression vide provenait-elle d’articles qui n’énonçaient jamais rien de très bon à propos des violences domestiques ?
— Du coup, je refuse de voir mon père jusqu’à mes dix-huit ans, affirma Jason avec un peu plus de couleurs sur son visage. Une fois majeur, il pourra rien réclamer. À moi ou à ma mère.
Jim opina avec ferveur, même si l’annonce le plongeait dans une confusion certaine. Si Jason était resté avec son père pendant des années, c’est qu’il en avait aussi tiré de bons moments. Mais les instants de complicité et de tendresse ne pèseraient jamais assez face aux coups et au mépris.
L’adolescent s’imaginait mal la dose de courage que Jason avait rassemblée pour dresser une muraille entre Rick et lui. Avec une boule dans l’œsophage, Jeremy déglutit péniblement puis serra le bras de son ami. Sa résilience lui tirait un respect teinté de tristesse.
— Au fait, Trice et Aiden viennent aujourd’hui, annonça Jason en se calant sur l’un des tabourets de l’ilot central. Si tu veux nous voir répéter, ça peut être cool.
— C’est les deux autres membres de ton groupe ?
— Ouais. Aiden est notre batteur. Trice est chanteuse et bassiste. C’est la cousine de Tess, tu te rappelles ?
— Ouais, ouais. C’est la classe, en tout cas, souffla Jeremy en s’asseyant à côté de lui sur un tabouret. T’es le guitariste, du coup ?
— Oui. Je fais un peu de clavier en fonction des chansons. (Jason jeta un coup d’œil à son ami, qui zieutait le déhanchement de sa mère d’un air perplexe.) En vrai, il nous manque un musicien.
Étonné, Jim repoussa son verre vide pour s’accouder.
— Ah ouais ?
Jason hocha la tête, se tourna franchement vers son camarade. Il devina la curiosité dans les yeux dépareillés de Jim, se l’appropria.
— Trice et moi, on tourne sur le clavier, je gère la guitare sèche ou la guitare électrique… C’est le bazar. On serait pas contre un deuxième guitariste. (Jason haussa les épaules, s’éclaircit la gorge.) Je sais que tu fais de la musique aussi. Ça te dirait de voir si le courant passe bien ?
Stupéfait, Jim se redressa et n’eut pas de meilleure réponse que de rester coi.
— Tu vas faire partie d’un groupe ?
Jason et son ami se tournèrent vers Thalia, qui s’était glissée subrepticement jusqu’à la cuisine. Ses cheveux étaient aussi ébouriffés que ses yeux rougis par le sommeil.
— Euh, je sais pas, bredouilla Jeremy en quittant le tabouret. Pas sûr que j’aie le niveau, Jay.
— T’as qu’à nous montrer tout à l’heure. (Jason lui adressa un petit sourire complice.) En plus, j’ai entendu dire que tu chantais un peu ? Tu pourrais nous préparer une chanson.
Mi-agacé, mi-gêné, Jim considéra sa sœur. Thalia se détourna aussitôt pour se laver les mains à l’évier. L’adolescent se planta dans le dos de sa sœur et souffla sur le sommet de sa tête.
— Thalia, gronda-t-il alors qu’elle se retournait avec un sourire innocent.
— Qui te dit que c’est pas papa ou maman qui lui ont dit ? riposta la jeune fille sans se démonter.
Son frère haussa un sourcil peu convaincu avant de soupirer.
— Traîtresse.
Comme il lui tournait le dos pour répondre à Jason, Thalia lui tira la langue. Il n’avait qu’à pas être aussi cachottier. Et Thalia devinait aux étincelles de ses yeux qu’il n’était pas réellement en colère. Stressé, sûrement. Mais surtout impatient.

Quand Aiden et Trice sonnèrent chez les Empkin, le salon avait été rangé, nettoyé et redisposé convenablement. Les bouteilles d’alcool à moitié vidées avaient disparu, tout comme les restes du repas abandonné. Quant à Grace et Maria, elles avaient retrouvé leurs chambres respectives pour grapiller quelques heures de sommeil.
Jeremy et Thalia jouaient à la console quand Jason bondit du canapé pour ouvrir la porte. Deux adolescents avec des bonnets enfoncés jusqu’aux oreilles se précipitèrent à l’intérieur pour fuir le froid. Jim jeta sa manette à sa sœur, qui protesta vainement, pour rejoindre le petit groupe. Aiden avait les yeux à moitié cachés par des cheveux bruns trop longs et une timidité palpable. Trice – Beatrice officiellement, mais Jason avait ordonné à Jim de l’appeler par son diminutif uniquement – était son opposé. Sa peau d’un brun foncé contrastait avec la pâleur d’Aiden. Elle avait une silhouette nerveuse qui contrebalançait l’embonpoint de l’adolescent. La teinte bordeaux qu’arboraient ses box braids ressortait par-dessus ses vêtements noirs.
Ils se prirent la main dès qu’ils furent délestés de leurs manteaux et prêts à saluer le reste de la maisonnée.
— Salut, lança Trice sans ambages. Je t’appelle Jim ou Jeremy ? Jason hésite tout le temps.
Amusé par son approche directe, l’intéressé sourit.
— Jim, ça va bien. (Il considéra les deux adolescents, repoussa la boule dans sa gorge pour demander : ) Alors, Jay m’a dit que vous cherchez un autre guitariste ?
— Carrément. (Elle lâcha la main d’Aiden avec douceur pour s’avancer dans le salon.) On va voir si tu fais l’affaire.
Décontenancé, Jeremy la dévisagea alors qu’elle s’approchait de Thalia pour faire connaissance. À priori, les manières directes et la franchise désarmante étaient une spécialité de la famille Baker. Trice n’avait rien à envier à sa cousine.
— On va dans le garage ?
Jim sursauta ; il n’avait pas entendu arriver Aiden dans son dos. Il avait une voix basse qui résonnait dans les os. En accord avec son physique imposant, mais décalée avec sa discrétion.
— Je vous suis.
Si une partie du garage était dédié au stockage d’affaires inutilisées, d’outillage et de la voiture de Grace, le reste ne laissait aucun doute sur l’usage qui en était fait. Une batterie complète trônait près du mur, secondée par des enceintes et un réseau de câbles semblables à un nid de serpents.
— On laisse la batterie d’Aiden ici, lança Jason en les rejoignant, Trice sur les talons.
— J’habite dans un appart, précisa l’intéressé d’une voix pincée. J’ai une petite chambre. Et puis mes parents me tueraient si je jouais chez moi.
Trice lui serra le bras avant de rejoindre la zone délimitée par l’entrelacs de câbles. Un sourire lui fendit les joues quand elle se pencha sur la housse d’une guitare rangée dans un coin.
— Tu laisses ton instrument ici aussi ? s’étonna Jeremy en se calant sur une grosse caisse en métal qui faisait office de banc de spectateur.
— Mes parents savent pas que je joue. Ils me tueraient, je pense.
— Pourquoi ?
— Une fille qui fait de la basse dans un groupe de rock ? Nan, je préfère rester la lycéenne modèle aux bonnes notes qu’ils s’imaginent.
À la fois amusé et peiné, Jim préféra se taire et les regarder prendre leurs places respectives. Aiden et Trice fréquentaient l’École, mais dans le cursus classique. De bons élèves, en somme. Qu’ils parviennent à concilier leur vie lycéenne avec le groupe, le tout sans être attrapés par leurs parents, tirait une certaine forme d’admiration à Jeremy.
Tandis qu’Aiden et Trice ajustaient leurs instruments, Jason le rejoignit près de la caisse métallique en tenant une guitare sèche par le manche.
— Alors ? Tu te sens prêt à faire un truc ?
— Pas vraiment, grinça l’adolescent avec un rire nerveux.
Jason lui adressa un sourire compatissant, appuya la guitare avec précaution contre le caisson.
— Prends ton temps. On va commencer à jouer. Si tu veux nous montrer un truc, fais-nous signe.
Jeremy acquiesça, zieuta l’instrument qu’on lui avait laissé. Une guitare folk, similaire à la sienne. Il s’imagina sans mal en pincer les cordes, en tester la mélodie. Possiblement caler sa voix sur les notes qu’il pourrait en tirer.
Un coup d’Aiden contre la grosse caisse le tira de son observation. Les membres de Wyatt étaient en place. Aiden caché derrière les caisses et cymbales de sa batterie, Jason calmement planté sur le côté, guitare accrochée autour du cou, Trice positionnée devant le micro, sa basse en main.
Beatrice lança le nom d’une chanson et ses deux camarades acquiescèrent sans attendre. De nouveau la voix solennelle d’Aiden s’éleva pour donner le décompte. Jim se tendit involontairement dans l’attente des premières notes. Ce fut Jason qui marqua le coup d’envoi en pinçant les cordes de sa guitare électrique avec minutie.
C’était la reprise d’une chanson connue de Nirvana, sans arrangements particuliers, mais Jim se sentit aspiré par la cadence assurée d’Aiden, la voix énergique de Trice et le jeu précis de Jay. Il réalisa avec une drôle d’amertume qu’il n’avait encore jamais assisté à un concert et que cette petite représentation se rapprochait le plus d’une première expérience de spectateur. Les notes basses de Trice se mêlaient aux percussions sonores d’Aiden en faisant vibrer sa cage thoracique. La danse des doigts de Jason sur les cordes l’hypnotisait. S’il trouvait la voix de Trice beaucoup moins marquante que celle de Cobain, elle y mettait les tripes. Et Jeremy ne pouvait que sentir son ventre se serrer en retour.

Ils enchaînèrent plusieurs reprises similaires, en alternant les groupes ou les chanteurs, avant de prendre une pause. À force de les observer, Jim se sentait détendu et enthousiaste. Il profita de la trêve du groupe pour s’emparer de la guitare que Jason avait laissée à sa disposition.
Une fois l’instrument calé tant bien que mal sous son bras, il enchaîna quelques accords basiques pour en tester la tonalité. Il entama ensuite la première chanson interprétée plus tôt par Wyatt et qu’il avait eu l’occasion de jouer ces derniers mois. À plusieurs reprises, l’adolescent dut s’y reprendre pour trouver les bons accords et la bonne rythmique. Il s’efforça de rester concentré, les réminiscences de l’interprétation donnée par ses amis en résonnance dans un coin de sa tête.
Puis, quand ses mains entrèrent dans un cycle plus fluide et assuré, il poussa doucement sur sa voix. En arrière-plan, il percevait une discussion entre Trice et Aiden à propos d’un éventuel arrangement. Quand il trébucha à plusieurs reprises sur les paroles et la bonne hauteur à accorder aux notes, Jim soupira de résignation.
— Continue.
L’ordre rauque provenait de Trice, plantée à deux mètres de lui, les bras croisés. Une pellicule de sueur luisait sur son front sous le halo cru des néons. La lumière blafarde rendait son regard sombre glacial. Impétueux.
— Trice… commença Jason en levant une main apaisante.
— Reprends, grogna l’adolescente en donnant un coup de menton en direction de Jim.
L’adolescent se recroquevilla au-dessus de l’instrument, le cœur compressé. Des mois s’étaient écoulés avant qu’il accepte de jouer face à sa propre famille. Interpréter une chanson devant trois musiciens accomplis se révélait bien plus vertigineux.
Jeremy redressa le dos, ajusta la guitare sur sa jambe. Il s’accorda quelques respirations profondes avant de s’attaquer au début de la chanson. Quand enfin les paroles se présentèrent, elles fuirent sa gorge. Jim jura entre ses dents serrées sans s’arrêter de jouer. Privilégiant un ton bas, il parvint à enchaîner un couplet sans s’arrêter.
— Plus fort, exigea Trice en claquant la langue. On t’entend à peine.
La tête volontairement baissée, Jim fixait le sol. Le béton nu, tout en nuances de gris. Froid, pas complètement lisse. Tandis que ses doigts claquaient les cordes avec plus d’assurance, sa voix gagna en volume. Son visage se plissait à chaque note manquée, déformée, décalée.
Au refrain, Jeremy ferma les yeux, redressa le cou. Il devinait les regards jaugeurs des trois musiciens. Le martèlement de son cœur contre ses côtes, de ses doigts contre la guitare. Du souffle contre ses cordes vocales.
Il glissa vers un nouveau couplet, modula sa voix et son jeu. Rouvrit les yeux pour inspecter un point à quelques centimètres de ses pieds. Ses poumons protestaient. Il ne chantait jamais aussi fort ni distinctement d’habitude. Le vibrant de son timbre lui chatouillait la gorge, titillait sa gêne. Jeremy ne savait pas à quel point le garage était isolé, mais on devait l’entendre dans la maison.
Emporté par la chanson, bien qu’amoindrie par l’interprétation d’un unique instrument, Jim garda le cap du rythme et des notes. Sur le refrain final, il tira de sa voix quelques notes de gamme dont il se sentit plutôt fier. Jusqu’à ce que le silence tombe et qu’il rouvre les yeux sur les trois adolescents.
Aiden le fixait en silence derrière ses mèches trop longues. Jason gardait la bouche entrouverte, mouché. Quant à Beatrice, elle le toisait d’un air sombre, un peu boudeur.
— Rien d’autre ? lança-t-elle d’une voix accusatrice.
— C-Comment ça ? balbutia Jim en empêchant ses épaules de tomber de dépit.
— T’as rien d’autre à cacher de dingue ?
Confus, Jeremy l’interrogea du regard, mais l’adolescente se contenta de secouer la tête. Après quoi, elle se tourna vers Jason et lui enfonça un doigt entre les côtes. Le jeune homme protesta en reculant.
— Et toi, t’as gardé ça tout ce temps ? Tu te rends compte qu’on a perdu des mois d’entraînement ?
— Mais, se justifia Jason d’un ton hébété, Trice, je savais pas… je pensais pas…
Sans lui laisser le temps de terminer sa phrase, Trice se détourna de Jason pour se planter face à Jim. Il déglutit péniblement en attente de la sentence.
— Je te veux dans mon groupe.
Jim cilla, ouvrit la bouche puis rit. Réaction instinctive et nerveuse. Trice esquissa un sourire narquois avant d’agiter un doigt menaçant.
— Hep-hep, commence pas à te marrer. Tu joues pas très bien. Mais tu vas vite prendre le coup. C’est ta voix qui m’intéresse. T’as un truc. Un gros truc. Et on passera pas à côté.
L’adolescente se déporta sur le côté pour observer ses deux autres camarades.
— Aiden, Jay, vous en pensez quoi ? M. Pas-confiance-en-lui mérite de rejoindre Wyatt ?
Le visage de Jason s’illumina d’un sourire.
— Tu sais que je serai jamais contre un deuxième guitariste.
Comme les têtes se tournaient vers Aiden, l’adolescent se tassa. Après quelques secondes d’hésitation, il déclara simplement :
— J’aime beaucoup sa façon de chanter. Mais je préfère ta voix, Trice, ajouta-t-il après coup avec une grimace.
La concernée ricana avant de se rapprocher pour l’étreindre.
— Oh, c’est gentil, mais je fais pas le poids, là.
Une fois décrochée du cou de son copain, Trice fit volte-face avec un sourire mordant à l’adresse de Jim. Il se demanda vaguement s’il n’était pas tombé dans un quelconque piège.
— Bienvenue chez Wyatt.



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Je vous souhaite une bonne fin d'année !


- Chapitre 29 -



Vendredi 3 mars 2023, Dourney, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Ryusuke masqua son sourire derrière sa manche quand Emily Hobs se planta devant le bureau qu’il partageait avec son ami. Jeremy leva le nez de sa feuille avec une moue mortifiée qui ne provoqua pas une onde sur le visage impassible de l’adolescente. Elle lorgna brièvement dans la direction de Ryu, inclina le menton d’un air presque solennel.
— Félicitations, lâcha-t-elle de sa voix froide, toujours un peu hautaine. Pour votre classement.
— Merci, répondit Ryusuke avec franchise.
— Je m’en fous du classement, contra Jim une demi-seconde après.
Emily l’ignora pour agiter sa propre feuille.
— Je suis toujours première, mais vous me collez tous les deux. Même si tu es passé devant, Hitori.
L’intéressé adressa un sourire avenant à l’adolescente.
— Tu peux nous appeler par nos prénoms, tu sais, Emily.
— Sois pas trop familier avec elle, toi.
L’injonction sèche provenait d’Hugo, adossé au mur de la salle de classe. Son profond regard sombre alternait entre Ryu et son compagnon. Avide de savoir lequel réagirait en premier. Sur lequel il pourrait cracher son mépris.
— Hugo, soupira Emily sans prendre la peine de se tourner vers lui. Je discute.
La sonnerie sauva les deux amis. Emily haussa un sourcil lorsque son binôme jeta son sac sur son épaule sans prendre la peine de l’attendre.
— Quel bourrin, grommela-t-elle avant de basculer de nouveau vers les deux adolescents. À voir qui de nous trois sera premier de la classe d’ici la fin de l’année.
Une boule tiède d’angoisse et d’impatience mélangées se logea dans le ventre de Ryu. Il s’était surpris plus d’une fois ces dernières années à aimer la compétitivité. Si son groupe d’amis n’était pas du genre à tenir ce genre de défi pour les cours classiques, il trouvait son compte avec Emily. Malgré les différends qu’ils avaient eus avec elle et d’autres Intouchables, Ryu appréciait sa rigueur et sa vivacité. Et, au-delà de sa réputation de bonne élève, Emily avait un véritable esprit critique qui challengeait Ryusuke lors des cours plus littéraires. Même en EPSA, elle dévoilait une hargne et une minutie bien cachées sous sa silhouette svelte.
— On verra, oui, acquiesça Ryu avec un sourire en coin qui tira un rictus satisfait à sa camarade.
Tandis qu’Emily s’éloignait, Jim jeta un regard atterré à son ami.
— Ryu, sérieux ? Tu fais copain-copain avec les Intouchables maintenant ?
— Je discute juste, soupira Ryu en s’appuyant sur sa main. Et Emily est différente.
Devant les yeux écarquillés de Jeremy, Ryusuke soupira de plus belle. Décidément, il y avait des terrains sur lesquels son ami freinait des quatre fers.
— T’es amoureux ? souffla Jim après coup, l’air perplexe.
— Mais non !
— Je juge pas, promis, ajouta son ami en levant les mains. Elle est mignonne et intelligente.
Ryusuke s’esclaffa sans cesser de secouer la tête.
— Bien essayé, mais non. Je peux apprécier une fille sans être amoureux, Jimmy.
— Donc tu l’apprécies, appuya Jeremy en plongeant un regard narquois dans celui de son ami.
Ryu haussa des épaules impuissantes, sachant pertinemment qu’il fonçait dans un mur au vu l’orientation de la discussion. Après quelques secondes de silence, il souffla :
— J’apprécie Emily comme on apprécie Tina, Tess et Kaya. Ou même Jason. Comme des potes qu’on admire pour une raison ou pour une autre.
— Bah sur ce point, c’est clair que je t’admire, marmotta Jim en s’allongeant à moitié sur son bureau. Je m’imagine pas devenir pote avec les Intouchables.
Alors que Ryusuke souriait vaguement, la porte grinça dans leur dos. En ce début du mois de mars, l’heure du bilan de mi-semestre était arrivée. D’où le classement dont ils avaient discuté plus tôt. Et la raison de la présence de leurs recruteurs, qui venaient de fermer derrière eux.
— Salut les garçons, entama Dimitri en tirant une chaise pour s’asseoir près d’eux.
— Salut.
Alexander déposa un sac plastique sur le bureau des adolescents avant de les rejoindre à son tour. Curieux, Jim le retourna pour en faire tomber le contenu. Des paquets de bonbons. Ses prunelles s’éclairèrent en réponse.
— Oh, Alex, tu sais comment me parler.
— Ouais, ouais, grommela l’intéressé avant de tapoter la feuille qui était restée sur le bureau de sa Recrue. T’as de la chance d’avoir des résultats pareils. Sinon, c’est des carottes que je t’aurais ramenées.
L’adolescent roula des yeux en déchirant l’emballage d’un premier paquet de bonbons.
— Mon père me fait bouffer assez de légumes comme ça, OK ?
Ryusuke pouffa en s’emparant à son tour d’un sachet.
— J’apprécie l’attention aussi.
Dimitri sourit en observant son fils adoptif. Il avait le cœur plus léger qu’au précédent bilan de mi-semestre. Ses craintes de voir la scolarité de Ryusuke perturbée par les mauvaises fréquentations de son ami s’étaient apaisées. Aussi bien Jim que Ryu avaient prouvé leur constance dans le travail fourni à l’École. Quant à Jeremy, il ne lui était rien arrivé de significatif pendant les cours – même s’il avait eu vent de soucis familiaux par Ryu.
— Bon, lâcha Alexander en mâchouillant un bonbon en gélatine que lui avait donné Jim, bravo pour les notes, les gars. Chapeau bas. Nos félicitations. Tout ça.
Jeremy ricana en décapitant un innocent nounours de guimauve.
— Merci, Alex.
L’intéressé lui retourna un sourire malicieux, ses yeux félins immanquablement calculateurs. Comme il n’avait pas l’air de vouloir dévoiler ce qu’il cachait, Jim se balança sur sa chaise avec impatience.
— Allez, crache le morceau, Alexou.
— Hep, siffla l’intéressé en levant un doigt faussement menaçant. Commence pas à faire comme Mike, toi.
En réponse, l’adolescent afficha une moue innocente à laquelle aucun de ses interlocuteurs ne crut une demi-seconde. Usé par le mouvement de balancier de la chaise et par les pupilles insistantes de sa Recrue, Alexander se pencha sur son sac-à-dos.
— Bon anniversaire, minus.
Jeremy cessa de se balancer pour lancer un petit cri de joie. Son recruteur lui tendait un fin rectangle couvert de papier cadeau.
— T’es pas qu’un loser, en fait. Merci Alex.
— Je regrette déjà.
Tandis que Dimitri et Ryu riaient, Jim s’acharna sur l’emballage papier. Il en extirpa une petite enveloppe à l’effigie d’une enseigne de magasins de musique.
— Une carte cadeau, expliqua Alexander devant la moue interrogatrice de l’adolescent. J’ai demandé à tes parents. Ils m’ont dit que t’aurais sûrement besoin de matos pour tes guitares ou je sais pas quoi.
Après l’avoir remercié, Jim rangea l’enveloppe dans son sac. Il considéra ensuite ses trois interlocuteurs. Sa moue embarrassée tira un léger froncement de sourcils à Ryu.
— En parlant de ça… j’ai un truc à vous montrer.
Les deux agents de la A.A échangèrent un regard.
— Bon, vous avez pas de difficulté particulière ? s’enquit Dimitri par acquit de conscience.
— Ça va, le rassura Ryu en se levant, impatient de découvrir ce que son ami pouvait bien lui cacher.
Dimitri capitula et invita Alexander à rejoindre les deux adolescents. Devant eux, Jim se pencha vers Ryu et souffla :
— Je sais que je t’ai caché pas mal de trucs, Ryu. Que j’ai gardé des choses pour moi que j’aurais pas dû pendant les vacances de Noël.
À ces mots, Ryusuke grogna d’approbation. Sans Thalia et les parents de Jim pour l’informer, il aurait fini par se présenter à la porte des Wayne – Hunt pour savoir ce qu’il était advenu de son ami. Il aurait mille fois préféré soutenir Jeremy directement après sa dispute avec Will plutôt qu’à la rentrée des classes.
— Y’a autre chose que je t’ai caché, ajouta son ami d’une voix plus basse, un peu gênée. Mais c’est pas grave. Enfin, je veux dire, c’est pas quelque chose qui m’a fait du mal. Au contraire. Mais je voulais me sentir prêt à t’en parler.
Intrigué, touché et vexé, Ryu préféra garder les lèvres closes. C’était si frustrant de constater que Jim restait parfois une énigme. Qu’il laissait des pages de son livre complètement ouvertes pour mieux garder les autres dans l’ombre.
En même temps, ç’aurait été hypocrite de lui reprocher ce fonctionnement.
— J’ai hâte, se contenta de murmurer Ryusuke après quelques secondes.
Soulagé, Jeremy sourit avant de taper son épaule contre celle de Ryu. Il lui touchait plutôt le bras à cause de la différence de taille, mais l’idée y était. Ryu finit par attraper son ami par les épaules tandis que Jim les entraînait au milieu des couloirs de l’École.
— T’es vraiment qu’un foutu imbécile.
— Langage, Ryu, lança Dimitri dans leur dos.
Ryusuke cria une excuse avant de s’arrêter devant la porte de la salle de musique. Jim en observait la poignée comme s’il s’agissait d’un serpent prêt à fendre.
— OK, vous pouvez attendre ici deux minutes ? Faut juste que j’aille vérifier un truc.
Avant que Ryu ou les deux adultes puissent répondre, il s’engouffra par la porte.
— Eh bien, lâcha Alex en clignant des yeux confus, il a pas perdu en énergie.

La salle de musique sentait la sueur et la poussière. Cette dernière dansait par volutes dans les rayons de fin de journée. Le ménage n’était pas aussi assidu ici que dans le reste de l’École. Ryusuke quitta les grains minuscules des yeux pour observer les quatre adolescents sur scène. Cette dernière était constituée d’une simple estrade de bois brut sur laquelle reposaient tous types d’instruments que les élèves les plus inspirés pouvaient emprunter.
Wyatt avait amené son propre matériel, sauf les enceintes, le clavier et la batterie. Ryusuke avait tout de suite reconnu la guitare de Jim et même celle de Jason. Tandis que le groupe lançait sa première chanson – une simple reprise d’un classique de rock – Ryu se sentit aussi bafoué qu’impressionné. C’était non seulement Jeremy qui lui avait caché ce groupe, mais aussi Jason. Bien qu’il soit plus proche du premier que du deuxième, Jay restait l’un de ses meilleurs amis. Ils s’étaient plus d’une fois confiés l’un à l’autre au cours des deux dernières années. En l’absence de Jim, Jason était devenu son plus proche ami masculin.
La brûlure dans sa poitrine, à les voir tous les deux sur le devant de la scène, mua en quelque chose de plus lourd, de plus chaud. Il y avait un sacré fossé entre assister à un entraînement solitaire dans la chambre de son ami et à une véritable représentation d’un groupe de musique.
Ryusuke aurait voulu les insulter tous les deux. Difficile d’être le plus extraverti et ouvert du trio. Comment avaient-ils pu lui cacher ça ? Ce mélange de trahison et d’admiration finit par se fondre à la fierté qui l’avait saisi quand ils avaient entamé la chanson. Si Jason était intimidé par son petit public, sa guitare n’avait pas de mystères pour lui. Ses riffs étaient précis, calés sur le rythme impeccable du batteur. Derrière la grosse caisse et les cymbales, Ryu ne reconnaissait pas l’adolescent imposant.
Puis ils commencèrent à chanter. La dernière adolescente, celle que Ryu avait cru simple bassiste, jeta nerveusement sa voix dans le micro. En parallèle, Jim avait lui aussi attaqué la chanson, mais le décalage entre leurs deux niveaux de voix tira un sourire à Ryu. Tandis que la bassiste chantait à voix haute et claire, son ami bataillait avec sa langue et sa poitrine engourdies d’angoisse.
L’assurance vint au fil des couplets. Tandis que Ryusuke restait figé sur place, son père adoptif s’installa sur l’un des bancs laissés à disposition, les yeux grands ouverts de curiosité. Alex grogna quelque chose d’inintelligible avant de le rejoindre. Leur stupéfaction rejoignait celle de Ryu, qui n’était pourtant pas décidé à s’asseoir. En effet, depuis le début de la représentation, Jeremy gardait les yeux rivés à lui. Ryu avait peur de le déstabiliser complètement s’il faisait le moindre mouvement.
À la fin de la troisième chanson, Jeremy craqua. Il lâcha sa guitare et recula d’un pas. Ryu se déverrouilla aussitôt pour se diriger vers l’estrade. Jason avait rejoint Jim et discutait à voix basse avec lui. De près, Ryu aperçut le rouge qui colorait le visage de son ami, mélange de l’embarras et de l’effort déclenchés par ce mini-concert.
— Jim, lança-t-il en levant le bras pour attirer son attention.
L’intéressé redressa le nez avant de lui confier une mimique gênée. Sur le côté, la bassiste abaissa son instrument à son tour. Elle avait l’air à la fois heureuse et dépitée.
— Désolé, marmonna Jeremy en rejoignant Ryu en bas de la scène. Je me suis figé comme un con.
— Mais non. C’était génial. T’es génial.
Son enthousiasme tira un froncement de nez à son ami et un petit sourire. Il respirait de façon un peu hachée, bousculé par l’effort fourni pour jouer et chanter plusieurs minutes d’affilée. Ryusuke attendit sagement qu’il ait posé sa guitare sur son socle pour le prendre dans ses bras. Il sentit les tremblements qui agitaient sa cage thoracique en parallèle de son souffle rapide.
— Jimmy, t’as assuré, murmura-t-il à son oreille. Je me suis pas rendu compte à quel point t’as progressé. En plus…
Ryusuke le repoussa sans lâcher ses épaules pour autant.
— Tu chantes trop bien, bordel. Je suis une vraie casserole à côté.
Son ami ricana puis tapota les bras que Ryu tendait toujours vers lui.
— Merci, Ryu. J’avais trop la flippe quand on a commencé. Désolé, j’ai pas arrêté de te regarder. Mais comme t’es super calme, ça m’a aidé.
Ce fut au tour de Ryusuke de rire. Les trois autres membres de Wyatt s’étaient rassemblés sur le bord de la scène. Ryu se tourna vers eux et les félicita d’un hochement de tête admiratif. Il aurait adoré avoir la fibre musicale, mais ses rares tentatives l’avaient rapidement découragé. En toute sérénité avec lui-même, Ryu préférait laisser ça aux plus déterminés et les encourager.
— Donc tu sais faire un truc de tes mains.
La remarque narquoise venait d’Alex, qui avait dévissé ses fesses du banc. Jim roula des yeux avant d’échanger un sourire désabusé avec son recruteur. Il savait que c’était un compliment. Dimitri engloba l’ensemble des adolescents de son regard sombre puis déclara :
— Je suis impressionné, bravo les jeunes. (Il se tourna vers Jim et Jason, haussa un sourcil.) Vous nous présenterez vos compagnons ?
Tandis que Jason hochait vivement la tête, toujours intimidé par le monde présent, Ryusuke donna un petit coup d’épaule à son ami.
— T’as intérêt à nous faire un concert privé ce soir.
— Oui, oui, grommela Jeremy, même si la perspective lui faisait déjà grimper le rythme cardiaque.
— Il se passe quoi ce soir ? Je suis pas invité ? se plaignit Alex en zieutant sa Recrue d’un air mauvais.
— Soirée d’anniversaire, répondit Jim avant d’enfoncer un doigt dans le poitrine de l’homme. Et non t’es pas invité. Même mon père et ma sœur partent pour me laisser l’appart. Pas question de t’avoir dans les basques.
Avec un soupir exagérément blessé, Alex leva les mains.
— Ça va, j’ai compris.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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- Chapitre 30 -



Samedi 26 août 2023, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Le Farfalla se caractérisait par un bar central circulaire. Au milieu se dressait une colonne d’étagères réalisée sur mesure pour accueillir une partie du stock d’alcool du bar-restaurant. Le bois massif dans lequel on avait taillé la colonne et le comptoir tirait vers un miel chaud. En contraste, le marbre qui habillait le bar était d’un noir veiné de filaments argentés.
L’ambiance y était chaleureuse, avec la scène musicale calée au fond de la salle et qui accueillait des groupes amateurs le week-end ou les soirs de semaine. Des tables et chaises hautes meublaient la zone près du comptoir pour plus de convivialité. Si c’était l’intimité que l’on recherchait, des boxes accueillaient des tables accompagnées de banquettes à l’assise de cuir craquelé.
Le Farfalla n’était pas un établissement de toute jeunesse. Son propriétaire, Antonio Amati, avait dépassé la soixantaine. Son bar-restaurant était quasiment aussi âgé que le nombre d’années qu’il avait passées à Modros en tant qu’Italien expatrié au début des années 80.
Alors, quand sa nièce lui avait demandé s’il pouvait accueillir son fils pour la saison estivale, il avait accepté sans trop réfléchir. Un peu de sang neuf ne ferait pas de mal à Farfalla : l’équipe n’était pas non plus toute jeune et la fréquentation du bar tendait à évoluer avec les années. Les habitués de Farfalla, la plupart des immigrés italiens qui venaient déguster le café de leur pays d’origine et chantonner leur langue natale, laissaient de plus en plus place à des jeunes qui appréciaient les concerts amateurs. Même les lycéens de l’établissement privé du coin envahissaient ses tables lors du service de midi.
Son petit-neveu n’avait aucune expérience dans la restauration quand il avait débarqué au début du mois de juillet. Mais il avait l’énergie de ses seize ans, l’orgueil de prouver à ses parents qu’il pouvait payer son matériel de musique par lui-même et il parlait italien. Un dernier point qui s’était révélé essentiel alors que les habitués du Farfalla avaient décidé que la langue devenait l’idiome national – au moins dans l’enceinte du bar.

Jeremy astiquait les verres à bière avec un chiffon propre quand son collègue quitta la machine à expressos pour lui donner un léger coup de coude.
— Eh, c’est pas ton pote, E.J. ?
L’adolescent grogna de mécontentement en se tournant vers son responsable. Sans s’émouvoir de la trogne renfrognée de Jim, Archer Nicholson lui adressa le sourire éclatant qu’il réservait d’habitude aux jolis minois qu’il tendait de séduire le temps d’une soirée. À vingt-et-un ans, bien qu’agent pour S.U.I, le jeune homme travaillait à temps partiel au bar pour arrondir ses fins de mois. Accessoirement, Archer était l’ancienne Recrue d’Ethan.
— M’appelle pas comme ça, ronchonna Jeremy en reposant le verre qui brillait à présent sous le halo des plafonniers de style industriel.
— Ethan Junior, ça te plaît pas ?
L’adolescent se contenta de rouler les yeux en bousculant son collègue.
— C’est super chiant, le contra Jim en s’emparant d’une caisse remplie de verres propres à ranger. T’imagines si je t’appelais Archie tout le temps ?
— Je te planterais une fourchette dans l’œil, souffla Archer avec un sourire carnassier.
— Psycho, marmotta Jeremy avant de se retrouver nez-à-nez avec Ryusuke.
À vrai dire, le bar les séparait toujours, mais Ryu s’était penché pour voir ce qu’il fabriquait derrière le comptoir. Une fois certain qu’il n’allait pas lâcher sa caisse de surprise, Jeremy la reposa sur le plan de préparation avant de tendre le poing. Ryusuke y frappa le sien puis se hissa sur l’un des tabourets. Il avait noué ses cheveux sombres pour éviter qu’ils collent à sa nuque mouillée de sueur.
— Comment ça va ?
— Bien, juste Archie qui me fait chier.
— C’est Archer, morveux, gronda l’intéressé sans se détourner de sa machine à café. Et surveille ton langage ou je dis tout à ta maman.
— Je m’en occupe déjà ! lança Antonio depuis l’un des boxes, où il lisait le journal en attendant l’affluence des visiteurs.
Tandis qu’Archer ricanait, Jim adressa un regard misérable à son ami.
— T’as vu comme je me fais traiter ?
Ryusuke n’eut pas de meilleure réponse que de s’esclaffer. Il savait bien que son ami n’était pas réellement malheureux. Son visage disait même tout l’inverse. Ses yeux dépareillés pétillaient, ses lèvres se recourbaient en mince sourire.
— Tu passais dans le coin ? s’enquit Jim en repoussant sa tâche en cours pour mieux prêter attention à son ami.
— Ouais, je fais deux-trois courses pour Dimi. (Ryu lui adressa un clin d’œil narquois.) Ta ‘tite bouille me manquait trop.
Archer et Antonio profitèrent de cette remarque pour siffler allègrement dans le restaurant. Jeremy les ignora superbement – ça devait à peine être la vingtième blague de ce genre – pour se contenter de tirer la langue à son ami.
Il rétracta son appendice quand les portes battantes claquèrent. Enfin des clients. Après avoir adressé un regard désolé à Ryu, il se déplaça vers le devant du bar, son chiffon sur l’épaule. Quand les nouveaux-venus s’avancèrent à la recherche d’une place, Jim les reconnut. C’étaient deux adolescentes qui avaient fréquenté le bar tout l’été. Il savait déjà à peu près ce qu’elles allaient commander. La fille blonde ne manquerait pas de choisir une citronnade. Son amie à la courte tignasse teinte en violet sombre pencherait sûrement pour un virgin mojito.
Elles commencèrent par s’installer dans l’un des boxes, cassant de leur rire la torpeur de l’après-midi estival. Jeremy avait l’impression de les connaître sans leur avoir adressé plus de dix phrases. La plus grande, Ivana, parlait également italien. Il l’avait surprise plus d’une fois à se retourner alors qu’il discutait avec les habitués d’Antonio. Elle devait aussi pratiquer une forme d’art martial, car ses tenues d’été découvraient des tibias bleuis d’hématomes et des bras tout aussi colorés. Du moins, Jeremy espérait que ce n’était pas quelque chose de plus grave. Après ce qu’il découvert avec le père de Jason – et même pour son propre père – il était méfiant.
La fille aux cheveux teints avait un mordant sarcastique. Un côté geek avec son sac-à-dos à pins inspirés de nombreux fandoms. Ivana l’appelait toujours Gwen, mais Jim ne savait pas si c’était un surnom ou son véritable prénom.
— Tu les connais ?
Jeremy sortit de son observation pour se tourner vers Ryu. Accoudé au bar, son ami élargit son sourire de façon un peu trop large.
— C’est laquelle que tu regardes ?
— C’est mes clientes, Ryu, bordel.
— Et ?
— T’es chiant. C’est juste qu’elles sont venues tout l’été. Je sais déjà ce qu’elles vont commander.
Il se tut abruptement et se recomposa une façade polie quand Ivana quitta le box pour passer commande. Elle jeta un coup d’œil à Ryusuke avant de se glisser entre deux tabourets.
— Salut, la même chose que d’habitude.
— Citronnade et virgin mojito, souffla Jim avec un haussement d’épaules.
Tandis qu’il s’affairait à la préparation des boissons, il aperçut Ryu qui se retenait de rire. Décidément, si lui-même s’y mettait.
Jeremy prit sur lui pour avoir l’air affable quand il poussa sur le comptoir la commande de l’adolescente. Elle le remercia d’un sourire avant d’opérer un demi-tour. Ryusuke ne rata pas une miette de la façon dont son ami l’observa traverser la salle jusqu’au box qu’elle partageait avec sa camarade.
— Oh, Jimmy, soupira-t-il en s’affalant à moitié sur le marbre frais du bar, gâche pas ça, sérieux.
— Mais de quoi tu parles ? marmonna le concerné en s’avançant jusqu’à Ryusuke – il ne voulait pas que son ami hausse trop la voix.
— De ton petit cœur qui s’ouvre enfin, roucoula Ryu en enfonçant un doigt dans le t-shirt blanc de son compagnon au niveau de la poitrine.
— Bas les pattes.
Son ami retira sa main avec un sourire entendu. Ses iris sombres luisaient tellement que Jim fut incapable de les ignorer. Le rouge gagna ses joues dans les secondes qui suivirent.
— Je la connais même pas, Ryu. Je sais son prénom et c’est tout.
— Donc j’ai bien raison, se félicita l’adolescent en se redressant, le visage lumineux. Y’en a une des deux qui te plaît.
Ryusuke zieuta brièvement en direction du box, revint à son compagnon. Nota la direction précise que son regard suivait parfois.
— Je pensais pas que les blondes étaient ton genre.
— Je te déteste.
Le rire bruyant de Ryusuke, seule réponse adéquate à l’attaque bougonne de son ami, attira l’attention des personnes présentes – les adolescentes, Antonio et Archer. Chacun finit par retourner à ses occupations une fois le silence retombé.
— C’est vrai qu’elle est très jolie, souffla Ryu avec un sourire plus tendre pour son ami. Même si j’aurais parié que les brunes, c’était plus ton délire.
— Oh, on s’en fout de la couleur de cheveux, grogna Jim en retournant à sa caisse de verres pour occuper ses mains agitées de nervosité.
Songeur, amusé, un sourire teinté de nostalgie amère sur les lèvres, Ryusuke passa une main dans les mèches sombres échappées de son chignon. En silence, il observa Jim ranger les verres sur les étagères dédiées au centre du bar. Le rouge de ses joues était le plus fiable des indices.
— Tu vas tenter ta chance ?
— Je vais surtout tenter de t’en coller une.
— Jimmy, voyons, s’indigna Ryu en redressant le dos.
Bougon, Jeremy lui jeta un regard noir avant de retourner à sa tâche. Ryusuke l’avait facilement percé à jour. Évidemment que cette fille ne le laissait pas indifférent. Mais cette curiosité n’avait pour lui encore aucune signification. De nombreuses personnes ne le laissaient pas indifférent, au quotidien. Même si c’était la première fois que quelqu’un ne le laissait pas indifférent de cette manière.
— Qu’est-ce qui t’arrive, petit chou à la crème ?
Jim n’eut même pas le courage de signaler à Archer que ce surnom lui était tout aussi désagréable qu’E.J. Son responsable resta penché vers lui jusqu’à ce que l’adolescent craque :
— Rien, juste mon pote qui m’emmerde.
Archer leva le nez, échangea un salut de la main avec Ryusuke. Ils s’étaient croisés à quelques reprises au Farfalla.
— Il a tout l’air d’un ange, ton pote. Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
— Te laisse pas avoir par sa tête. Il est plus fourbe qu’on le pense.
— Dit-il, grinça Archer avec un coup de coude pour son collègue. C’est toi le fourbe de service, Jim.
L’intéressé secoua la tête, mais ne chercha pas à répliquer. Il ne niait pas les petits stratagèmes qui l’agitaient de temps à autre.
Quand il approcha à nouveau de Ryusuke pour ranger les derniers verres de sa caisse, son ami avait repris une moue avenante. Jeremy le considéra avec méfiance avant de soupirer.
— Et toi, alors ? Ton amourette des vacances ?
— Ben, une amourette comme tu dis.
Le rictus moqueur de Jeremy tomba aussitôt de son visage pour s’afficher sur celui de Ryu.
— Il a deux ans de plus, il rentre à la fac cette année. J’ai eu un crush, mais c’était mort avant d’avoir commencé.
— Merde, désolé. Je croyais que vous restiez en contact.
— On l’a fait. Mais j’ai laissé tomber. Je le sentais pas, cette relation à distance.
— OK…
Comme les traits de Jim s’affaissaient, Ryu se percha au-dessus du bar pour lui asséner une pichenette sur le front.
— Interdit de faire la grimace, t’es en service.
En retour, Jeremy força ses lèvres à se recourber. Le rendu arracha une grimace de consternation à son ami, qui s’esclaffa ensuite.
— T’es la seule personne qui me remonte le moral sans faire exprès et en étant, en plus, super nul de base pour remonter le moral.
La formule alambiquée ne tira de Jim qu’un froncement du nez.
— Bon, je vais te laisser, faut que je fasse mes courses. (Ryusuke lui envoya un baiser qui laissa Jeremy de marbre.) Crois en tes chances, sale punk.
— Va voir ailleurs si j’y suis, l’intello, siffla Jim avec un doigt d’honneur.
Ryusuke s’inclina et ne manqua pas d’adresser un salut enthousiaste de la main à son ami avant de partir.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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Hello ! Pour info, les fiches personnages ont été mises à jour : lien ici.


- Chapitre 31 -



Vendredi 1er septembre 2023, Dourney, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Ethan était planté devant la machine à café quand Manuel Cross se glissa à ses côtés. Tandis qu’Ethan se décalait pour lui laisser l’accès, son collègue souffla d’un ton moqueur :
— Pas trop triste ?
Son gobelet de thé vert à la main, Ethan inclina la tête avec une moue circonspecte.
— Triste pour quoi ?
— T’as pas eu la classe de ton gamin cette année.
— C’est pas grave, lui assura l’homme avec un sourire amusé. Je crois qu’il préfère comme ça aussi. Il a pas besoin de m’appeler « monsieur ». Et il pourra pas se plaindre qu’il se coltine toujours ma personne.
Manuel ricana en récupérant le café qu’il venait de commander.
— Oui, enfin, c’est moi qui ai eu sa classe. Je crois qu’il valait mieux pour lui qu’il reste avec toi. T’es plus sympa.
Ethan roula des yeux avant de s’installer à l’une des tables de la salle des profs.
— Même si vous êtes plus sévère que moi, je suis rassuré que vous ayez sa classe. Vous êtes juste et c’est ce qui compte.
— T’as un truc à me demander, à me faire autant de compliments ? ronchonna M. Cross en lorgnant son cadet d’un air mauvais.
— Non, je vous assure. Enfin, si. (Ethan agita son gobelet de thé sous son nez.) M. Scott a parlé d’une réunion pour les profs d’EPSA, non ? C’est à quatorze heures ?
— Oh, maintenant que tu le dis, le directeur a peut-être mentionné ça.
Comme Ethan le considérait avec dépit, Manuel Cross ricana.
— Je te taquine, Ethan. Oui, on a réunion. (Il leva le nez vers l’horloge numérique accrochée au mur de la salle des profs). On a dix minutes devant nous.
Maussade, Ethan porta le gobelet à ses lèvres. Il s’était résigné à ce que son collègue se paie sa tête au moins une fois par jour. Une forme de routine au cœur de leur relation.

Cinq minutes plus tard, ils marchaient côte à côte en direction de la salle de conférence située au rez-de-chaussée du Centre. Les réunions importantes entre professeurs s’y tenaient, tout comme les discours de début et de fin d’année de la direction.
Ethan était étonné que la directeur convoque leur équipe aussi tôt dans l’année scolaire. Bien que les élèves aient fait leur rentrée aujourd’hui, les professeurs étaient présents à l’École depuis quelques jours pour tout préparer. Ryan Scott leur avait déjà présenté l’habituel discours de la direction. Cela portait donc sur un autre sujet, sûrement lié à l’EPSA au sein de l’École.
Malgré la curiosité, Ethan garda ses interrogations pour lui et s’installa en silence à côté de Manuel dans la salle de conférence. Ses murs rouges faisaient ressortir le lino et les chaises noirs. Même l’estrade était sombre, d’autant plus qu’aucune des rangées de spots n’était encore allumée. Ils étaient moins d’une dizaine dans la pièce, mais les chuchotis intrigués ne tardèrent pas à combler l’espace.
— Qu’est-ce que Ryan nous prépare encore ? marmonna Manuel à voix basse, plus pour lui-même que pour son collège.
Ethan retint un sourire quand il remarqua la main de son aîné qui fouillait sa poche. Il en extirpa un caramel enroulé dans un papier de bonbon recyclé qu’il fourra dans sa bouche. Tout en mâchonnant, il tourna son cou épais vers Ethan.
— Quoi ? Je me cache pas avec toi, tu sais déjà que j’en mange.
— Je n’ai rien dit.
— Pff, tes yeux parlent.
Ethan se permit un véritable sourire cette fois. C’était la seule friandise que son collègue tolérait. Sûrement parce que ces caramels mous étaient spécifiquement préparés par sa femme.
Les deux hommes se turent quand les éclairages inondèrent la scène d’un halo puissant. Sur l’estrade patientait Ryan Scott, directeur de l’École, vêtu de son habituel costume beige. Un tableau à feuilles blanches avait été installé à côté de lui.
— Bonjour à toutes et à tous ! entama l’homme au sourire avenant. J’espère que la matinée s’est bien passée et que chacun a pu prendre ses marques avec sa nouvelle classe.
Quelques formules de politesse plus tard, le directeur se plaça face au tableau pour en soulever la première feuille. Celle du dessous, déjà remplie, comportait plusieurs annotations liées entre elles par des flèches. Tout en haut, marqués en imposantes majuscules, deux mots : PROJET RÉSEAU.
— Si seulement l’équipe de l’EPSA a été rassemblée aujourd’hui, poursuivit le directeur d’un ton plus sérieux, c’est que ce projet concerne le parcours S.U.I uniquement. Pour être transparent avec vous, il s’agit pour l’heure d’un… projet.
Avec une mimique espiègle, il pointa du doigt les deux mots inscrits en gros sur la feuille. Quelques ricanements s’élevèrent, mais Manuel resta de marbre. Ethan observa le visage impassible de son collègue, se fiant à lui pour tenter de deviner la teneur de ce qui allait suivre.
— Et, en ce sens, je vous demande de garder l’ensemble des informations données pendant cette réunion confidentielles. La direction et moi-même sommes évidemment au courant, mais vos collègues professeurs ne le sont pas. (Comme l’assemblée conservait un silence respectueux, à la limite du grave, il enchaîna promptement : ) Je n’aime pas cette ambiance du secret et je pense que vous non plus. Mais les directives viennent de plus haut.
Ethan s’agita sur sa chaise, piqué de curiosité. La direction de l’École était plutôt autonome sur la gestion de l’établissement. Évidemment, elle dépendait toujours de S.U.I et lui devait des comptes régulièrement.
— Et, quand je dis plus haut, c’est encore plus haut.
— Tch.
Le grognement excédé de Manuel fit écho au rythme cardiaque accéléré d’Ethan. S.U.I elle-même devait rendre des comptes de temps à autre. À sa société-mère, la Ghost Society.
— Bon, vous l’avez compris, ce projet Réseau nous vient tout droit de la Ghost. En une dizaine d’années à la tête de l’École, c’est la première fois qu’on est sollicité ainsi. La dernière fois remonte à une quinzaine d’années, quand la Ghost Society a imposé des quotas d’élèves formés.
Ryan Scott fit glisser sa main sur la surface lisse de la feuille. Le bruit léger qui en résulta ondula jusqu’aux professeurs tant ils étaient silencieux.
— Comme ça ne nous concerne pas directement, les explications que l’on donne aux nouveaux professeurs arrivants sur la Ghost Society sont plutôt succinctes. Permettez-moi de vous donner un rapide topo sur la situation.
D’un grand geste, il souleva la feuille annotée de « PROJET RÉSEAU » pour en révéler une nouvelle qui comportait trois cercles nommés individuellement. À côté de « S.U.I/A.A » et « Ghost Society » était inscrit le nom « Amazones ».
— Tu la sens ? murmura Manuel en se tournant vers son collègue.
— De quoi ?
— Cette bonne odeur de merde.
Décontenancé par le langage cru de son collègue, inhabituel, Ethan manqua s’esclaffer. Il se retint à temps et se concentra sur les explications du directeur. Il ne connaissait que trop bien ces institutions. Et, à l’instar de son aîné, il n’aimait pas ce qui se déroulait sur cette estrade.
— La Ghost Society a été l’une des premières agences indépendantes du gouvernement à être mise en place au début de la guerre froide. D’abord dans un objectif de formation d’agents et d’espions, ensuite dans l’opérationnel en envoyant ces-dits agents sur le terrain. Je vous passe les détails, mais, au fur et à mesure, la Ghost a pris en ampleur. L’idée n’étant pas d’attirer l’attention sur elle, plusieurs sociétés-filles ont vu le jour entre les années 50 et les années 90.
Ryan Scott récupéra l’un des marqueurs disposés sur la tablette fixée au tableau blanc. Il tapota le cercle qui entourait « S.U.I/A.A ».
— 1978, Mme Sybaris fonde S.U.I et sa branche spécialisée, la A.A.
Même si Ethan s’y attendait, il ne put s’empêcher de serrer les dents à la mention de sa mère.
— Malgré l’import personnel de Mme Sybaris, tant d’un point de vue financier qu’organisationnel, la Ghost Society est restée la société-mère. Jusqu’ici, comme je le disais, nous n’avons eu que des échanges très limités, surtout à l’École.
Le stylo de M. Cross glissa jusqu’au troisième cercle, celui des Amazones. Ethan fronça les sourcils, de plus en plus perplexe. Pourquoi mentionner cette société-fille parmi la demi-douzaine d’autres qui existaient ?
— J’en viens aux Amazones. Je vous rassure immédiatement : nos collègues ne sont pas des femmes qui se battent avec des lances à cheval.
De nouveau quelques rires, mais Manuel et Ethan conservèrent leur silence pensif. Tous deux savaient quelle réputation on prêtait à cette société-fille. De loin la plus discrète et fermée de toutes, les Amazones n’acceptaient que les femmes dans leurs rangs.
— Sans m’attarder trop longtemps, expliqua Ryan Scott une fois le calme revenu, les Amazones sont nées au début des années 60 pour former spécifiquement des femmes russophones à l’espionnage. Un profil très spécifique qui explique que cette société-fille est restée la plus petite pendant longtemps.
Avec une grimace, le directeur tapota le centre de la feuille, où était marquée « formation » sans plus d’explications.
— On en vient au cœur du problème. Le point commun de la Ghost Society, de S.U.I et des Amazones ? Nous sommes le seuls à former nous-mêmes nos agents. Toutes les autres sociétés-filles ne disposent pas d’un programme interne de formation, notamment à destination de jeunes recrues.
Alors qu’Ethan haussait des sourcils surpris, Manuel jura tout bas à côté de lui.
— Je le sens vraiment pas.
Ryan Scott embraya avant qu’Ethan puisse répondre. Le directeur tapa le cœur de la feuille avec plus de force.
— Et, permettez-moi d’être un peu fier, mais l’école de S.U.I est le centre de formation le plus important de ces trois sociétés. Et ça a fini par attirer l’attention de la Ghost et les faire cogiter.
Une main se dressa dans les premiers rangs. Même s’il avait prévu de répondre aux questions seulement à la fin, le directeur accorda cette première interrogation :
— Allez-y.
— Ils souhaitent s’inspirer de notre modèle ? s’enquit l’une des professeurs d’EPSA d’un air dubitatif. Pourquoi ils ne l’ont pas fait avant ?
— Eh bien, non. Les Amazones gardent leur formation telle quelle, aussi secrète et fermée que possible. Quant au centre de formation de la Ghost, il n’y a pas de changements en vue non plus. Du moins, d’après ce que je sais.
Ethan fronça les sourcils face à cette réponse. Mais avant qu’il ait pu se poser plus de questions, le directeur agrippait la feuille pour en revenir au « PROJET RÉSEAU ».
— Si la Ghost Society s’intéresse à nous, c’est par… logistique et par esprit de compétition.
À ces mots, Manuel Cross émit un nouveau grognement mécontent. Ethan le rejoignit dans son attitude récalcitrante. Le mot « compétition » ne lui disait rien qui vaille.
— La Ghost Society est actuellement en train de travailler sur la possibilité de se faire confronter les élèves des trois centres de formation.
Une fois l’information lâchée, les murmures bruissèrent entre les rangées de chaise. Le directeur s’éclaircit la gorge pour ramener le silence et indiqua le tableau de son marqueur.
— Ils ne savent pas encore exactement quelle forme ça peut prendre et c’est pour ça que ce projet Réseau ne sera pas mis en place avant l’année prochaine. Mais, dans l’idée, ce projet se déroulera au sein de l’École car nous avons les plus grands locaux.
Ryan Scott prit soin de reposer son marqueur avant de taper dans ses mains.
— À présent, aux questions.

Ethan secondait Manuel dans les couloirs. Cette conférence avait glissé un froid insidieux en lui. D’un point de vue professionnel et personnel, ce projet Réseau l’inquiétait. En tant que prof, l’idée d’obliger ses élèves à en affronter d’autres issus de parcours différents ne lui plaisait pas tellement. Oui, ce serait utile, car une fois diplômés, les futurs agents ne choisiraient pas leurs adversaires ou leurs cibles. En attendant, il ne savait pas encore à quel point ces échanges entre centres de formation auraient un impact sur la vie de ses étudiants.
D’un point de vue personnel, il détestait cette perspective. La Ghost Society employait la majorité de sa famille maternelle. Pire : c’était son propre frère qui s’occupait en partie du centre de formation de la Ghost. Et le projet Réseau ne pouvait que l’impliquer.
— Ethan, tu gênes le passage.
L’homme sortit de ses pensées avec une grimace désolée pour son collègue qui lui tenait la porte depuis quelques secondes déjà. Une fois à l’extérieur, l’air chaud lui éclaircit l’esprit. La journée était belle, le soleil généreux. Encore détendus, les élèves discutaient et se chamaillaient dans la cour. Ce n’était que le jour de la rentrée. Ils pouvaient tous profiter d’un week-end sans devoirs avant le début des cours.
— Salut.
Une voix sur sa gauche tira Ethan de son inspection de la cour. Maria était adossée au mur du Centre, sa casquette noire vissée sur le crâne et des lunettes de soleil enfoncées sur le nez. Quand il la reconnut, Manuel ricana.
— Maria Wayne. Tu te caches ?
— Non, M. Cross. (Ethan perçut un sourire dans sa voix, même si son visage n’affichait qu’un air poli.) Il fait juste une chaleur de dingue.
— Oh, tu me rassures. Je croyais qu’il te prenait la même manie qu’Ethan.
L’intéressé foudroya son aîné du regard. Manuel savait parfaitement pourquoi il avait changé de nom en arrivant à l’École.
— Bon, je vous laisse, embraya Manuel en remarquant la moue irritée de son collègue. Bon week-end, mes colombes.
Une fois éloigné de quelques mètres, Maria souffla :
— Il est au courant qu’on est plus ses élèves depuis vingt ans au moins ?
Ethan soupira en la rejoignant près du mur pour ne pas gêner l’entrée du Centre. Il avait remarqué que son collègue se montrait encore plus taquin quand Maria rôdait dans le coin.
— Je suis étonné que les enfants soient pas encore arrivés, commenta Ethan en lorgnant le bâtiment des cours en face d’eux.
Ses multiples vitres le forcèrent à plisser les yeux à cause des reflets du soleil. Il n’était même pas certain de reconnaître ses enfants s’ils en franchissaient les portes, avec cette luminosité encore brûlante.
— Jim m’a dit qu’il répétait avec son groupe, expliqua Maria en tournant le cou vers lui. Thalia en profite pour discuter avec ses copines.
— Tu rentres avec Grace ? Tu n’as pas encore récupéré de voiture, j’imagine ?
Maria secoua la tête avant de préciser :
— Toujours pas de voiture, non. J’attends de mettre un peu plus de côté. Je partage les frais de la maison avec Grace. Je refusais de vivre sous toit sans rien donner de ma poche.
Ethan acquiesça doucement, guère étonné de son ex-compagne. Sa colocation chez les Empkin, mise en place depuis sa séparation avec Will, se déroulait très bien d’après les dires des enfants. Ils y avaient en plus trouvé un nouvel équilibre en passant une semaine sur deux avec leur mère dans la maison de Grace.
— Pour ce qui est de rentrer, c’est Jason qui conduit, reprit Maria avec enthousiasme. Figure-toi qu’il a eu son permis la semaine dernière.
— Génial, Grace m’avait pas dit. (Ethan s’appuya contre l’une des colonnes qui soutenait le préau du Centre, mal à l’aise de rester debout à côté de Maria sans bouger.) Tu crois qu’on devrait proposer à Jem de le passer ?
— Non, souffla Maria avec un rire. Il est déjà tellement occupé, entre les cours, le groupe de musique et son boulot au Farfalla. J’ai peur qu’il se mette trop la pression.
— Tu as raison, grimaça Ethan en enfonçant les mains dans ses poches. Et puis, il commence à gérer son anxiété. Ce serait peut-être la goutte qui fait déborder le vase, ce permis.
— On en reparlera après l’École. On l’a tous les deux passé après notre diplôme, ça nous pas tués.
Comme ils échangeaient un sourire complice, Ethan sentit le froid de sa poitrine se dissiper. Il n’en avait pas vraiment parlé à qui que ce soit, pas même Mike, mais discuter avec Maria lui faisait du bien. Quand ils s’étaient retrouvés, après le retour de Maria et Thalia à Modros, tout était si compliqué. Chaotique. Instable. Chacun avait des accusations au bout des lèvres.
Ethan en voulait encore à Maria d’avoir caché ses cartes aux enfants pendant des années. Elle ne lui avait toujours pas pardonné son refus de reconstruire leur vie loin d’ici, quasiment dix ans plus tôt.
Mais les mois étaient passés et les accusations avaient mué en regrets lointains. S’il y avait un socle commun qui les unissait, c’étaient bien leurs enfants. Et tous deux s’étaient promis de faire de leur mieux pour eux.
— Au fait, embraya spontanément Ethan, si un jour tu veux te faire un week-end ou une journée tranquille avec les enfants, je peux te laisser mon appart. J’irai chez Mike, ça fait des semaines qu’il me harcèle pour une soirée jeux vidéo comme au bon vieux temps.
— C’est gentil, merci. (Maria hésita, soupira puis retira ses lunettes de soleil.) En vrai, ça te dirait un week-end tous les quatre, avec les enfants ? On est pas obligé de faire un truc de malade, hein. Juste… on peut rester chez toi, leur faire des pancakes, les emmener au cinéma, je sais pas.
Devant l’air surpris de l’homme, Maria grignota l’extrémité de sa branche de lunettes.
— Je sais pas s’ils ont osé t’en parler, mais ça fait plusieurs fois qu’ils me demandent qu’on fasse quelque chose tous les quatre. Enfin, surtout Thallie. Ce serait un début. (Comme Ethan ne répondait pas dans l’immédiat, elle précisa avec hâte : ) Je dormirai sur le canapé. T’inquiète pas.
Comme ce n’était pas du tout ce qui l’inquiétait, Ethan s’esclaffa avant de reprendre son sérieux face à la moue bougonne de Maria.
— Ça me ferait vraiment plaisir, acquiesça-t-il d’une voix douce. Si ça te dérange pas, je ferai les pancakes. J’aimerais éviter qu’on ait tous une indigestion.
— Espèce d’enfoiré.
Les mots durs contrastaient avec le ton amusé de Maria et ses yeux rieurs. Ethan se contenta d’un mince sourire en retour. Au-delà de la perspective d’un véritable week-end familial depuis bien trop longtemps, c’était le visage détendu de Maria qui le rassénérait. Il ne l’avait pas vue avec cet éclat au fond des yeux depuis l’incendie de leur maison. Savoir que sa colocation avec Grace lui permettait de retrouver goût à la vie enclenchait chez lui une sorte de sérénité parallèle.
S’il y avait bien une chose qui ne pouvait que dégager le ciel gris de son esprit, c’était que des rayons de soleil illuminent ceux de sa famille.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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Hola, dans la partie 2, les chapitres changent pas mal de cadre spatio-temporel, donc je vous conseille de bien regarder la petite phrase qui situe au début des chapitres 🙂


- Chapitre 32 -



Vendredi 15 septembre 2023, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Archer lorgna en direction de son jeune collègue quand deux clients approchèrent du bar central du Farfalla. Jim était concentré sur la préparation d’un cocktail et ne les avait pas vus. Avec un soupir, Archer lâcha son propre shaker pour prendre la commande. Tous les vendredis, c’était repas-concert. La fréquentation pouvait tripler l’espace d’une soirée. Le Farfalla devenait un joyeux chaos ambiant, une espèce de boîte vibrante de musique, de rires et de voix qui chantaient plus ou moins justes. L’alcoolémie variait d’une table à l’autre et les clients voguaient entre le bar, l’espace libre devant la scène et les boxes plus intimistes.
Archer adorait ces soirées. L’air chargé d’électricité et des percussions de la batterie lui grisait le sang. Les clients avaient les yeux bourrés d’étincelles, des sourires plein les lèvres. Leur humeur détendue par l’arrivée du weekend facilitait généralement le service. Au passage, Archer ne manquait pas de flirter avec quelques clientes enthousiastes – qui l’attendaient parfois jusqu’à la fin du service.
— Désolé, lança Jeremy une fois le cocktail servi au client qui patientait devant le bar. Il voulait pas me lâcher la grappe.
— T’inquiète, minus.
L’adolescent zieuta son collègue, le dévisagea de la tête aux pieds par principe puis secoua la tête. Il dépassait Archer d’au moins trois centimètres, il en aurait mis sa main au feu.
— Y’a du monde ce soir, souffla-t-il après coup en observant la salle animée.
— Plus de pourboires pour nous, roucoula Archer avec un sourire en coin.
Comme ils profitaient d’une accalmie temporaire sans client pour les alpaguer, Jeremy s’avança jusqu’à la zone du bar où il voyait le mieux la scène. Le groupe n’avait pas encore attaqué le concert. C’était un trio de quinquagénaires à la forme remarquable et au registre pop-rock. Ce n’était pas la première fois qu’ils animaient le Farfalla. Connaissances d’Antonio, ils avaient toute la confiance du propriétaire pour faire vibrer le bar-restaurant le temps d’une soirée.
Jim adorait les regarder jouer. C’était souvent de façon hachée à cause de sa course en tant que barman et serveur, mais la musique chantait à ses oreilles. Leur répertoire de vieux classiques du rock et de la pop faisait écho à ce qu’il écoutait au quotidien. Le chanteur avait une belle voix basse et chaude, pas trop rauque. Plus d’une fois, Jeremy avait essayé de reproduire cette intonation dans son coin. Sans succès, car sa voix possédait une hauteur et un timbre trop éloignés.
Absorbé par les préparations du groupe sur la scène, Archer ne tarda pas à le retoquer. Après s’être pris un petit coup de coude de son responsable, l’adolescent se tourna vers deux clientes installées au comptoir. Ce n’est qu’une fois planté devant elles, prêt à récupérer leur commande, qu’il les reconnut. Maquillées plus qu’à l’accoutumée et vêtues de tenues festives, les deux lycéennes qui venaient régulièrement après les cours paraissaient plus mûres.
— Bonsoir, s’efforça-t-il de dire d’une voix claire, vous avez choisi ?
— La même chose que d’habitude, souffla Ivana avec un sourire mutin.
— Pareil, acquiesça son amie quand Jeremy bascula les yeux dans sa direction.
Après qu’il se soit détourné pour préparer les boissons, les adolescentes se penchèrent l’une vers l’autre et entamèrent une discussion. Jim était étonné de les voir ici un vendredi soir. D’habitude, elles passaient après les cours ou le weekend en journée.
— Eh, mais y’a ton crush, lui souffla Archer à l’oreille en passant près de lui. Rate pas sa citronnade, hein.
Par principe, Jeremy envoya un coup de coude en direction de son collègue. Archer bloqua l’attaque avec une facilitée rageante, ses avant-bras tatoués coinçant sans mal le poignet de l’adolescent. Il ne le relâcha qu’au bout de quelques secondes avec un sourire railleur. Après l’avoir fusillé du regard, Jim entama la préparation des boissons.

Ivana remercia le serveur quand il poussa les deux verres quasiment pleins à ras bords. Avec un sourire complice pour Gwen, elle intervertit les deux boissons. Le jeune homme leur adressa un regard confus avant de bredouiller :
— Pardon, j’ai inversé la commande.
— Non, non, le rassura Gwen en agitant la main. On échange, ce soir.
— Oh, OK.
Ivana se retint de rire face à sa moue circonspecte. Il avait un visage expressif, véritable terrain de grimaces, de mimiques et moues diverses qui ne manquaient pas de tirer des sourires aux deux amies. Elles avaient même dressé une liste de ses expressions au fil des mois passés.
— Vous êtes venues pour le concert, j’imagine ? lâcha-t-il après coup.
— Oui, on voulait tester, opina Ivana en remuant la paille dans son mojito sans alcool. Le groupe est cool ce soir ? On connaît pas vraiment.
— Super cool. (Il tourna la tête vers la scène, esquissa son sourire à fossettes.) Vous allez voir, le chanteur a une trop belle voix.
Comme un petit groupe de clients s’avançait au bar, il leur adressa un regard désolé.
— Passez une bonne soirée.
Une fois éloigné, Ivana entama son virgin mojito. Gwen ricana en la voyant grimacer – les bulles avaient tendance à lui mitrailler désagréablement le palais.
Quand le groupe eut terminé les balances, elles orientèrent leurs tabourets vers la scène. Le trio de musiciens entama une chanson de leur propre composition, énergique et bon enfant. Pas de quoi casser les oreilles ou ramollir l’ambiance. Ivana finit rapidement par taper du talon, accompagnée par Gwen qui frappait son bras du plat de la main.
Les chansons s’enchaînèrent avec adresse, le groupe alternant les mélodies plus déchaînées à celles plus romantiques. Au bout d’une heure, le trio annonça une pause d’une quinzaine de minutes, s’attirant quelques huées impatientes.
Les verres de Gwen et Ivana étaient vides. Comme Ivana se penchait du côté du bar pour appeler un serveur, son amie lui glissa à l’oreille :
— Je vais aux toilettes, tu peux me prendre un virgin mojito ? Pour moi, cette fois.
Comme Iva acquiesçait, la voix du plus jeune serveur s’éleva près d’elle :
— Tu veux quelque chose ?
— Déjà, un virgin mojito. (Elle marqua une hésitation.) Vous avez des cocktails sans alcool ?
— Oui, répondit-il en se penchant pour extirper une carte en papier plastifié d’une pile de prospectus.
Ivana récupéra la carte des boissons et la lorgna sans grande inspiration. Après avoir fait mine de réfléchir, elle leva les yeux vers le serveur. Il attendait sa commande en silence.
— Tu me conseilles quoi ?
— Oh. (Ivana comprit qu’elle l’avait pris au dépourvu à la lueur paniquée de ses yeux et au rouge qui gagna ses oreilles.) Euh, j’aime bien le Dolcezza, perso.
Ivana lorgna la composition du cocktail en question sur la carte. Une sorte de citronnade aux fruits rouges avec un soupçon de menthe.
— Je vais prendre ça, alors, merci. Tu le dis bien, en tout cas.
Comme il griffonnait la commande de la main gauche, il releva la tête avec une moue surprise.
— Quoi ?
— Le Dolcezza. En italien. Tu le prononces bien.
Un sourire gêné plissa ses lèvres, accompagné d’un vague haussement des épaules.
— C’est ma deuxième langue maternelle.
— Moi aussi, ajouta Ivana et elle s’amusa de constater qu’il ne semblait pas étonné.
Quelques minutes plus tard, quand le serveur apporta le Dolcezza et le virgin mojito, Gwen était revenue. Ivana le remercia avant d’apercevoir un bandage serré autour de son poignet. Elle ne l’avait pas remarqué jusqu’ici, caché par la manche de sa chemise blanche.
— Accident du travail ? lâcha-t-elle d’un ton mi-figue mi-raisin.
L’adolescent cligna des yeux confus avant de comprendre de quoi elle parlait. Il tira sur sa manche avec une gêne manifeste.
— Non, au lycée.
Cette fois-ci, ce fut au tour d’Ivana de rester hébétée un moment. Elle se ressaisit, lâcha un petit rire nerveux.
— Sport ? suggéra-t-elle avant de demander franchement : tu es pas à St-Mary, hein ? Je t’ai jamais vu.
— Non. Je…
Jeremy hésita, peu entrain à partager ainsi sa vie personnelle. La majorité des jeunes clients du Farfalla provenait de St-Mary, le lycée privé situé à quelques minutes à pied.
— Je suis à l’école de S.U.I, finit-il par souffler face au regard insistant d’Ivana.
— Mais non ? lâcha-t-elle en tapant de ses mains aux ongles vernis de rouge. C’est la première fois que je croise un élève de cette école.
Jim ne put empêcher un sourire de lui crisper les lèvres. Ce n’était pas vraiment le genre de réaction à laquelle il s’attendait. Ivana l’avait capturé de son regard marron pénétrant, intelligent. Ne le lâchait plus.
— Il paraît que le cursus est super dur, ajouta l’adolescente d’un air entendu. C’est vrai ?
— Un peu, j’imagine ? Je suis dans le cursus de S.U.I, c’est différent du cursus général.
— À ce point ?
— Mmh, oui. La moitié de nos cours sont des activités sportives et physiques.
Ivana vérifia que Gwen était plus intéressée par ce qu’elle suivait sur son téléphone que par la conversation et se tourna de nouveau vers le serveur. Une moue dubitative ne le quittait plus depuis qu’Iva avait entamé la conversation. Profitant que le groupe n’avait pas encore repris et qu’aucun client ne se présentait au bar, elle enchaîna :
— Et ces cours dont tu parles, ils sont cool ?
— Plutôt, ouais. C’est diversifié.
— Vous apprenez les arts martiaux ? (Ivana sentit sa façade curieuse se craqueler pour laisser percer un enthousiasme plus brûlant, mais elle s’en moqua.) Et à utiliser des armes ?
Jeremy ouvrit la bouche, la referma avant de trop en dire. Habitué à fréquenter uniquement des connaissances de son école ou de l’univers de S.U.I, il ne savait pas quel niveau de connaissance en possédaient les étrangers.
— Je fais de l’aïkido et du karaté, déclara Ivana sans ambages.
Comme la remarque sortait de nulle part, Jim se retint de rire. Au moins, cela expliquait les bleus qu’elle arborait parfois aux bras et aux jambes. Ivana traduisit sa moue amusée comme une invitation à poursuivre la discussion :
— Je me débrouille plutôt bien. Je pense que je pourrais suivre tes cours.
Jeremy hocha la tête sans trop savoir comment réagir. Il avait une certaine appétence pour les arts martiaux. Ils apportaient un cadre, un schéma, aux habitudes instinctives qu’il possédait en combat. Pour autant, l’idée d’en discuter avec une inconnue pendant son service le plongeait dans la confusion.
— Et les armes ?
Ivana ayant remarqué son mutisme à propos des arts martiaux, elle préféra bifurquer sur le deuxième sujet qui l’intriguait. Le regard de l’adolescent ne se fit pas plus ouvert.
— Vous utilisez quel terrain d’entraînement pour le tir ? Celui du sud ?
Jim cessa de tripoter le bloc-notes de prise de commande pour la dévisager franchement.
— On a terrain dédié, avoua-t-il au bout de quelques secondes. Mais tu tires, toi ?
— Oui. Souvent.
Était-ce une provocation dans l’ourlet de ses lèvres d’un rouge mat ? Une tension désagréable s’installa entre les omoplates de Jim. Il se dégageait quelque chose de cette adolescente, en dehors de son charisme évident.
— Avec quels modèles vous vous entraînez ? Les agents de S.U.I utilisent principalement des Glock, non ?
— J’imagine, oui, souffla Jeremy en feignant l’indifférence.
Différents modèles étaient utilisés en fonction des sections et des préférences personnelles des agents, de S.U.I comme de la A.A. Jeremy connaissait chaque modèle disponible au sein des deux agences – on leur avait appris à l’École – mais il n’était pas à l’aise d’en discuter avec Ivana.
L’adolescente, qui n’était pas passée à côté de son mensonge, inclina la tête de côté.
— C’est parce que je suis une fille que tu veux pas en parler avec moi ? Les flingues, c’est un truc de mec ?
Jim s’attendait à bien des accusations, mais pas à celle-ci. Il poussa un ricanement sec avant de se reprendre. Il était en service et Ivana restait une cliente.
— Pas du tout, contra-t-il tout de même pour mettre les choses au clair. Juste que je sais pas tout ce que j’ai le droit de dire.
Un éclat s’alluma dans les yeux brillants de la jeune femme. Avec un sourire entendu, elle lança par-dessus le tintement des verres et les multiples discussions :
— Voilà, une réponse plus honnête.
Les lèvres de Jim formèrent un pli. Il n’aimait pas cette impression d’être mené par le bout du nez.
— J’ai failli m’inscrire dans ton lycée, à la base, expliqua Ivana comme Jeremy ne reprenait pas la parole, mais ne faisait pas mine de partir non plus. Le cursus de S.U.I m’intéressait vachement. Mais pas assez d’options pour l’université, après.
— Ça nous ferme pas les portes des facs, marmonna Jim en fronçant les sourcils. Nos cours classiques sont les mêmes que les autres. On fait juste en condensé et plus sélectif.
— Oui, mais j’aurais pas été assez préparée pour les examens quand même. Mon lycée est beaucoup plus axé université que le tien.
— On est littéralement formés pour devenir agents de S.U.I, marmonna l’adolescent en fronçant le nez devant l’évidence.
Ivana préféra se moquer de son air blasé. Elle pinça les lèvres, zieuta de côté avec un air songeur. Quelque chose d’aigre lui froissa les traits.
— Mmh, mon but est clairement pas de finir à S.U.I. Même plutôt l’inverse.
— OK, souffla son interlocuteur avec perplexité.
Il ignorait quel inverse S.U.I pouvait bien avoir. La criminalité ? Il considéra la jeune femme sous un œil nouveau, réalisa qu’elle avait déjà quelques connaissances sur les armes à feu. Pratiquait les arts martiaux.
Alors qu’une vague de froid lui descendait la cage thoracique, Jim se reprit. Le sport pouvait être une passion, un passe-temps, pas nécessairement une arme de défense ou d’attaque. Quant aux armes… Était-il vraiment en train classer une simple Américaine comme criminelle car elle avait l’attrait du tir ?
Ces réflexions n’empêchaient pas un désagréable sentiment de lui titiller la conscience. Jeremy fréquentait suffisamment de jeunes femmes à la confiance rayonnante et Ivana ne faisait pas exception. Son impression diffuse prenait plutôt naissance dans l’éclat dur, irrité, qui avait habité son regard à la mention de S.U.I.
— Iva, le groupe reprend.
Jeremy jeta un regard reconnaissant à la deuxième adolescente, Gwen. Il lui épargnait de poursuivre cette discussion qui aurait dû le réjouir – il ne niait pas la façon dont son cœur accélérait en face d’Ivana – et qui, pourtant, l’avait plongé dans un bain d’eau glacée.
— Bonne soirée, lança-t-il par politesse, n’oubliant pas le rôle qu’il détenait en ces lieux.
Sans attendre de réponse, Jim s’éloigna et suivit la courbe du bar pour se retrouver de l’autre côté de l’étagère à alcools, où Archer remplissait des pintes de bière.
— Alors ? roucoula son collègue avec un sourire railleur. Ton premier flirt s’est bien passé ?
— J’ai pas flirté. Et bof. Je crois qu’elle est un peu bizarre.
— Vous allez faire un couple parfaitement assorti, alors.
Comme il n’avait pas le cœur à plaisanter, Jeremy roula des yeux et quitta le bar. Le service en salle était plus frénétique, mais au moins n’aurait-il pas l’espace mental pour ressasser ce qui s’était passé.



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Un autre chapitre que j'aime beaucoup ♥ Surtout parce qu'il y a Rebecca et Myrina dedans et que ce sont des queens ✨


- Chapitre 33 -



Dimanche 24 septembre 2023, Parc national du Grand Bassin, Nevada, États-Unis d’Amérique.


Rebecca déverrouilla la portière avant que son père, qui venait de quitter le volant, n’ait idée de le faire lui-même. On avait beau la célébrer ce soir, elle refusait d’être traitée comme une invitée de luxe. D’ailleurs, la jeune femme avait fait de son mieux pour le rappeler à tous : pantalon et chemisier noirs, queue-de-cheval fonctionnelle et pas la moindre trace de maquillage. Ed avait esquissé une moue désapprobatrice en l’apercevant devant la voiture de fonction, empruntée pour la soirée à la Ghost Society. Après avoir soupiré de dépit, il s’était contenté de s’installer derrière le volant et avait lancé le véhicule en direction du chalet familial.
Ledit chalet éclairait les sous-bois alentours, assailli par des insectes qui bourdonnaient près des lumières extérieures. Plusieurs voitures étaient déjà garées dans la cour de graviers. Rebecca ajusta son chemisier en se préparant mentalement à ce qui allait suivre. Par principe, elle avait exigé à son père que son récent diplôme de Fantôme ne fasse pas l’objet d’une quelconque célébration. Peine perdue avec les Sybaris. Ils adoraient ce genre d’occasion. De quoi déballer des dizaines de plats aux saveurs du monde, sabrer les bouteilles de champagne à des centaines de dollars ou d’afficher leurs récentes acquisitions vestimentaires.
Rebecca avait en horreur cet étalage de richesse. Ces extravagances. Et elle détestait encore plus l’idée d’être à l’origine de tout ça. Si ça n’avait tenu qu’à elle, la jeune femme aurait fait ses bagages, embrassé sa jument et serait partie. Pas indéfiniment, bien entendu. Au moins quelques semaines, loin de la Ghost Society et des Sybaris. Peut-être qu’elle aurait goûté aux brises californiennes. Qu’elle se serait perdue le long de la plage ou qu’elle aurait rejoint d’autres membres de sa famille à Modros.
Son cousin lui avait assuré qu’elle trouverait un toit et des bras accueillants si elle mettait les pieds à Modros. À regret, Rebecca avait informé Jeremy que trop de choses la retenaient encore au Nevada. Elle avait promis à son père de ne pas prendre la poudre d’escampette dès son diplôme en poche. Son éducation ayant forgé une loyauté de fer en elle, Rebecca avait tenu parole.

Edward glissa une main sous son coude alors qu’ils remontaient vers le perron du chalet. La jeune femme se tourna à demi, l’interrogea en silence. Son père n’avait pas manqué à sa réputation ce soir. Ses cheveux plaqués en arrière étaient impeccables, en dehors de cette mèche laissée volontairement sur sa tempe. Le col de sa chemise blanche était aussi lisse que son sourire. Ses mocassins lustrés brillaient à l’éclat des appliques murales. Rebecca n’aurait pas été étonnée d’y apercevoir son reflet.
— Comment tu te sens ?
Rebecca se détourna en fermant les yeux, agacée par la question. Elle attendit qu’ils aient atteint le perron pour répondre sèchement :
— Comme une intruse. Un trophée. Une excuse.
Ed eut le bon sens de ne rien répondre. Pas dans l’immédiat, du moins. Il patienta jusqu’à ce que sa fille lève le nez vers lui, laisse poindre une once de vulnérabilité.
— J’ai peur. (Edward inclina légèrement le menton, affirma sa prise sur son coude.) J’ai peur de me ridiculiser. Qu’ils s’imaginent des choses sur moi.
— Ils le feront sûrement. Ils ne savent pas ce que tu veux, au fond.
Rebecca pinça les lèvres pour retenir sa réplique acide. Il avait fallu des années à son père pour qu’il comprenne que sa fille ne souhaitait pas suivre ses traces, pas plus que celles de sa mère défunte. Des années de disputes, d’accusations et de regrets. Edward était même allé jusqu’à enlever sa belle-famille dans l’espoir de placer Rebecca sur le piédestal qu’il lui réservait.
Elle avait pulvérisé ses rêves. Au profit des siens. Tant pis, la jeune femme avait dédié le reste de sa vie à sa famille. Maintenant qu’elle était majeure, Rebecca comptait bien récupérer les rênes qu’on lui arrachées des doigts bien trop tôt.
— Et je ne pense pas que tu vas te ridiculiser, Becky. Tu ne l’as jamais fait jusqu’ici.
Sans lui laisser le temps d’y réfléchir, Edward poussa le battant en bois clair. Une onde de musique et d’odeurs alléchantes la percuta. Après avoir dégluti péniblement, la jeune femme s’avança derrière son père. Ils furent aussitôt assaillis par Nikos et son fils. Edward les salua avec sa distinction habituelle. Pendant que Rebecca assistait à l’échange formel en retrait, Lazos se tourna vers elle. Le jeune homme ne masqua rien de son expression méprisante alors qu’il la toisait de la tête aux pieds. Rebecca haussa un sourcil inquisiteur à son encontre, mais il se contenta de hausser les épaules et de marmonner trop haut pour qu’elle puisse entendre à coup sûr :
« On dirait qu’elle va à un enterrement »
Rebecca se contenta de sourire tranquillement. S’il y avait bien un avis qui ne lui faisait ni chaud ni froid, c’était celui de son cousin éloigné. Une fois la discussion avec Nikos terminée, le petit groupe s’avança jusqu’à la pièce principale. La musique et le brouhaha formaient une caisse de résonnance qui irritait déjà Rebecca. Elle regretta de ne pas avoir pris d’antalgiques ; ils n’auraient pas été de trop pour la migraine qui s’annonçait.
À son entrée dans la salle principale, dont l’imposante table en bois massif était déjà couverte de bouteilles, verres et autres plats de nourriture, les visages se crispèrent. C’était elle qu’on célébrait ce soir. Mais les Sybaris se retrouvèrent face à une jeune femme à l’air taciturne et à l’attitude réfractaire.
Myrina fut la première à lever haut le bras pour la saluer, un sourire trop grand sur ses lèvres rouge mat. Elle fut rapidement suivie par ses enfants puis par son mari avec plus de retenue. Rebecca leur rendit le salut avant de s’avancer parmi les convives. Ils n’étaient pas si nombreux – des cousins, oncles et tantes éloignés – mais c’était déjà trop pour elle.
Rebecca ayant décidé de s’y rendre malgré tout, elle s’était promis de fournir un minimum d’efforts. Sous les yeux curieux de sa famille plus ou moins proche, elle s’empara d’une coupe de champagne. Les bulles lui donnèrent un étrange tournis. Sans s’y attarder plus longtemps, elle porta le verre à ses lèvres, en avala la moitié d’une traite. Une grimace plus tard, elle reposa la coupe sur la table, redressa le cou.
De l’autre côté de la table, sa grand-mère leva son verre en plongeant son regard implacable dans le sien. Une gêne s’installa entre les omoplates de Rebecca, qui ne fit pas mine de détourner les yeux pour autant. Pendant qu’Alexia tapotait un couvert contre le galbe de sa coupe pour attirer l’attention, la jeune femme inspira profondément.
— J’aimerais dire quelques mots, entonna sa grand-mère de sa voix égale.
Rebecca risqua un coup d’œil vers son père, qui s’était positionné à sa droite. Elle devina à la raideur de ses épaules qu’il était en réalité aussi nerveux qu’elle. Il y eut un moment de silence avant que les chaises ne raclent le sol et que les vêtements se froissent. Bientôt, seuls Alexia, son fils et sa petite-fille se trouvèrent debout en cercle.
— Tout le monde sait ici que je ne suis pas du genre à m’épancher. Pourtant, je dois reconnaître que je reste difficilement indifférente à ta réussite, Rebecca.
La jeune femme déglutit, eut la vague impression de sentir les bulles de champagne coincées contre sa glotte. Il n’y avait pas grand-monde pour verser dans l’émotion au sein des Sybaris. Que l’initiative vienne spécifiquement de sa grand-mère la déroutait plus que jamais.
— Je n’étais pas certaine du chemin que tu emprunterais, poursuivit Alexia sans la quitter des yeux. Ton père était très jeune quand il t’a eu. Et tu étais toi-même beaucoup trop jeune quand ta mère nous a quittés.
Edward s’agita à sa droite, enroula nerveusement ses mains autour du dossier de la chaise devant lui. Il ne fit pourtant pas mine de prendre la parole alors que sa mère enchaînait d’un ton implacable :
— Je n’étais pas certaine qu’Edward parvienne à t’éduquer comme il le fallait.
L’annonce tira une grimace à Rebecca, qui ne put s’empêcher de lorgner vers son père. Elle vit poindre le rictus acide, la lueur agacée dans ses yeux ambrés. Une leçon d’éducation venue d’Alexia ne pouvait que le faire rire jaune. Devant le reste de la famille, qui plus est.
— Pourtant, je dois reconnaître que mon fils a été à la hauteur de cette tâche. (Avec l’ombre d’un sourire sur ses lèvres fines, la femme inclina le menton vers Edward avant de revenir à sa petite-fille.) Tu as grandi en répondant à toutes nos attentes, Rebecca. Tu as toujours su être dans l’équilibre.
Quelques hochements de tête autour de la table. Le ventre de Rebecca se noua alors que sa grand-mère marquait une pause. Décidément, elle se serait bien passée d’un discours en son honneur.
— Et te voilà avec un diplôme de Fantôme en main. Tu peux être fière du chemin parcouru, malgré les obstacles rencontrés. Fière de la jeune femme épanouie et brillante que tu es en train de devenir. (Alexia glissa à nouveau vers son fils.) Ton père t’a préparé la voie pour une carrière réussie. Il y a eu quelques… déconvenues, mais je ne doute pas qu’on finira par s’apercevoir de ton potentiel et de tout ce que tu mérites.
Rebecca serra les dents, força ses lèvres à se recourber poliment. Une carrière réussie. Des déconvenues. Des paroles bien éloignées de ce qu’elle savait être la vérité. Avoir kidnappé des membres de leur propre famille ne représentait pas de simples déconvenues. Quant à ce que sa grand-mère – et toutes les personnes qui rivaient leur regard vers elle – s’imaginait de son avenir…
Tout ce petit monde imaginait très mal.

Après quelques paroles de Rebecca en réponse au discours de sa grand-mère, les festivités reprirent. On augmenta le son de la musique de fond, les plats de victuailles tournèrent de main en main et les bulles de champagne crépitèrent sur les langues.
Soulagée d’être remplacée par l’alcool et la nourriture, Rebecca poussa sa chaise dans un coin de la pièce. On frappait déjà à la cloison de sa boîte crânienne. Elle qui ne buvait jamais, les pauvres gorgées de champagne qu’elle avait avalées lui chauffaient déjà les joues.
— Belle cérémonie d’enterrement de carrière, glissa une voix onctueuse à son oreille.
Rebecca s’étonna de ne pas avoir entendu arriver Myrina, avec ses bijoux fringants et ses escarpins à talon aiguille. La cousine de son père lui flasha un sourire ravageur avant de tirer une chaise pour s’installer près d’elle. Entre ses doigts agiles dansait une coupe de champagne. La femme y observa son reflet, coloré par une trace de rouge à lèvres. Après quoi, elle l’inclina à la lumière du lustre pour étudier le visage renfrogné de Rebecca.
— Je suis étonnée qu’ils n’aient toujours pas compris, souffla Myrina en se penchant vers la jeune femme pour se faire entendre malgré la musique.
— Ils ne comprennent que ce qu’ils sont prêts à accepter.
Myrina rit sous cape avant de terminer sa coupe de champagne. Elle la déposa au pied de sa chaise, poussa un lourd soupir de fatigue et glissa un bras autour des épaules de la jeune femme. Rebecca se crispa sans la repousser pour autant. Les gestes de Myrina avaient toujours un sens. Elle ne tarda pas à en comprendre le but quand la femme se servit de leur proximité pour discuter sans être entendues des autres :
— Combien de temps tu vas rester à la Ghost avant de mettre les voiles ? Tu as trouvé un arrangement avec ton père ?
— Quelques années, répondit Rebecca en toute franchise. Cinq ans maximum, si possible. De quoi mettre de l’argent de côté et assurer mes arrières.
— Mmh, fit Myrina, leurs têtes séparées d’un souffle d’air. Assure vraiment bien tes arrières, Becky. Les Sybaris sont un peu… collants. D’ailleurs, je suis étonnée qu’Ed le prenne si bien, finalement.
— Il l’a très mal pris, quand je lui ai tout avoué. Mais il sait qu’il a pas le choix.
Myrina esquissa un sourire attristé.
— Ça me ferait presque rire de dérision si ton père n’avait pas blessé autant de gens dans sa folie des grandeurs.
Myrina sentit sous son bras les épaules de la jeune femme se raidir. Sans que Rebecca s’y attende, elle déposa un baiser sur sa tempe et se redressa.
— Ta grand-mère n’a pas menti en disant que tu pouvais être fière de toi. Je le suis également.
— Merci, Myrina, souffla Rebecca, ses joues encore un peu plus chaudes.
Une honte fugace la traversa en sentant son cœur battre plus fort. Les marques d’affection la mettaient mal à l’aise la plupart du temps. Pourtant, elle devait reconnaître qu’une femme comme Myrina lui témoigne sa tendresse était loin de la laisser indifférente. L’absence de sa mère depuis quasiment toujours ne devait pas y être pour rien.
— Tu auras toujours mon soutien, embraya Myrina en lui serrant le poignet. Quelles que soient tes décisions. Si je peux t’aider d’une façon ou d’une autre… n’hésite pas.
— Je sais. Merci beaucoup.
La reconnaissance dans les yeux graves de la jeune femme rassura Myrina plus que n’importe quelles paroles. Elle lui pressa les doigts une dernière fois avant de se lever. Rebecca ne la quitta pas des yeux tandis qu’elle rejoignait son fils et sa fille à table, son mari apparemment débordé par les deux garnements.
Rebecca n’eut pas beaucoup de répit. À peine Myrina s’était-elle éloignée que son père se laissait choir sur la chaise vide à côté d’elle. Edward déboutonna le col de sa chemise avant de tirer dessus en grimaçant. La jeune femme se félicita d’avoir opté pour un chemisier léger. Même si la soirée était bien installée, l’air tiède et la chaleur dégagée par autant de convives rassemblés dans une même pièce rendaient l’atmosphère étouffante.
— J’attendais que tu aies fini avec Myrina, commença Ed en récupérant la coupe que la femme avait abandonnée après son passage.
Rebecca attendit qu’il en vienne au vif du sujet. Comme elle gardait le silence, les yeux rivés au sol, Edward soupira. Sa fille n’avait jamais été bavarde. C’était parfois déroutant d’essayer de faire la conversation avec elle.
— Il y a quelque chose dont je dois parler à la famille, lui apprit Ed en étendant les jambes devant lui. Mais je voulais t’en informer avant.
Sa fille plissa les paupières, l’interrogea d’un long regard scrutateur. Il n’y avait rien de spécial sur le visage de son père. Une fatigue sous-jacente, mise de côté par son regard vif et ses lèvres promptes à sourire.
— C’est professionnel, enchaîna Edward face à l’expression préoccupée de sa fille. Un projet qui commence à être concret. Et qui va sûrement bien m’occuper pour les années à venir.
— Oh, fit Rebecca avec surprise – elle ne s’attendait pas à ce qu’il lui en parle de façon si solennelle. C’est important, j’imagine ?
— Important pour moi, oui. J’espère mener ce genre de projet depuis des années, mais ça fait seulement quelques mois que l’opportunité s’est présentée. Ça aura un impact sur le centre de formation, même si tu viens de le quitter.
Il lui adressa un sourire mutin à ces mots, une lueur dans les yeux. Le cœur de la jeune femme se serra alors qu’elle réalisait que c’était plus de la mélancolie que de la joie. Peut-être n’était-il pas si indifférent à l’idée que sa fille soit déjà aussi grande, aussi indépendante.
— Je suis en train de monter un projet de collaboration entre les trois centres de formation du réseau de la Ghost Society, lui apprit Edward. Le nôtre, celui des Amazones et l’école de S.U.I.
— Quel genre de collaboration ?
— C’est en discussion, justement. Mais l’idée est de croiser nos élèves pour évaluer au mieux leurs acquis, leurs compétences… Il y a plusieurs possibilités. Des cursus communs, croisés, des échanges d’élèves ou de professeurs entre centres de formation, des examens collectifs.
— Je vois, souffla Rebecca en étendant les jambes à son tour. C’est toi qui as proposé ça, spécifiquement ?
— Oui, soutenu par d’autres collègues. J’ai toujours regretté le manque d’échanges entre les centres de formation, surtout avec celui de S.U.I. (Comme Rebecca tirait une moue songeuse, il ajouta avec ferveur : ) J’ai été formé là-bas. Ce ne sont pas forcément les meilleures années de ma vie, mais j’ai adoré les cours, à l’époque. Je suis convaincu que les élèves sortiraient grandis d’un échange entre les centres de formation.
Sa fille acquiesça, plongée dans ses propres pensées. Elle ne savait pas trop si la perspective lui aurait plu, en tant que recrue-Fantôme. À présent qu’elle était diplômée, ce genre de considérations était derrière elle.
— Si je t’en parle en avance, ajouta Ed avec une grimace, c’est aussi pour que tu gardes certaines choses pour toi.
— C’est-à-dire ? C’est confidentiel ? Tu ne vas pas tout dire à la famille ?
— En partie, si. Je pense plutôt à… tes connaissances à l’école de S.U.I. La direction et certains de leurs professeurs sont au courant, mais pas les élèves.
Comme Rebecca gardait le silence le temps de faire les liens, Edward accentua sa grimace. Lui-même n’était pas très fier de cette façon détournée de dire les choses.
— Tu veux pas que je le dise à Jeremy ? (Comme Ed hochait la tête en soupirant, sa fille roula des yeux.) Quelques années, tu dis ? Il lui reste deux ans avant d’être diplômé. Il va sûrement être concerné, hein ?
— Sûrement, oui. Mais même son père est tenu par le secret professionnel. Alors, par égard pour les autres élèves, je te demande de ne rien lui dire de ce projet.
Les lèvres de Rebecca se plissèrent de désapprobation. Après quelques secondes, elle finit par accepter et hocha la tête avec raideur. Edward soupira, se frotta le nez.
— Merci, Becky. (Après un instant d’hésitation, il demanda : ) Comment ils vont ?
— Ton frère et sa famille ? Demande-lui.
Face à l’attaque acide, Ed se contenta d’un sourire peiné. Même si la remarque entourait son cœur d’épines, il la savait méritée. Quand sa fille se leva abruptement de sa chaise, il la suivit des yeux sans chercher à la retenir.
Rebecca avait raison ; il aurait dû reprendre contact avec son frère depuis des mois. Présenter des excuses pour le mal qu’il avait fait à ses enfants et à Maria. Expliquer ses motivations en profondeur. Mais il avait suffisamment subi le mépris et le rejet d’Ethan. L’idée de le vivre à nouveau lui tordait le ventre.
Quelque part, le projet Réseau était une manière détournée d’établir un contact avec son jumeau.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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Un petit peu de mouvement, ça faisait longtemps


- Chapitre 34 -



Samedi 14 octobre 2023, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Un goût de terre envahit la bouche de Jeremy quand il aperçut la silhouette qui approchait du bar. Il zieuta vers l’arrière-salle, où Archer s’occupait de récurer les tables après le service de midi. Il ne restait que trente minutes avant la fin de sa journée de travail. Pourquoi avait-il fallu qu’elle se pointe à ce moment-là ? Jim s’empara d’un chiffon, contourna l’étagère à alcools dans l’idée d’intervertir sa place avec celle de son collègue. Pas question de mal finir sa journée.
— Excuse-moi ?
L’appel le coupa dans son élan, le fit jurer entre ses dents. L’adolescent se força à se recomposer une façade polie quand il se tourna vers la cliente. Ivana affichait une moue pensive.
— Je peux commander un truc ou c’est trop tard ?
— On sert qu’à boire.
— Super. Un café latte s’il te plaît.
Jim hocha la tête pour signifier qu’il avait pris note de la commande et s’éloigna le plus vite possible. Il n’était pas bien fier de son comportement, mais sa dernière véritable discussion avec l’adolescente l’avait plongé dans le doute. Lui qui s’était fait des idées en réponse ce premier émoi, il freinait à présent des quatre fers.
Quand il se présenta face à Ivana avec son latte, elle affichait une expression morose. Habitué à la voir rayonnante avec son apparence soignée et son assurance mordante, Jeremy en oublia les formules de politesse en déposant la coupelle.
— Merci, murmura-t-elle en tirant le café vers elle.
— Ça va ? souffla Jim malgré lui. Ton amie est pas là ? C’est rare que tu viennes à cette heure.
— Mmh, fit l’adolescente, le regard baissé vers la mousse de lait. Je suis venue parce que je passais dans le coin, Gwen est chez elle.
— Oh, OK. Tu habites par ici ?
La question, que Jim croyait anodine, tira un froncement des sourcils à la jeune femme. Elle le toisa sous l’ourlet de ses cils, répondit du bout des lèvres :
— Un peu plus loin.
Comme elle avait l’air aussi encline que lui à discuter, Jim la laissa à son café. Il n’eut pas le temps de faire trois pas qu’Ivana relançait :
— Désolée, je voulais pas être méchante.
Jim tourna les talons, la considéra sans savoir que faire de son air à la fois intimidé et avenant. Elle ouvrit la bouche plusieurs fois avant de réussir à demander :
— Tu finis bientôt ton service, non ? Ça te dirait de faire un tour avec moi, après ?
Stupéfait, l’adolescent prit quelques secondes pour formuler mentalement les tenants et les aboutissants de la demande. Puis pour faire un choix.
— Euh…
— C’est pour m’excuser de la dernière fois, précisa Ivana avec un petit sourire. On sera peut-être plus à l’aise pour parler ?
— Peut-être, marmonna Jim, les joues chaudes. OK. Je… je finis dans vingt-cinq minutes.
Ivana chassa une mèche de cheveux blonds échappée de son chignon, s’empara de sa tasse pour occuper ses doigts nerveux.
— Super, alors. Je t’attends.
Jim opéra enfin son demi-tour, son cœur battant douloureusement contre ses côtes. Il n’était pas certain de vouloir assumer cette réponse. En même temps, il en était excité d’avance. L’impression d’être un gosse qui se rend à sa première compétition de sport. Le stress de l’attente, la joie de partager avec d’autres personnes venues pour le même frisson d’exaltation. Il dépassa son collègue sans trop savoir où aller, l’esprit embrumé par l’appréhension. Archer coula un regard amusé dans sa direction, comprit sans demander en remarquant le visage rougi de son collègue, celui embarrassé de l’adolescente. Il se promit de ne pas le chambrer, cette fois.

Une trentaine de minutes plus tard, Jim sortit de l’arrière-cour du restaurant en poussant son vélo. Ivana l’attendait près de la devanture, l’air tout aussi nerveuse. Ils échangèrent un timide sourire avant de s’engager dans l’allée ensoleillée qui donnait sur l’aire de jeu toute proche. Ils observèrent sans un mot les enfants qui hurlaient, cabriolaient, escaladaient et tombaient. Ce n’est que lorsque leur chahut ne fut plus qu’un lointain écho que Jeremy entama :
— Alors, tu voudrais faire un truc ? Aller quelque part ?
— On peut discuter en marchant, ça me dérange pas.
— OK. Euh, du coup, t’as dit que tu habites dans le coin ? C’est cool, t’es pas loin de ton lycée.
Comme elle hochait la tête, les lèvres pincées, Jim enchaîna :
— Ça se passe bien, d’ailleurs ?
— Oui, j’ai de bonnes notes. Je fais pas mal de sport et je suis dans plusieurs assos.
Jeremy garda pour lui le rire qui lui chatouillait les lèvres. Il ne se sentait pas grand-chose en commun avec Ivana. Et l’ambition qu’il avait pressentie chez elle l’intimidait. En même temps, le simple fait de la regarder marcher, son regard vif pointé vers l’horizon, son menton légèrement plissé par la réflexion, ses longues jambes calées sur un rythme assuré… juste la regarder marcher lui plaisait.
Ivana remarqua son regard planté sur elle, lui fit comprendre d’un haussement de sourcil. Il se détourna, serra le guidon de son vélo à s’en faire mal aux mains. Il aurait aimé avoir un mode d’emploi, un livret, un article web comme sa sœur aimait lui en envoyer dans l’espoir de le cultiver. Quelque chose qui facilite cette étape entre la première rencontre et un véritable flirt. Bon sang, Ryu aurait sûrement pu l’aider.
Plongé dans sa gêne et ses doutes, Jim se laissa mener par l’adolescente. Elle connaissait le quartier mieux que lui. Elle les entraîna dans des rues moins fréquentées puis dans un dédale de ruelles où des immeubles de quatre-cinq étages se serraient les uns contre les autres.
— Tu habites par là, du coup ?
— Tu veux vraiment savoir ? rebondit-elle d’une voix plus sèche.
— C’est juste par curiosité, expliqua Jeremy en ralentissant l’allure. Désolé.
Ivana finit par s’arrêter, le visage baissé. Elle resta ainsi quelques secondes, à respirer lourdement, avant de se redresser. Jim tressaillit quand elle posa sa main par-dessus la sienne, serrée autour du guidon. Elle avait planté son regard marron dans le sien.
— J’habite vraiment pas loin. Je peux te montrer, si tu veux.
— Je veux pas que tu te forces, souffla aussitôt l’adolescent en grimaçant. On peut rester discuter dehors.
— Nan, t’inquiète pas. Suis-moi.
Jim ressentit un drôle de manque quand elle retira ses doigts pour se diriger vers un croisement de l’autre côté de la rue. Les joues rougies par le soleil et par le souvenir de la peau d’Ivana sur la sienne, Jeremy traversa la route pour la suivre.
La luminosité s’abaissa d’un coup quand ils se glissèrent dans une rue piétonne bloquée entre deux immeubles d’habitation. Jim leva le nez, observa les fils électriques tirés entre les façades, le rectangle bleu du ciel puis la couronne dorée que formaient les cheveux d’Ivana quand il baissa de nouveau la tête.
La jeune femme planta les talons au milieu de la ruelle, si brusquement que Jim manqua la bousculer avec son vélo. Il lança une excuse, l’interrogea du regard quand elle se retourna vers lui. Ses traits s’étaient fermés, durcis. Une serre glacée s’enroula autour de la gorge de l’adolescent. Avait-il fait, dit, quelque chose de maladroit ?
Un raclement de chaussures par-dessus son épaule. Les mains toujours sur le guidon de son vélo, Jeremy tordit le buste, trébucha quand une femme le percuta. Son vélo émit un grincement métallique lorsque Jim s’affaissa de côté, écrasé par la silhouette imposante de l’inconnue. Mû par les réflexes que l’École s’efforçait de lui inculquer depuis des semestres, il remonta les genoux et écarta les coudes pour empêcher les mains avides d’atteindre son visage. La femme avait un poignard dans un poing, un chiffon dans l’autre.
Que fabriquait Ivana ? Alors que Jim frappait l’aine de la femme de son genou, lui tirant un grognement étouffé, sa silhouette se dessina dans un coin de sa vision. Il ouvrit la bouche pour l’appeler à l’aide, s’étrangla quand elle agrippa le tissu que tenait son assaillante pour lui plaquer sur les lèvres. La sensation d’un air vicié, glacé d’alcool, s’engouffrant dans ses voies respiratoires, lui donna la nausée. En bataillant, il parvint à éloigner le bras d’Ivana et le chiffon avec. Au prix d’une estafilade brûlante sur l’épaule. Son assaillante profita de sa confusion pour fourrer de nouveau le tissu odorant contre son nez.
Jeremy contracta les muscles de ses jambes pour l’envoyer rouler de côté. Le produit qu’il avait inhalé avait laissé des empreintes gelées dans ses poumons, mais sa conscience prenait encore le dessus. Estimant que la femme au poignard restait la principale menace, il lui bondit après, écrasa de sa semelle sa main armée. Elle grogna, envoya un violent coup de pied à l’arrière de son genou en basculant sur sa hanche. Jim s’affala à côté d’elle, agrippa le poignard pour l’obliger à reculer.
On passa quelque chose autour de son cou. Ses narines brûlées par le produit éthéré reconnurent avec une cruelle ironie le parfum musqué d’Ivana. Sa trachée émit un gargouillis quand l’anse de son sac-à-main l’écrasa sauvagement. Avec un halètement rauque, la deuxième assaillante récupéra le chiffon et le couteau qu’il venait de laisser tomber. Après avoir asséné un coup de poing dans le sternum de Jim pour l’obliger à vider ses poumons, elle plaqua le tissu contre son visage. La pression sur sa gorge se relâcha quelque peu pour l’inciter à respirer. Jim, qui avait saisi l’anse du sac par réflexe, en profita pour s’emparer du bras de la femme. Elle gronda plus fort en réponse, lui abattit un nouveau coup dans le ventre. Dans son dos, Ivana se cramponna à ses bras et appuya de tout son poids. Le souffle coupé, pollué par la substance sédative, Jeremy abandonna sa résistance physique. Il préférait se concentrer sur sa respiration. Sur les secondes qu’il pouvait gagner. Sur l’adrénaline qui infusait son sang.
Le poids d’Ivana les entraîna tous deux au sol. La jeune femme, écrasée par Jim, garda les mains crispées autour de son sac. Hors-de-question qu’elle relâche trop la pression sur son cou. L’autre femme, assurément une adulte trentenaire maintenant que Jeremy pouvait mieux l’observer, écrasait ses jambes d’un genou et ses bras de sa main libre.
Jim attendit que sa poitrine devienne un étau cuisant pour déloger l’un de ses bras et frapper la tempe de la femme à l’aide du mince bout de verre qu’il avait trouvé au sol pendant l’affrontement. Le mouvement l’obligea à inspirer malgré lui la substance, mais il fut récompensé en retour par la disparition du tissu contre sa bouche.
Pas de l’anse du sac. Il s’étrangla quand Ivana tira violemment dessus en le bourrant de coups de pieds dans le dos. Pendant que Jeremy portait les mains à sa gorge, Ivana récupéra le pauvre bout de verre qui venait de blesser sa coéquipière et l’enfonça dans l’épaule du jeune homme. Jim gronda, repoussa en vain la douleur – elle l’avait atteint là où le poignard l’avait coupé.
Une ombre par-dessus son visage. La femme. Une moitié de visage peinte en rouge. La chair fine de la tempe déchirée par le morceau de verre. Mais sûrement pas assommée. Elle cracha un jet de salive teint en rose, gifla violemment l’adolescent.
— Quelle sale petite merde, siffla-t-elle avant de se munir de son bout de tissu. Tiens bon, Iva.
Elle tenait bon. Jim toussa, manqua rendre le contenu de son estomac. La pression sur sa gorge. Sur sa bouche. Les talons d’Ivana qui enfonçaient des points de douleur aigus dans son dos. Le genou de la femme à la tempe ensanglantée qui lui broyait les tripes.
Tout se dilua. Les muscles de Jeremy, privés d’oxygène, empoisonnés par la substance éthérée, l’abandonnèrent. Son cerveau capitula, l’entraîna dans le noir de la condamnation.

Jeremy se réveilla avec un mal de crâne tonitruant. Et avec une nausée qui le fit immédiatement rendre un filet de bile entre ses cuisses. Complètement réveillé, son corps se mit à trembler avec frénésie, comme pour se débarrasser des dernières traces du poison qui l’avait endormi de force.
La vision trouble, les oreilles bouchées par les battements incohérents de son cœur, il leva le nez de sa flaque de vomi pour observer les environs. Une chambre. La pièce était spacieuse, bien décorée. Un lit double, un bureau sur lequel trônaient un ordinateur portable et des carnets, une coiffeuse au style rétro, des bibliothèques aux livres bien rangés.
On l’avait calé contre le mur, à côté du radiateur. Ou, plutôt, on l’y avait attaché. Le fer de la menotte lui mordait le poignet, en écho à la douleur qui palpitait à son cou, où l’anse l’avait étranglé.
Des pas dans le couloir. Jim se raidit, cligna des yeux pour en chasser la brume. Le battant s’ouvrit sans un grincement, dévoila la silhouette raide d’Ivana. Elle le dévisagea froidement depuis le seuil de la chambre – sa chambre sûrement – avant de lancer à la cantonade :
— Jihane, il est réveillé.
La femme trentenaire apparut sur le pas-de-porte, contourna l’adolescente pour s’approcher d’un pas prudent. Elle était grande – encore plus grande qu’Ivana – athlétique et visiblement agacée. Un gros pansement couvrait sa tempe dégagée par de courts cheveux frisés. Le cuivre foncé de sa chevelure se retrouvait dans les taches de rousseur parsemées entre son visage et ses bras découverts.
— Tu m’as bien esquintée, grommela-t-elle à l’adresse de l’adolescent en tirant le fauteuil rembourré près des bibliothèques pour s’installer en face de lui. Comme quoi, on vous entraîne pas pour rien.
Estimant qu’il gagnerait plus à rester silencieux et à observer son environnement, Jeremy se concentra sur les mouvements autour de lui. La femme aux cheveux frisés croisa les jambes et les bras, ses yeux sombres plissés de méfiance. Qui était-elle pour Ivana ? Trop jeune pour être sa mère. Une sœur ? Demi-sœur ? Elles ne partageaient quasiment aucun trait physique.
— On a quelques questions à te poser, commença Ivana en se calant contre son bureau.
Il y avait dans sa voix cassante et son visage impérieux un peu de l’Ivana qui l’avait provoqué un mois plus tôt, quand ils avaient parlé de leurs cursus respectifs. L’adolescent ne savait plus avec quelle identité jongler. Qui était l’Ivana charmante et rayonnante, celle qui plaisantait avec Gwen sur les séries télévisées ?
Mais, surtout, qui était celle qui se tenait face à lui à cet instant ?
— T’étais à ça de réussir, gamin, siffla Jihane en approchant son pouce et son index. Mais t’as pas été assez subtil. Notre Iva t’a grillé en deux-deux.
L’adolescent déglutit, remua vaguement. Il cessa aussitôt, tiraillé par les menottes et par les douleurs rémanentes des coups que ses assaillantes lui avaient assénés. La confusion de son réveil récent ne l’aidait pas à se concentrer.
— On va pas s’attarder sur ton échec, embraya Ivana en tapant distraitement du pied. Je veux juste comprendre pourquoi tu m’as ciblée. Qu’est-ce que ta famille me veut ? Pourquoi la C&C ? Si vous avez des problèmes avec S.U.I, c’est pas vers nous qui faut se tourner. Bordel, mon père a passé des contrats avec la Ghost Scoiety, de quel droit vous vous permettez de…
— Iva, l’interrompit Jihane en levant une main. Tu vas trop vite.
L’adolescente se rembrunit, étouffa l’étincelle de riposte qui brillait dans ses yeux. Après avoir respiré profondément et retrouvé son calme, Ivana s’enquit :
— Pourquoi la Ghost Society t’a envoyé à Modros ?
Jeremy, que la pluie d’informations avait sonné aussi efficacement qu’une gifle de Jihane, garda le silence. Son mutisme tira des éclats de frustration palpables à ses interlocutrices. La femme se leva du fauteuil, s’empara d’une bouteille d’eau sur le bureau de sa coéquipière.
— Tiens-toi tranquille.
L’ordre claqua dans le silence de la chambre quand Jihane s’accroupit face à Jim. Elle dévissa la bouteille, en tendit le goulot vers son hôte. Jeremy avala de travers quelques goulées d’eau, en recracha la moitié dans la flaque de bile qui patientait toujours entre ses jambes.
Jihane redressa la bouteille pour l’empêcher de s’étouffer.
— Merc…
La femme lui jeta le reste de l’eau à la figure. Avant de lui tapoter gentiment la joue.
— Allez, gamin, on sait que t’as sûrement été entraîné dans le cas où tu serais interrogé. On veut juste quelques réponses. Pour qu’on se prépare à l’avalanche de merde qui va suivre.
Avec un grognement, Jihane se redressa et retourna s’affaler sur le fauteuil. Elle fit un geste vague en direction de sa partenaire. Ivana fouilla au milieu de ses carnets, récupéra quelques feuilles volantes.
— Ton petit discours sur l’école de S.U.I était très touchant, ironisa l’adolescente en lorgnant les documents qu’elle serrait entre ses doigts. Mais ta famille et toi m’avez prise pour une foutue idiote. Sincèrement, je sais pas pourquoi tu t’es donné autant de peine, jusqu’à te faire recruter par le restau que je fréquente avec mon amie, si c’est pour te construire une identité aussi pourrie.
— Je comprends pas, Ivana, s’étrangla finalement Jim.
Elle leva le nez de ses documents, fronça les sourcils. Après s’être avancée avec raideur, Ivana lui siffla au visage :
— Et ça, tu comprends ?
Parmi les feuilles imprimées, aux lignes trop serrées pour que Jim ait une quelconque envie de les lire avec ses yeux fatigués, il y avait une photo. De lui. Pas que de lui. D’Edward et Rebecca. D’eux trois. Comme une jolie petite famille unie, tout bien habillés et souriants. Un bras d’Ed autour des épaules de sa fille. Jim qui se tenait alors à côté de sa prétendue-sœur.
Nouvelle envie de vomir. Il se retint à temps, évita d’asperger les documents d’Ivana de son déjeuner et de sa compréhension. Jeremy n’avait aucune idée de la provenance de cette photo, mais il la savait véridique. Elle datait de sa dernière soirée en leur compagnie. Quelques heures après le flash de l’appareil, Janice Gordon l’aidait à s’échapper de l’emprise de la Ghost.
— Elias Sybaris, cracha Ivana en se redressant. Et s’il te vient l’idée de me dire que c’est pas toi sur cette photo, qu’elle a été truquée ou que sais-je… J’étais à cette soirée, abruti. Avec mon père.
Jim ferma les yeux, eut l’impression qu’on plaquait de nouveau le tissu odorant contre son visage. Une serre glacée s’était refermée sur sa trachée, sur son cœur, sur ses tripes. La crise d’angoisse menaçait aussi bien qu’Ivana.
— C’est bien moi, marmonna-t-il d’une voix pâteuse. Sur la photo. Mais… je suis pas Elias. Edward Sybaris a pas de fils.
— C’est quoi ces conneries encore ? grinça Jihane d’un air mauvais depuis son fauteuil. Iva et Lorenzo étaient à cette soirée. Ton propre père t’a présenté à eux, sombre demeuré.
— Ed est pas mon père, c’est mon oncle, expliqua Jeremy en forçant sur sa voix pour qu’elle porte au moins jusqu’aux deux femmes. C’est… une longue histoire. Mais je vous mens pas.
— Il t’a pourtant introduit comme étant son fils, répliqua Ivana avec flegme. Il a même parlé du fait qu’on était de la même année. Rebecca Sybaris est ta sœur.
— Ma cousine. (Jim prit plusieurs inspirations sifflantes, appuya un regard ouvert dans celui suspicieux de l’adolescente.) Putain, je peux te donner le numéro de mon père, si tu veux. Il t’expliquera tout.
— On a pas très envie de lui parler, marmonna Jihane en secouant la tête. Foutu calculateur.
L’anxiété se lova plus confortablement dans le corps de Jim, compressa son diaphragme et son estomac. Envoya des palpitations jusque dans ses tempes. La porte s’ouvrit avant qu’il ait le temps d’avancer un nouvel argument. Un homme s’arrêta au seuil, dévisagea Ivana puis Jim.
— Papa, lança l’adolescente en déposant ses feuilles sur le bureau. Il faut que…
— Ivana, c’est quoi ce bordel ?
Lorenzo, qui n’avait pas encore remarqué Jihane, fronça doublement les sourcils quand elle se leva pour rejoindre sa protégée. Ses yeux d’un marron étincelant – les mêmes qu’Iva – parcoururent la pièce, les documents, l’adolescent attaché au radiateur de sa fille.
— C’est Elias Sybaris, souffla Ivana en tendant le bras dans sa direction. On l’a rencontré à la soirée des partenaires de la Ghost Society, y’a un an de ça. Tu te rappelles ?
— Oui, murmura son père d’une voix blanche. Mais ça ne m’explique pas ce qu’il fabrique ici et pourquoi il se vide de son sang dans ta chambre.
À ces mots, Ivana esquissa une grimace, bascula un regard hésitant vers Jim. Maintenant qu’il le faisait remarquer, Jeremy sentait son épaule blessée dégouliner désagréablement.
— C’est une erreur, parvint-il à croasser. Je suis son neveu. À Edward Sybaris.
— Son neveu, répéta l’homme avec réticence. Tu serais le fils d’Ethan ?
— O-Oui, acquiesça Jim en haletant à moitié. Je peux vous donner son numéro. Il confirmera.
— Pas la peine, gronda Lorenzo en plissant les yeux. Je l’ai. (Il marqua une pause, ajouta d’un ton pensif : ) Je me rappelle très bien d’Edward qui parlait de toi.
Alors que l’espoir avait desserré l’étreinte glacée de l’angoisse, Jim se sentit de nouveau étouffer. Son expression éplorée empêcha pourtant l’homme d’en dire plus. Jeremy profita de son silence pour préciser :
— J’ai vraiment une sœur. Elle s’appelle Thalia. Ma mère s’appelle Maria Wayne. Et mon père…
— Ethan. Je sais, soupira Lorenzo en levant une main pour se frotter le visage. Je croyais qu’il avait perdu ses enfants.
Comme l’homme se tournait vers sa fille, Jim nota avec une drôle d’impression le vide à la place de son bras droit.
— Ivana, je passe un coup de fil, la prévint son père d’un ton sec. Vous ne touchez pas un cheveu de…
— Jeremy, marmonna l’intéressé en réponse à l’hésitation.
— Vous ne touchez pas Jeremy tant que j’ai pas mis les choses au clair avec Ethan Sybaris.
— Mais…
— Ivana, je suis sérieux, tonna Lorenzo d’une voix forte. Je crois que tu as fait une grosse connerie. Et fais quelque chose pour son épaule, bon sang.
Sur quoi, il s’engouffra dans le couloir. Jihane et Ivana échangèrent un regard stupéfait. Basculèrent sur leur victime. Jim baissa le menton sur sa poitrine, plissa fort les paupières pour empêcher les larmes qui le chatouillaient de couler en leur présence.
— Je vais chercher du désinfectant et des pansements, grommela Jihane après quelques secondes.
— Merci.
Ivana se laissa choir à même le sol, ses feuilles éparpillées sur son bureau et autour d’elle. Ce n’était peut-être pas l’adolescent en face d’elle qui avait lamentablement échoué. Le constat lui brouilla la vue, comprima sa poitrine. Elle pressa une manche contre ses yeux, serra la mâchoire.
C’était bien elle, l’idiote.


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Un petit casting Picrew vous attend après ce chapitre 👀


- Chapitre 35 -



Samedi 14 octobre 2023, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Jihane lui avait donné un analgésique dans l’optique de s’attaquer à sa blessure à l’épaule. Après l’avoir forcé à s’installer sur le fauteuil qu’elle avait occupé quelques minutes plus tôt, elle lui fit signe de retirer son t-shirt. Jeremy la toisa de mauvaise grâce. Il devinait encore la tension dans la silhouette de la femme, dans son regard luisant.
Elle émit un grognement sourd entre ses dents, agrippa son col.
— M’oblige pas à te désaper. Lorenzo m’a demandé un truc, alors je le fais.
— Vous êtes qui, au juste ?
— Jihane. (Comme l’adolescent ne perdait pas sa moue perplexe, elle ajouta avec suffisance : ) Disons que je suis une sorte de coach, de mentor, de prof et de garde du corps pour Iva.
— OK. Mais… eux, Ivana et son père, pourquoi ils connaissent S.U.I et la Ghost Society ?
Jihane se figea alors qu’elle venait d’imbiber une compresse avec un produit antiseptique. Elle dévisagea son interlocuteur, crispa les lèvres. Puis éclata d’un rire rauque, railleur.
— Bordel, t’es vraiment le petit-fils d’Alexia Sybaris ?
La mention de sa grand-mère tassa Jim dans son fauteuil, ferma un peu plus son visage. Jihane nota sa réaction, la commenta d’un simple sourire de travers.
— Lorenzo est le boss de la Costello Corporation, une société de gestion et de commercialisation d’armement professionnel pour les forces armées, expliqua la femme avec sérieux. C’est une boîte qui a fait son petit bout de chemin depuis presque quarante ans.
Jeremy, qui s’était résigné à retirer son haut, enroula son t-shirt en boule contre son ventre. Si le nom de la société en lui-même ne lui parlait pas, le Costello lui rappelait quelque chose. Sûrement Edward qui l’avait mentionné lors de cette fameuse soirée où il avait croisé Ivana et son père.
— Et si tu te demandes pourquoi ton arrivée dans le quotidien d’Ivana nous a mis sur les nerfs, enchaîna Jihane en se penchant sur son épaule blessée, c’est que Giulia, sa grand-mère, a été en rivalité avec la tienne.
L’adolescent siffla tout bas quand elle tamponna son épaule à l’aide de la compresse. Après avoir nettoyé le gros du sang, elle commenta d’un ton pensif :
— Mon coup de couteau aurait pas laissé de trace, mais Iva a un peu empiré le truc. Va falloir un ou deux points. (Elle reposa la compresse ensanglantée sur la coiffeuse, s’empara de son kit de suture.) Je vais être soigneuse, t’inquiète, mais ça laissera sûrement une petite cicatrice.
La gorge comprimée de Jim ne s’éclaircit pas franchement à la vue des ciseaux, des pinces, du fil et de l’aiguille. Ce n’étaient pas ses premiers points de suture. Mais c’étaient les premiers dans la chambre d’une inconnue, faits par une inconnue, et avec un cerveau bien trop conscient.
— Pour en revenir à Giulia, marmonna Jihane en repoussant doucement le menton de l’adolescent pour lui dégager la vue, les Costello ont eu du mal à avaler la victoire de ta grand-mère quand elle a gagné l’appel d’offres de la Ghost Society pour fonder une société-fille par ici.
— Je savais pas, grommela Jeremy en serrant les poings dans son t-shirt en préparation de la douleur à venir. Mais je vous jure que je… j’ai pas rejoint le Farfalla pour espionner Ivana ou je sais pas quoi. Je la connaissais vraiment pas.
Jihane resta silencieuse tandis qu’elle tirait la chaise de la coiffeuse pour s’installer en face de lui. Elle braqua sur eux la lampe à pied dont se servait habituellement Ivana pour se maquiller ou se coiffer. Le faisceau jeta des plaques blanches sur la peau d’un beige tanné de Jihane.
— Tant que j’ai pas eu de retour de Lorenzo, je crois rien de ce qui sort de ta bouche, gamin. Même si t’es le fils d’Ethan Sybaris, ta famille de barjes est déjà un mauvais point pour toi.
— Je vous ai rien demandé, maugréa Jeremy en tirant sur son collier pour qu’il ne gêne pas la femme pendant sa tâche. Je suis juste serveur pour me faire des sous. Le proprio est mon grand-oncle du côté de ma mère.
— Dans l’absolu, je m’en fous. Maintenant, ferme-la. À moins que tu veuilles que je t’écharpe un peu plus.
Frustré, mais enclin à se retrouver avec des points nets plutôt qu’un saccage de chair et de fil, Jim ravala sa réplique. Quand Jihane crocheta le bord de la plaie, un geignement glissa hors de sa gorge, s’échoua au bord de ses lèvres pincées fermement.
— Désolée, souffla Jihane avec sincérité. Je fais vite.
Elle tint sa promesse. Ça n’empêcha pas Jeremy de souffrir tout le long.

Jim s’était rhabillé et débarbouillé dans la salle de bains attenante quand Lorenzo Costello débarqua de nouveau dans la chambre d’Ivana. La jeune femme en question avait d’ailleurs disparu depuis l’intervention de son père, mais Jeremy n’en était pas mécontent. Le regard perçant de Jihane lui suffisait amplement.
L’adolescent se redressa du fauteuil sur lequel Jihane l’avait obligé à rester tranquille. Elle plaqua une main sur son épaule saine pour l’inciter au calme alors que Lorenzo s’avançait dans la pièce. Le visage de l’homme s’était plissé. Il ne prit pourtant aucun détour pour annoncer d’une voix rauque :
— Je suis désolé pour ce que t’on fait subir Ivana et Jihane. Elles auraient dû me parler de leurs soupçons avant de monter ce… plan.
— Vous avez eu mon père au téléphone ? s’enquit Jeremy sans s’attarder sur le grognement sourd qui s’était échappé de la gorge de Jihane.
— Oui. Il arrive dans quelques minutes pour te récupérer. (Lorenzo soupira, redressa ses lunettes sur l’arête de son nez.) Je suis sincèrement navré, Jeremy.
L’adolescent se contenta de hocher la tête. Du chaos émotif qui lui torpillait la poitrine, c’était le soulagement qui ressortait en premier. Quant au reste, il n’était pas sûr de vouloir mettre le nez dedans. Pas tout de suite, en tout cas.
— Tu voudrais boire ou manquer quelque chose ? l’interrogea Lorenzo après un instant de silence. On peut attendre au salon.
— Ça va aller, merci.
Son estomac était encore trop secoué pour qu’il envisage d’avaler quoi que ce soit.
— Jihane, lança Lorenzo avant qu’ils ne quittent la chambre, tu veux bien retrouver ma fille ? Je ne sais pas où elle est partie.
— Pas de problème, acquiesça-t-elle avant de lorgner en direction de l’adolescent. Désolée, je suppose.
Avant que Jim puisse lui répondre, elle lâcha son épaule et les contourna pour s’éloigner dans le couloir. Ils ne tardèrent pas à lui emboîter le pas dans un silence pesant. Jeremy zieuta les alentours, aperçut quelques photos sur les murs. Lorenzo, plus jeune, sans lunettes, avec son bras droit. Un sourire à moitié édenté d’Ivana, des tresses blondes sur les épaules. Sur un seul cliché, une femme qui lui ressemblait beaucoup. Pas de traces d’elle sur le reste des photos.
Jim resta muet quand ils débarquèrent dans le salon, où les Costello s’étaient construit un nid douillet. Deux canapés en cuir qui étaient sûrement aussi vieux que l’adolescent se faisaient face. Ils croulaient sous les plaids, les livres et les coussins. La table basse qui les séparait n’était pas en meilleur état avec un empilement de mugs dépareillés, une tablette dans un coin, un pot de fleurs séchées dans l’autre.
Sur les murs de brique, des posters de vieux films, une collection de photos de Rome et des banderoles à demi effacées. Jim retint un sourire alors que Lorenzo l’invitait à s’asseoir sur l’un des canapés. Ça ressemblait plus à une planque d’étudiants qu’à un salon familial.
L’adolescent écarta un roman noir à moitié entamé pour s’installer sur le vieux sofa en cuir. À l’autre bout de la pièce, Lorenzo s’enfonça par une ouverture qu’il devina être la cuisine. Il en ressentit quelques minutes plus tard avec une tasse de café. L’odeur, suffisamment forte pour parvenir jusqu’à Jeremy, le fit grimacer.
— J’espère que tu pardonneras ma fille, avança soudainement l’homme, appuyé contre le mur en face de lui. Elle a voulu prendre le taureau par les cornes et éviter une situation compliquée pour nous. Elle avait des preuves et elle en a tiré des conclusions qui paraissent logiques alors…
— Elle aurait pu me parler, l’interrompit Jeremy d’un ton agacé. Oui, elle avait peut-être des preuves, mais elle les a utilisées comme ça l’arrangeait. Bordel, pourquoi le soi-disant fils d’Edward Sybaris viendrait se faire chier à servir des citronnades pendant des mois à Modros tout ça pour… Pour quoi au juste ? Vous êtes pas si importants que ça, non ?
Lorenzo sourit dans sa tasse de café. Il lui avait semblé étonnant que l’adolescent reste de marbre tout ce temps. Voilà qu’il montrait enfin le mordant qui caractérisait sa famille.
— C’est ce qu’elle voulait découvrir, justement. Mets-toi à sa place, Jeremy. Un jeune homme qui est censé être au Nevada, en train d’apprendre à être un Fantôme, débarque soudain dans le bar qu’elle fréquente depuis des mois. Je pense pas qu’elle ait fait le lien tout de suite entre toi et cet Elias. Sinon, elle aurait agi avant. Mais quand elle a compris…
— Je lui ai pourtant dit que j’étais élève de l’école de S.U.I, grommela Jim en croisant les bras. Je lui ai jamais menti, bordel. Mais elle… je sais même pas ce qui est vrai dans tout ce qu’elle m’a dit.
— Eh bien, qu’est-ce qu’elle t’a dit ? souffla l’homme avec un sourire en coin. Je peux t’éclairer sur ce qui est vrai et sur ce qu’elle a pu… imaginer pour t’inciter à te trahir.
— J’avais rien à trahir, contra sèchement Jeremy. Merde, je veux juste qu’on me foute la paix. Mais évidemment c’était obligé que ça me colle au cul.
— De quoi tu parles ? De cet épisode avec ton oncle ? Tu nous as pas dit ce que tu fabriquais sur cette photo, d’ailleurs.
L’adolescent se renfrogna et s’enfonça dans le canapé. Devait-il vraiment des explications à cet homme ? Ça ne le regardait pas, aux dernières nouvelles.
La sonnette le sauva. Lorenzo se redressa du mur, posa sa tasse de café sur la table basse pour s’éloigner dans un autre couloir. Jim déglutit péniblement, agrippa le plaid qui couvrait l’accoudoir du canapé. Pourvu que ce soit son père.
Il perçut la claquement d’une porte puis quelques échos de conversation. Et, sous la voix portante de Lorenzo, celle plus calme d’Ethan. Jeremy souffla entre ses dents, se passa les mains sur le visage. Il avait quitté l’appartement de son père ce matin pour assurer son service de midi au Farfalla et il y rentrerait avec des bleus, des points de suture et l’angoisse que tout finisse toujours par le rattraper.

La brume de doutes qui avait subsisté en Lorenzo concernant Jeremy le quitta pour de bon quand Ethan le prit dans ses bras. L’homme n’avait pas hésité une seconde et son fils s’était laissé étreindre dans un abandon qui en disait long.
Avec le soulagement de ne pas s’être fourvoyé sur le lien entre les deux hommes vint la culpabilité. Si quelqu’un s’en était pris à sa fille de cette manière, il n’aurait sûrement pas affiché une maîtrise pareille.
Ou peut-être Ethan préférait-il garder une masque calme et solide en face de son fils. Dans ce cas, Lorenzo avait tout intérêt à se préparer au déluge qui ne manquerait pas de suivre une fois Jim hors de leur champ de vision.
— Comment tu vas ?
La question plana un moment dans le salon. Ethan avait desserré son étreinte, mais il avait toujours une main posée sur la joue de Jim. Celui-ci jeta un œil vers Lorenzo avant de grimacer.
— Bof. Mais je vais m’en sortir, t’inquiète.
Ethan pinça les lèvres sans le quitter des yeux. Il accepta la réponse blessée de l’adolescent, ôta la main de son visage. Jeremy aurait sûrement beaucoup de choses à lui dire – ou à essayer de lui faire comprendre – une fois seuls.
Lorenzo avait récupéré sa tasse abandonnée entre temps.
— Ethan, je te sers quelque chose à boire ?
— Ça ira, merci. On ne va pas s’attarder.
Alors que Lorenzo acquiesçait avec raideur, Jim bascula de l’un à l’autre. Il s’était vaguement demandé comment le père d’Iva pouvait avoir le numéro du sien, mais la question revenait à la charge.
— Tu le connais d’où ? murmura-t-il à son père alors qu’il enfilait sa veste en grimaçant – les points de son épaule tiraient.
— Boulot, expliqua Ethan en suivant Lorenzo du regard.
Le père d’Ivana était retourné dans la cuisine pour déposer sa tasse. Une fois sa veste sur les épaules, Jeremy fronça les sourcils.
— Quand t’étais agent de la A.A ?
— Oui. On a bossé avec la C&C à quelques occasions. Et puis, la société a un lien avec S.U.I depuis longtemps. La mère de Lorenzo a connu…
— Alexia, termina son fils pour lui. J’ai cru comprendre, ouais.
Son père l’observa d’un air intrigué avant de soupirer. Un autre sujet à aborder. Plus tard.
— Je ne vais pas vous retenir, lâcha Lorenzo avec une grimace quand il fut de retour de la cuisine. Je suis encore désolé pour tout ce qui s’est passé. Je vais en discuter avec Ivana. Elle ne te causera plus de problèmes, mon garçon.
La gorge de Jeremy se comprima comme si le chloroforme – ou toute autre substance qu’Ivana et Jihane avaient utilisée contre lui – était de retour dans sa trachée.
En constatant son expression, Ethan soupira avant de lui proposer à voix basse :
— Prends les clés de la voiture, je suis garé à quelques mètres de la sortie. Attends-moi là-bas, je vais parler de deux-trois choses avec Lorenzo.
Jeremy dévisagea son père un moment avant de hocher la tête. Il supposait que ces deux-trois choses concernaient son séjour auprès d’Edward et la raison pour laquelle Elias Sybaris avait brièvement existé. Et il était reconnaissant à son père de conter ce récit à sa place.
Une fois les clés récupérées, il adressa un bref hochement de tête à Lorenzo.
— Au revoir, Jeremy. Et oublie pas ton vélo ! Il est dehors, à l’entrée. Et encore désolé.
— Salut.
Le mot s’échappa avec peine de ses lèvres, lui fit presque honte. Il hâta le pas dans le couloir qui menait à la porte d’entrée. Dans le vestibule, il reconnut quelques paires de chaussures d’Ivana, grimaça. Par pure mesquinerie, Jim envisagea de briser les fichus talons que l’adolescente avait enfoncés dans son dos quelques heures plus tôt. Au lieu de quoi, il se servit sans vergogne dans la corbeille fourre-tout posée sur une tablette fixée au mur. Un post-it et un stylo en main, il griffonna rapidement ses horaires de travail avant d’ajouter la mention « Passe pas au Farfalla quand j’y suis ». Il plia ensuite le papier et le glissa dans l’une des paires de chaussures.

Jeremy avait allumé l’autoradio. Allongé sur la banquette arrière, yeux clos et jambes tendues contre la vitre, il puisa dans la musique l’équilibre qui lui manquait. Il devait affronter ses émotions. Le soulagement était passé depuis un moment. Il y avait eu la honte, brève et vicieuse, quand Ethan l’avait pris dans ses bras. La honte de s’être retrouvé dans pareille situation. La honte de devoir faire appel à son père pour l’en sortir. La honte que Lorenzo assiste à leurs retrouvailles, prenne conscience de sa vulnérabilité.
L’acide de la trahison, aussi. Trahi par un trop-plein de confiance envers une jeune femme qu’il connaissait à peine. Trahi par la conviction qu’il commençait à vraiment l’apprécier. Trahi par des sentiments qu’il s’en voulait d’avoir éprouvé.
Pendant un moment, il s’était auto-flagellé. Puis sa peine avait trouvé une nouvelle cible. Avait mué. Sa poitrine était engourdie par une colère glacée. Une rage sous-jacente qui ne l’avait jamais vraiment quitté, depuis qu’il avait compris que rien ne tenait complètement debout dans sa vie.
La colère l’avait ramené trois ans en arrière, quand il avait découvert que sa mère et sa sœur avaient disparu de leur appartement. Quand tout n’avait été qu’une descente ardue pour se retrouver dans la toile de son oncle. Pour devenir un outil modulable à souhait et répondre à des ambitions déplacées.
Jim n’avait jamais pu régler ses comptes avec Edward, avec cette famille maudite qui avait ruiné le bonheur de la sienne. Pour se construire un semblant de sécurité au sein de la Ghost Society, il avait ravalé sa rage. Accepté les ordres d’Edward. Et, quand on l’avait extirpé de cette toile, la colère était revenue. Contre ses parents, ses amis, sa famille proche. Contre tous ceux qui avaient vécu sans lui, pendant un an et demi.
Mais pas contre son oncle. Pas contre l’instigateur de tout ça. Les premiers mois, il avait même regretté certains moments passés au centre de formation. C’était plus facile de tomber dans une fausse mélancolie que d’affronter des proches qui avaient changé. Que de s’affronter lui-même.
Edward se targuait de l’avoir reconstruit, remis sur ses pattes et dans le droit chemin. Jeremy n’oubliait pas ce qu’il avait appris à ses côtés. Mais il prenait aussi conscience, avec un retard consternant, combien Ed l’avait cassé. Monté contre ses proches. Changé en poupée.
Et, voilà que maintenant, cette poupée d’Elias Sybaris hantait son quotidien. Avec le temps, Jim s’était enraciné auprès de ses parents, de sa sœur et ses amis. Il avait oublié cet oncle et cette famille paternelle qui les surplombaient dangereusement. Sa colère s’était tassée, enfouie sous les souvenirs plus heureux qu’il se fabriquait jour après jour.
Son propre déni effrayait Jim. Il avait passé plus d’un an centre de formation de la Ghost, des heures et des heures en compagnie des Sybaris à les écouter conspirer pour leurs ambitions – parfois les uns contre les autres. Comment avait-il pu penser que tout disparaîtrait en silence, sans laisser de traces ?
À présent furieux envers lui-même, Jim jura entre ses dents, se redressa sur la banquette arrière et coupa la musique. Le silence tomba brièvement, saturant ses oreilles. Puis revinrent les bruits de la ville, de la circulation, des discussions.
Un coup contre la vitre. L’adolescent sursauta, s’agaça de sa propre peur alors qu’il déverrouillait les portières pour que son père puisse entrer. Ethan apporta avec lui l’odeur de café qui avait enivré le salon des Costello.
— Ça va mieux ?
La question fit écho à celle posée quelques minutes plus tôt. Jeremy scruta le visage de son père. Le pli sur son front. La préoccupation au fond de ses yeux ambrés. Ses lèvres pincées, les ridules autour.
— J’en ai marre.
L’adolescent se rassit au bord de la banquette arrière, une main sur le siège devant lui. La colère lui brûlait le cœur à présent. La gorge et les yeux.
— J’en ai marre de tout ça. Je veux juste qu’on me foute la paix.
Les sourcils bruns d’Ethan se froncèrent, amenèrent une dizaine de nouvelles ridules aux coins de ses yeux. Jeremy s’en voulut. D’avoir tant vieilli son père. D’avoir tant assombri son regard et éteint son éclat.
— Je veux plus qu’on me fasse du mal, chuchota-t-il du bout des lèvres, ses cordes vocales étranglées par cette simple vérité.
Ethan se tordit sur le siège avant pour glisser une main sur son bras et une autre contre sa joue. Ses doigts étaient frais sur sa peau rendue chaude par les coups qu’elle avait encaissés.
— Jem, murmura son père d’une voix éraillée, je suis tellement désolé. Encore une fois, c’est à cause de ma famille.
L’adolescent hocha la tête. Il savait qu’il peinait son père, mais il avait compris depuis longtemps que sa relation avec lui était teintée de ces regrets, de cette douleur diffuse et constante. Qu’ils répercutaient l’un et l’autre des émotions conflictuelles.
Sous la colère, le chagrin enfla brusquement. Naquit près de ses yeux, où la main d’Ethan le touchait encore. Même ça, ces retrouvailles, le fait de vivre à nouveau ensemble, Edward leur avait imposé. Ethan avait toujours manqué à Jeremy. Mais le temps avait donné à l’absence de son père une saveur différente. Un peu moins triste, un peu plus amère. Et quand ils avaient dû renouer pour enquêter sur la disparition de Maria et Thalia, Jim était tombé de haut. Tombé sur des émotions faussées par des mensonges et des demi-vérités. Tombé sur un père soucieux, aimant, loin de l’image qu’il s’était forgée avec le temps et le silence.
Ça avait rendu les choses beaucoup plus difficiles, quand il avait trahi sa confiance pour rejoindre Edward. Alors qu’il découvrait qui était réellement son père, l’adolescent avait choisi pour eux tous le fin mot de l’histoire. Et, quand il était revenu, sa perception d’Ethan avait de nouveau été manipulée, édulcorée, par une famille qui l’avait toujours rejeté.
Les larmes gonflèrent ses paupières, coulèrent sur les doigts de son père. À seize ans passés, Jeremy craignait que ce soit trop tard. Qu’il n’ait plus de quoi construire une sincère complicité avec Ethan. Que l’homme lui-même ait un intérêt restreint pour ce fils presque adulte.
Pourtant, la vérité était là, à portée de doigts, posés sur sa joue et sur son bras. Dans les gestes tendres que son père avait toujours su lui porter. Dans leurs questions, leurs échanges, leurs rares éclats de rire communs.
— Jeremy, souffla Ethan en bougeant sa main de sorte à essuyer les larmes qui roulaient sur sa peau abîmée. Jem, on va s’en sortir.
L’adolescent ne put empêcher un bref rire dépité de lui échapper. Si tout ça n’avait dépendu que d’eux-mêmes… Mais il y avait ces familles, ces liens passés et présents, ces chaînes et ces menottes, tous ces rouages qui se frictionnaient les uns les autres en produisant des étincelles.
Avec un soupir fébrile, Jim ferma les yeux et appuya le front contre le siège devant lui. Ethan lui caressa la nuque jusqu’à ce que les larmes se tarissent. Après quoi, il ramena son fils à la maison.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

Message par louji »

- Casting Picrew -


Hello 👋

Rien de folichon, je voulais juste partager un casting Picrew des personnages adolescents. Adolescents, parce que le modèle a une apparence de jeune personne, donc désolée pour les persos adultes de l'histoire.
Pour rappel : les Picrew ont des possibilités de personnalisation limités, donc il y a beaucoup d'éléments qui ne correspondent pas totalement aux personnages (RIP les cheveux de Trice). Ça reste une façon de se les représenter plus ou moins. Vous pouvez toujours vous faire une meilleure idée avec les fiches personnages où il y a une petite photo + des éléments descriptifs.

Le modèle est par ici

J'ai classé +/- par binômes :roll:


Jeremy
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Ryusuke
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Thalia
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Aiden
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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

Message par louji »

Je sais que y'a beaucoup de persos, alors un petit organigramme réalisé avec les pieds vous attend sous ce chapitre 👍


- Chapitre 36 -



Vendredi 15 décembre 2023, Dourney, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


La salle de conférence du Centre bruissait. Les soixante élèves de 6ème année du parcours S.U.I avaient été rassemblés par leurs professeurs d’EPSA. Ils essayaient tant bien que mal de contenir l’impatience des adolescents en attendant le discours du directeur. La fin de semaine mettait à rude épreuve des nerfs déjà bien titillés par une matinée passée à s’entraîner.
Ethan sourit quand Manuel se rassit après avoir passé une chasse à deux élèves bruyants de sa classe. Il zieuta par-dessus son épaule pour s’assurer que son fils ne faisait pas partie des fauteurs de trouble. Pour l’instant, Jeremy se tenait tranquille. Ethan s’imaginait déjà l’adolescent agité qu’il ramènerait à la maison une fois le discours terminé. Assis au fond avec ses amis, Jim finit par trouver son regard et pencha la tête de côté d’un air interrogateur. Ethan le rassura en secouant le menton.
Ryan Scott se présenta enfin sur l’estrade. Il avait troqué son habituel costume beige par une version plus sombre. Même ses yeux bleu pâle avaient perdu leur éclat rieur. Ethan se redressa sur la chaise en plastique, inspira profondément. Ses deux collègues et lui-même savaient déjà ce qui les réunissait en ce vendredi après-midi dans la salle de conférence.
Pour les élèves dans leur dos, c’était plus inhabituel. Il ne se passait normalement rien de remarquable en 6ème année. C’était en 7ème année, la dernière, que les lycéens subissaient les examens finaux et pouvaient rencontrer quelques surprises.
— Bonjour à tous, entama sobrement le directeur après avoir récupéré le micro sur son pied. Je suis désolé de vous faire rater une heure de cours pour ce petit discours.
Des ricanements dans la salle. Ethan ne leur en voulut pas, même s’il ramena le calme d’un geste sec par-dessus son épaule. Comme si une heure de cours allait manquer à des adolescents.
— Vos professeurs d’EPSA et la direction de l’École ont une annonce particulière à vous faire, poursuivit Ryan en approchant du bord de l’estrade pour capter l’attention des élèves. Ça ne va pas vous impacter avant l’année prochaine, mais nous voulions quand même vous en parler en avance.
Le directeur attendit que les derniers chuchotis se dissipent pour reprendre :
— Vous n’êtes pas sans savoir que S.U.I fait partie d’un réseau d’agences plus global appartenant à la Ghost Society. Même si ça doit vous paraître flou et lointain, sachez que notre société-mère n’est pas indifférente aux réussites de l’École.
Les murmures derrière Ethan étaient trop faibles pour qu’il les fasse taire. Et il préférait ce léger brouhaha inoffensif aux pensées brûlantes qui l’assaillaient à la mention de la Ghost Society.
— Notre école est le plus grand centre de formation de ce réseau. Mais il y a deux autres agences qui forment leurs propres effectifs. Et c’est ce qui va nous intéresser pour l’année prochaine.
Alors que Ryan marquait une pause pour reprendre sa respiration, une élève d’Ethan se pencha vers lui et souffla :
— On peut poser des questions, monsieur ?
— Pas tout de suite, répondit-il à voix basse. Le directeur vous dira.
Ethan adressa un petit sourire désolé à l’adolescente qui se repliait sur sa chaise avec une moue frustrée. Il se rappelait bien la tornade d’interrogations qui l’avait tourmenté quand il avait lui-même appris la nouvelle.
— La Ghost Society a décidé de nous challenger, en quelque sorte. Pour se faire, ils veulent mettre en compétition tous les élèves de dernière année. Pour l’instant, les modalités ne sont pas définitives ; c’est pourquoi ça ne commencera pas avant l’année prochaine. Vous serez la première génération test. Ce projet porte pour l’instant le nom de Réseau et je vous prierais de ne pas trop l’ébruiter auprès de vos cadets. Pas la peine de les inquiéter pour quelque chose qui n’est pas encore entièrement déterminé.
Les visages plissés des adolescents, les murmures sur leurs lèvres et la confusion dans leur regard n’échappèrent pas au directeur. Il retourna près du micro pour le déposer sur son pied et annonça :
— J’imagine que vous avez plein de questions. Je vous dis d’avance que je n’ai pas réponse à tout et que je suis dans l’attente de plus d’informations de la part du responsable du côté de la Ghost Society. Mais, allez-y un par un, je vais faire au mieux.
Une main s’était vivement levée depuis le fond. Ryan Scott plissa les yeux pour reconnaître son élève, hocha le menton dans sa direction.
— Valentina, vas-y.
— On sait si ça va durer toute l’année prochaine ?
— Il y a peu de chance. Il faudra forcément croiser des élèves des autres centres de formation, mais on ne peut pas se permettre de faire ça tout au long de la dernière année. Je pense que ça aura surtout lieu sur les derniers mois, quand il y a les examens finaux.
Une autre élève avait levé le bras, près des trois professeurs d’EPSA rassemblés devant l’estrade. Comme le directeur l’incitait d’un sourire, elle demanda :
— Les autres élèves vont venir ici ou c’est nous qui allons bouger ?
— Eh bien, ça fait partie des choses à définir pour de bon. Mais à priori, ce sera eux qui viendront. Nous avons les plus grands locaux. Ce serait le plus simple pour tout le monde.
Deux, trois puis quatre mains se dressèrent dans la salle. Ryan serra les siennes autour du micro, repoussa la fatigue. Plus que quelques heures et c’était le week-end.

Ryusuke jouait avec la coque de son téléphone, plongé dans ses pensées. Avec son groupe d’amis, ils s’étaient tous installés dans un coin du bâtiment des salles de classe. Leur prochaine heure de cours n’avait lieu que dans quinze minutes.
En attendant, ils débattaient à qui mieux-mieux sur ce qu’on leur avait annoncé. Kaya avait hâte d’en découdre avec de nouveaux élèves. Jason craignait que les niveaux ne soient pas alignés. Valentina stressait à l’idée de les affronter en plus des examens de dernière année. Tess ne pensait qu’aux apprenties Amazones, auréolées de mystères.
Et Jim gardait le silence. Ryusuke rangea son téléphone, se glissa près de lui contre le mur. Depuis le discours du directeur, son ami s’était assombri. Il avait l’air de penser à mille choses en même temps, sans pouvoir en démêler une seule.
— Tu en penses quoi ? De ce projet Réseau ?
— Que c’est Edward derrière ça, marmonna Jeremy sans détour. Et que j’étais pas du tout au courant. Je sais pas de quand ça date. Ni à quel point il est impliqué… mais il l’est forcément.
— Ah bon ? Pourquoi ? C’est vaste, la Ghost Society, non ?
— Oui, mais il est en partie responsable du centre de formation, expliqua son ami, les yeux perdus dans le vague. Le projet Réseau vient de la Ghost. Ils veulent challenger leurs recrues-Fantômes… Ça le concerne forcément.
Ryusuke colla la langue à son palais en cogitant à ce que lui disait son compagnon. Ça expliquait l’attitude dispersée de Jeremy depuis quelques minutes. Et la tension qui crispait sa mâchoire.
— Ça te stresse ?
— Un peu, ouais. Les recrues-Fantômes de notre âge, je les connais. C’est pas des rigolos. Et puis… ça me rappelle le temps que j’ai passé là-bas.
— Je comprends. (Ryusuke lui serra le bras avant de casser le contact pour ne pas le mettre mal à l’aise.) Même ta cousine t’a rien dit ?
— Nan, c’est ça qui est encore plus bizarre, grommela Jim en se frottant le dessus de la main dans un geste nerveux. J’espère qu’Edward lui a pas foutu la pression ou un truc comme ça.
Jeremy quitta le vide pour lorgner vers le couloir, où le reste de leur classe attendait le début du cours. Il enchaîna toujours à voix basse, pour que sa discussion reste privée avec Ryu :
— Et je pense à mon père. Ça doit lui foutre les boules aussi. Si ça se met vraiment en place à l’École, Edward va sûrement ramener sa fraise. Ils se sont pas vus depuis un bail. J’ai peur de ce qui pourrait se passer.
Ryusuke, qui n’était pas encore arrivé à ce stade du raisonnement, grimaça. Depuis le retour de Jim, il avait eu le temps de comprendre les tensions familiales qui agitaient les Sybaris.
— Merde, c’est clair. Edward vous la joue à l’envers, encore une fois.
— Ouais. Mais bon, cette fois c’est vraiment professionnel. Il s’amuse pas avec notre famille pour son plaisir personnel.
Le dépit dans la voix de Jeremy tira sur le cœur de Ryu. Il se tourna pour bloquer la vue à son ami, le prit par les épaules. L’ombre qui couvrait les iris dépareillés de son ami s’éclaircit alors que Ryusuke affichait une expression déterminée.
— Quoi qu’il se passe avec ce projet Réseau, souffla Ryu, on est ensemble. Tu peux compter sur moi. Sur Tina, Jason et les autres.
Un léger sourire aux lèvres, Jim tapota les bras de son ami, hocha la tête.
— Oui, on a passé un deal, rappelle-toi. J’arrête de tout vouloir régler tout seul.
Soulagé, Ryusuke le lâcha avant de lui tapoter le crâne. Il en profita pour aplatir quelques épis.
— Comme quoi, ça finit par rentrer.

Il avait plu tout le reste de l’après-midi. Jim releva sa capuche avant de sortir du bâtiment, reniflant l’air chargé d’humidité. Alors que ses amis se dirigeaient vers la sortie ou le Centre, l’adolescent les salua de la main et partit s’isoler près des tables de pique-nique. Avec le mauvais temps et la fin des cours, Jeremy ne risquait pas de croiser qui que ce soit.
Il tripota son téléphone plusieurs secondes avant de se décider à lancer l’appel. Avachi sur le banc, Jim ne se redressa que lorsque la voix de Rebecca s’éleva, sérieuse comme toujours :
— Oui, gros naze ?
— Salut, Becca. Je peux te parler ?
— T’es en train de le faire.
Jeremy roula des yeux, même si sa cousine ne pouvait pas voir son exaspération. Après avoir ravalé une réplique plus acide qu’il ne l’aurait voulu, il grommela :
— C’est sérieux.
— OK. Deux secondes. (Il perçut le bruit éloigné de sa respiration, quelques échos, une porte qui claque puis un meuble qui grince.) Vas-y, je t’écoute.
— Tu sais ce que c’est, le projet Réseau ?
Rebecca grogna à l’autre bout des ondes. D’une voix lasse, elle répondit finalement :
— Oui. Mon père m’en a parlé y’a quelques mois. On vous l’a enfin annoncé, du coup ?
Décontenancé, Jim observa la chute des gouttelettes sur le béton pendant quelques secondes. Après quoi, il gronda tout bas :
— Tu savais ? Pourquoi tu m’as rien dit ?
— Mon père m’a fait promettre de pas t’en parler, expliqua Rebecca sans sourciller. Même ton père pouvait rien te dire.
Vexé, Jim serra plus fort son téléphone, soupira.
— Tu sais, j’aurais rien dit. Au pire, j’en aurais parlé avec Ryu et peut-être nos potes. Mais…
— Et eux-mêmes en auraient parlé à leur famille. Qui en aurait discuté avec les autres parents d’élèves. Puis tous tes petits camarades de classe auraient été au courant.
Agacé par cette logique implacable, Jeremy claqua la langue. Il écrasa une goutte d’eau qui avait traversé sa capuche et roulait sur son front.
— Bon et j’imagine que tu pourras rien me dire si t’en apprends plus ?
— Nan, arrête de me soudoyer, grand gamin. Tu apprendras en même temps que tes camarades. Et puis de toute façon, c’est mon père qui gère ça, pas moi. On se voit encore moins qu’avant et, quand on se retrouve, on parle pas forcément boulot.
La culpabilité mit complètement fin aux idées de Jim. Il se cala contre le rebord de la table, étendit les jambes devant lui.
— Ça se passe comment, d’ailleurs ? Tes premières missions de Fantôme ?
— Ça… se passe. Je demande des affectations pas trop complexes. Des trucs qui peuvent m’emmener à l’autre bout du pays, si possible. Ne pas voir les Sybaris me fait bizarrement un bien fou.
— Tu m’étonnes, grinça l’adolescent. Je suis content pour toi, en tout cas. T’es de plus en plus indépendante.
Rebecca acquiesça d’un grognement sourd. Elle avait l’air épuisée.
— T’es où, là ? En mission ?
— Nan, au siège de la Ghost. Mais je suis rentrée y’a une heure à peine. J’allais prendre une douche quand t’as appelé.
Jim sourit, zieuta le ciel couvert et menaçant qui crachait ses larmes sur l’École.
— C’est le déluge, ici. Pas la peine d’être chez moi pour me faire rincer.
— Si tu me parles de météo, c’est que je peux couper l’appel, le railla sa cousine avant d’ajouter plus doucement : en vrai, je vais te laisser là, Jem. Je rêve de dormir.
Le surnom tira à Jim une moue surprise.
— Tu m’appelles Jem, maintenant ? Ça me fait bizarre, y’a que mes parents et leurs amis qui m’appellent comme ça.
— Je peux pas t’appeler gros naze à chaque fois. J’ai encore un peu de compassion.
L’adolescent commenta sa réponse d’un rire forcé avant de déclarer :
— Bon, je te laisse prendre ta merveilleuse douche. À bientôt, Becca.
Quand l’appel se coupa, Jim observa l’écran noir de son portable avec une drôle de lourdeur dans la poitrine. Un an et demi qu’il n’avait pas revu sa cousine. À quelques occasions, ils avaient fait des appels en visio, mais c’était loin d’être similaire à une rencontre physique.
Elle lui manquait vraiment. Et, entre sa récente prise de fonction en tant que Fantôme et les propres activités de Jim, l’adolescent s’imaginait mal trouver le temps pour de réelles retrouvailles.
Avec le projet Réseau, c’était peut-être même son oncle qu’il reverrait avant sa propre cousine. La perspective lui tira une grimace aussi sombre que le ciel.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

Message par louji »

- Récapitulatif des personnages -



J'avais déjà réalisé un organigramme au début du T2 et voilà une version à jour :D

Sont présents les personnages introduits dans le T1 et les personnages du T2. À priori il y en aura pas d'autre avant le T3 car tous les personnages du T2 (marquants) ont été introduits.


Spoilers Tome 2 - chapitre 34 requis ⚠️
Spoiler
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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

Message par louji »

- Chapitre 37 -



Samedi 30 décembre 2023, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Sous l’éclat tamisé de ses plafonniers de style industriel, le Farfalla bourdonnait. Ce n’était pas encore le Réveillon, mais l’aura de la nouvelle année planait dans les esprits. Et dans le bar-restaurant, l’ambiance était déjà de mise : les murs de briques croulaient sous les banderoles et les cartes de vœux en provenance du monde entier. On avait laissé une musique de fond, mais l’estrade accueillant les groupes était en pleins préparatifs. Un concert était prévu pour animer la soirée.
Maria observa les environs avec un sourire. Depuis que son fils travaillait ici, elle rendait souvent visite à son oncle. Elle l’avait plus vu au cours de l’année passée que durant le reste de sa vie. Un oncle duquel sa mère n’avait jamais cherché à la rapprocher. Avec douceur et prudence, elle renouait avec cet homme aussi patient que passionné.
Elle repéra ses amis dans un large box où se côtoyaient plusieurs tables. Grace lui adressa un signe de la main. En face d’elle, Mike et Ethan la saluèrent d’un hochement de tête. En louvoyant entre les tables déjà occupées, Maria remarqua Thalia et les amis de son fils au fond du box. Ryu et sa fille s’excusèrent auprès de leurs camarades pour rejoindre Maria. Elle les étreignit tour à tour avant de rendre son accolade à Grace.
— Pas trop stressée ? souffla Maria à son amie tandis que Mike tendait son poing pour qu’elle y cogne le sien. Salut, Mike.
— Un peu, avoua Grace en se rasseyant. Toi aussi, non ?
— Pas plus que nos fils respectifs, je pense.
Elle échangea une œillade avec Ethan qui s’était contenté de la saluer d’un sourire poli. Il s’était assis en face de Mike pour que Maria puisse s’installer en tête-à-tête avec sa propre amie. Elle remercia silencieusement Grace d’avoir choisi la place à côté d’Ethan. Même si leurs échanges étaient plus décontractés, il y avait toujours cette brume de non-dits entre eux.
— Leur premier vrai concert, souffla Grace en plaçant une mèche de cheveux derrière son oreille. Ils doivent être terrifiés.
— T’as pensé à prendre un pantalon de rechange ? intervint Mike, le menton sur son poing. Sûr que mon p’tit gars va mouiller son froc.
— Mike, grogna Maria en lui enfonçant un doigt dans l’épaule, tu serais prié d’avoir un peu plus de considération pour ton filleul.
L’intéressé lui adressa un sourire mutin en retour, ses yeux gris luisant sous le halo chaleureux des plafonniers. Elle avait beau plaisanter avec Michael, elle-même avait passé une bonne demi-heure au téléphone avec son fils le matin-même pour le rassurer. Wyatt se produisait pour la première fois en concert dans un lieu public. Face à des gens qui n’étaient ni leur famille ni leurs amis.
Antonio, l’oncle de Maria et propriétaire du Farfalla, s’était montré d’un enthousiasme débordant quand il avait appris que son petit-neveu était chanteur et guitariste dans un groupe de rock. En l’espace de quelques semaines, il avait convaincu l’adolescent et les trois autres membres du groupe de se produire dans le bar-restaurant.
Et voilà que ce jour était arrivé. La veille d’un réveillon. Une quarantaine de clients serrés dans une nuage de rires et d’ivresse bourdonnait entre les quatre murs. Pour l’instant, ils ne faisaient pas encore trop attention à l’estrade. Wyatt finalisait ses préparatifs. Ce n’était qu’une question de minutes.
Des minutes un peu trop courtes. Caché derrière l’estrade, empêtré de câbles et de nervosité, Jim avait suivi l’arrivée de ses proches au compte-goutte. Chaque visage familier en plus avait été une épine d’angoisse dans son cœur. Des visages pour l’instant détendus, souriants, impatients. Des visages que Jeremy était terrifié de décevoir.
— Haut-les-cœurs, Jimmy.
L’encouragement venait d’être soufflé à son oreille. Il se retourna, considéra une Trice rayonnante. La bassiste et chanteuse de Wyatt avait misé sur un ensemble en similicuir qui faisait ressortir ses braids bordeaux et l’argenté de ses bijoux. D’eux tous, c’était la plus détendue. La plus enthousiaste et la plus impatiente. Sous l’effet du stress, Aiden s’était tu et claquemuré dans une sorte de répétition mentale. Jason se focalisait sur les derniers ajustements.
Jim tordait les câbles entre ses doigts, oubliant qu’il devait chauffer sa voix et préparer sa propre guitare. Il était à deux doigts de ne pas se rappeler son propre nom alors que le trac lui brûlait les entrailles.
— Je vais vomir, je crois, geignit-il en se tournant vers la porte des toilettes.
— Va vomir, si ça peut te faire du bien.
Le pragmatisme de Beatrice l’apaisa bizarrement. Son amie lui tordit la joue avec l’adresse d’une grand-mère sénile avant de se glisser près d’Aiden. Ses gestes se firent plus tendres alors qu’elle murmurait à l’oreille du batteur. C’était sûrement plus facile de rassurer son amoureux.
Les genoux cotonneux, Jeremy se traîna vers Jason, qui grattait quelques notes sur sa guitare. Il l’observa faire ses ajustements avec une admiration non-feinte. Jason s’était dévoué à ce concert dès lors que Jim avait annoncé que son grand-oncle leur laissait l’estrade de ce samedi soir. Bien que d’un naturel effacé, Jason s’était montré persuasif avec les membres du groupe. Avec leur accord, il avait programmé beaucoup plus de sessions d’entraînement, finalisé les arrangements de leur première chanson originale. C’était le parolier de Wyatt et le compositeur avec la complicité de Trice. Aiden se contentait de suivre, ouvert à toutes options tant qu’il battait caisses et timbales. Jeremy avait observé par-dessus les épaules de ses camarades les dernières retouches de Noir Absolu. Il était à la traîne sur la question des arrangements musicaux. Il commençait à se sentir à l’aise avec sa voix et son instrument, mais la composition était encore trop complexe pour lui.
Noir Absolu. Jim avait souri en voyant le titre la première fois. Mais son rictus s’était dissipé à la lecture. Trice lui avait assuré que les paroles venaient de Jason, qu’elle n’avait que proposé des corrections grammaticales ou des sonorités plus percutantes.
Les paroles en écho lointain dans son esprit, Jim observait son ami. Le pli concentré entre ses sourcils clairs. L’éclat déterminé de ses yeux azurs. Alors que Jason pouvait se laisser porter volontiers par l’ivresse de la musique lors de leurs répétitions, il avait été d’une rigueur presque glacée des derniers temps. Du moins, quand ils interprétaient Noir Absolu. L’adolescent y avait encré ses maux. Ancré ses silences. Hurlé les ténèbres qu’un père maltraitant avait plantées dans son cœur.
Avec des gestes fébriles, Jim s’efforça d’accorder son instrument. Trice l’avait chanté en solo pour la présenter au reste du groupe, la première fois. Elle avait ensuite fait un duo avec Jim pour qu’il puisse se familiariser avec. Et, d’un accord tacite entre l’adolescente et Jason, ils avaient demandé à Jeremy qu’il la chante seul dans sa version finale. Jim avait fini sa première interprétation en solitaire les larmes aux yeux. La brûlure des mots sur la langue. Le souvenir de la rage du père de Jason sous son crâne. Prendre la responsabilité d’être le chanteur principal pour leur première composition originale ne lui plaisait pas tant que ça. C’était une pression qu’il n’était pas certain de pouvoir subir.
Mais il y avait eu dans le regard de Jason un contentement, un soulagement de pansement arraché à la hâte pour souffrir moins longtemps. Une approbation. Jim avait été rassénéré, touché par la confiance que son ami plaçait en lui.
En vérité, s’il y avait bien une personne que Jeremy craignait de décevoir ce soir, c’était son ami.

Le cœur de Grace bondit dans sa cage thoracique quand son fils et le reste du groupe se présenta sur scène. Les lumières de la salle se tamisèrent pour faire la belle part à l’estrade. Une batterie, qui restait toujours sur place, était calée sur le fond. Aiden y était installé, le visage caché par ses cheveux longs. Devant lui, les trois autres membres se tenaient sur une même ligne. Grace ne put s’empêcher de sourire et de brandir son téléphone pour photographier son fils. Comme Ethan faisait de même, elle se sentit un peu moins gênée.
— Tu m’enverras les photos ? Je suis pas à la meilleure place pour les prendre.
Grace tourna le cou pour observer une Maria coincée derrière la carrure imposante de Mike.
— Bien sûr !
Maria n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit, car sa fille venait de plonger vers elle en pointant du doigt l’estrade. Le rire de Thalia ricocha dans le box alors que son frère se tortillait sur scène. Grace considéra l’adolescent nerveux avec compassion. Sur l’estrade, chacun gérait son trac à sa façon. Et si Jim le témoignait dans une gestuelle de balancier, la rigidité de Jason était tout aussi parlante aux yeux de la femme. En temps normal, son fils était traversé de ces petites ondulations qui marquaient une personnalité, un tempérament. Jason tapait distraitement du doigt ou du pied. Souriait vaguement sans s’en rendre compte. Se frottait le coude quand il réfléchissait.
Là, il s’était figé. Figé dans la prestation qu’il devait offrir. Figé dans l’attente des premières notes. Grace retint son souffle quand Trice s’approcha du micro. Après avoir inspiré brusquement, elle déclara d’une voix forte, mais un peu trop hâtive :
— Bonsoir, on est le groupe Wyatt. On fait du rock, du métal, de l’alternative et des trucs comme ça. Euh, merci de nous écouter. On va surtout jouer des reprises, comme on est un jeune groupe. Mais on a aussi une chanson originale à vous proposer.
Comme elle reculait avec une moue embarrassée, des applaudissements saluèrent sa présentation. Le box qu’occupait Grace avec ses proches se révéla le plus bruyant. Les amis de Jim et Jason sifflaient et hurlaient leur soutien. Mike tapait contre la cloison en métal pour provoquer le plus de bruit possible.
Grace les considéra avec amusement, leur envia leur exubérance. À l’instar de son fils, elle avait grandi et vieilli avec un tempérament calme. L’idée de crier ou de taper du pied la mettait mal à l’aise. En face, elle vit Maria lever un pouce vers l’estrade. Grace y porta de nouveau son attention, imita le geste de son amie. Jason et Jeremy, attirés par le tapage de leur box, leur souriaient maladroitement.
Quand le vacarme s’apaisa, chaque membre de Wyatt se consulta d’un regard entendu. Après un hochement de tête commun, Jason réhaussa sa guitare électrique, en crocheta les cordes avec habileté. Les premières notes s’élevèrent entre les tables, se répercutèrent dans les boxes, arrachèrent quelques frissons. Aiden attaqua les percussions, fit résonner les cages thoraciques. Trice les rejoignit quelques mesures plus tard, vint chatouiller les tympans des fréquences basses et suaves de son instrument.
Quand le premier couplet chanté se présenta, Jim et Trice s’approchèrent des micros. Leurs voix s’élevèrent avec justesse, s’enveloppèrent l’une et l’autre avant de se séparer sur leurs harmoniques respectives.
Grace se redressa, un large sourire aux lèvres. C’était quelque chose d’assister aux répétitions de Wyatt dans le garage de sa maison. L’expérience était autrement renversante dans un lieu prévu pour les concerts.

Entracte. Un peu moins de tract. Jason essuya la sueur sur son visage et sa nuque. Entre la chaleur ambiante d’une quarantaine de corps entassés entre quatre murs, la pression du concert et le faisceau des spots lumineux braqués sur eux, l’adolescent était en nage. Il se félicita d’avoir opté pour un simple t-shirt malgré la moue concernée de sa mère quand elle l’avait vu sortir de la maison.
Jason vida la moitié de sa gourde, considéra ses trois camarades. Trice et Aiden discutaient tout bas, les mains liées. Jeremy était assis contre le mur et essuyait son front avec le col de son haut. La sueur plaquait les mèches ébouriffées de sa nuque et de ses tempes sur sa peau. Jason retint un sourire ; il avait l’air d’un épouvantail sous la bruine.
— Ça va ?
Jim dressa le nez, flasha un sourire crispé à son ami.
— Euh, ouais. Je me suis pas pissé dessus et j’ai pas gerbé sur le public. J’crois que c’est déjà bien.
Jason rit tout bas avant de s’asseoir à côté de lui contre le mur. Leur public était réceptif. Les chansons interprétées par Wyatt étaient des classiques du genre, récents et moins récents, qui déplaisaient rarement. Les enthousiastes tapaient du pied en rythme et les plus impliqués chantaient à tue-tête.
Trice et Jim s’étaient donné la réplique avec aisance. Ils étaient plus à l’aise pour les refrains en commun. Plus équilibrés. Jeremy avait une voix plus marquante, vibrante, mais aussi moins d’expérience et de justesse. Comme leurs tons de voix ne s’accordaient pas forcément de façon idéale, ils avaient aussi fait le pari de couplets en solitaire. D’après les réactions du public, leur recette fonctionnait plutôt bien. À voir si leur unique composition originale de la soirée susciterait le même enthousiasme.
Les paumes de Jason se couvrirent de sueur. Noir Absolu était un abîme de ce qu’il n’avait jamais su expliquer ni exprimer. De la violence des coups, des regards et des mots. Du silence qui entourait ce vacarme depuis son enfance. Du silence de sa souffrance.
Il chercha sa mère du regard. La trouva en train de rire avec Michael. Quand Rick s’en était pris à lui après que Jim était venu dormir à la maison, Grace avait cherché à comprendre. Ce qu’elle avait redouté pendant des années – que son ex-mari violent lève les poings et la voix après leur fils – était donc vrai. Double choc à l’arrière du crâne : non seulement Rick n’avait jamais changé, mais Jason n’avait jamais trouvé le courage de parler.
L’adolescent avait bien essayé, à quelques reprises. Ce n’était pas un manque de confiance envers Grace. C’était la crainte de brandir un miroir au visage de sa mère. De briser ses espoirs, depuis trop longtemps malmenés. De devoir assumer ce que la révélation de cette violence entraînerait.
Quand la vérité avait éclaté et dardé ses bouts de verre sur leur famille, Jason n’avait toujours pas su trouver les mots. Il avait trouvé le soutien et la compassion de sa mère et de ses amis. Et, au bout de quelques semaines, trouvé l’échappatoire. Avec ferveur, il avait craché ses démons sur le papier. Le papier uniquement. L’écran de l’ordinateur lui fichait la migraine. Le papier la soignait.
— J’vais faire de mon mieux.
Jason quitta sa mère du regard, le posa sur son ami. Une grimace sérieuse figeait les traits de Jim. Sous le faisceau de l’un des spots braqués vers l’estrade, ses yeux avaient pris l’éclat de l’ambre et de l’émeraude.
— Je compte sur toi, souffla Jason en lui serrant le bras.
Il se releva, tendit la main à Jeremy pour l’aider. Une fois debout côte à côte, ils prirent une inspiration commune. Il était temps d’y retourner.

Au milieu de l’interprétation de Noir Absolu, Grace remarqua le silence. Le silence de leur box, où ses proches découvraient les creux sombres et les arêtes cassées de son fils, le silence d’une salle qui retient son souffle, le silence de son propre cœur. Qui osait à peine battre, de peur d’interrompre ce témoignage. Il y avait quelque chose de perturbant à entendre la souffrance de Jason chantée par quelqu’un d’autre. Comme une biographie écrite par une plume étrangère.
Une part de Grace aurait aimé que ce soit la voix de son fils sur ces mots. Que ce soit lui au micro. En même temps, comment lui en demander autant ? Il avait déjà écrit les paroles, accepté de livrer ses démons pour construire cette première chanson. Et Jeremy s’était approprié Noir Absolu de façon troublante. Sa voix se tordait plus que sur le reste de leurs interprétations. Même son corps trahissait une colère qui débordait.
Une main lui serra l’épaule. Sans réelle surprise, Grace découvrit l’éclat de ses larmes sur le bord de son verre. Ethan s’était penché vers elle pour lui tendre un mouchoir. Elle l’accepta sans être capable de le remercier. L’idée de lui dire « merci » alors que son fils chantait une souffrance qu’aussi bien l’homme que Jason avaient connue lui était impensable.
En face, Mike et Maria n’affichaient plus leur bonne humeur habituelle. Et, tandis que Jim attaquait à nouveau le refrain, le visage de son amie se plissa. Des perles transparentes ne tardèrent pas à rouler, écho à ce qui chatouillait les joues de Grace. Michael passa un bras réconfortant autour des épaules de Maria avant de souffler pour eux quatre :
— Ils sont doués, ces gamins. Ç’aurait juste été mieux qu’ils soient pas déjà aussi abîmés.
Grace retint un sanglot, brûlée par une culpabilité à laquelle elle ne pouvait rien. Ethan serra plus fort son épaule, souffla à son oreille :
— Grace, tu veux sortir un moment ?
— Non, articula-t-elle en essuyant ses yeux pour s’assurer de ne rien manquer du concert. Je veux écouter la chanson jusqu’au bout.
Malgré ses paupières piquantes et son cœur en vrac, Grace s’obligea à affronter la douleur de son fils par le biais de Jeremy. Les doigts de Jason dansaient sur les cordes, ceux de Trice pinçaient avec précision. Aiden maintenait l’ensemble du groupe en cohésion grâce à ses percussions précises.
Quant à Jim, il avait délaissé sa guitare pour se concentrer sur le chant. Les mains serrées sur le pied du micro, il laissait la chanson prendre possession de sa puissance vocale et de ses tripes. Alors que le dernier tiers de la chanson s’annonçait, Jim se tourna légèrement vers Jason. Braqua les yeux sur lui tandis que le rythme gagnait en intensité. Jason accepta cette attention, lui rendit d’un sourire d’extase, mélange de libération et de reconnaissance.
Grace prit l’entière mesure du progrès de Wyatt quand ils entamèrent le final de Noir Absolu. Aiden assura le tempo sans écarts, Trice enveloppa le Farfalla de basses langoureuses, les riffs de Jason déclenchèrent quelques sifflements appréciateurs. Jeremy témoigna de sa gamme vocale, bien plus étendue que lorsqu’il avait commencé à chanter avec Wyatt.
Une fois les dernières paroles soufflées avec un tremblement dans la voix qui relevait aussi bien de l’émotion que de la fatigue, Jim conclut d’un sobre « merci » leur prestation. Ses trois camarades laissèrent tomber tension et respiration pour accueillir la vague d’applaudissements et de sifflets qui s’échoua sur eux.
Grace se leva sans attendre, rapidement accompagnée par l’ensemble de son box. Elle goûta le sel de ses larmes quand elle sourit. Sur scène, Aiden, Trice et Jeremy s’étaient approchés de Jason pour lui frotter le bras et l’enlacer. L’adolescent essuya son visage avant de lever le nez vers Grace. Le sourire apaisé qui étira ses lèvres enveloppa son cœur de mère d’une chappe cotonneuse.
— Maman, je peux aller les voir ?
La demande de Thalia, qui s’était glissée près des adultes, ramena Grace dans le box. Maria passa une main dans les cheveux de sa fille.
— Vas-y, Thallie. On te rejoint bientôt.
Alors que l’adolescente filait vers l’estrade en se faufilant entre les tables, Maria rejoignit Grace. Elles s’étreignirent avant d’échanger un regard. Leur compréhension mutuelle se passait de mots. Ce soir, leurs fils avaient dépassé leurs peurs pour offrir à un public inconnu comme à leurs proches une part de vulnérabilité.
Maria comme Grace n’auraient pas pu être plus fières.
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