S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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TcmA

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

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louji

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

Message par louji »

TcmA a écrit : dim. 26 nov., 2023 11:17 am
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louji

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

Message par louji »

Pour les personnes qui ont un calendrier de l'Avent, j'espère que votre 1ère case était chouette ✨


- Chapitre 25 -



Jeudi 22 décembre 2022, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Jim tira la couette à lui, les yeux rivés au plafond en pente de sa chambre. Son corps était lourd. Sa tête aussi. Trop. Il s’était comme mis en pause. Ses amis lui envoyaient des messages ; Ryu l’avait même appelé à plusieurs reprises. Pas moyen de leur répondre.
Il se rappelait vaguement qu’ils avaient prévu une sortie la veille, avec son groupe d’amis. Une histoire de cinéma. Jim tâtonna le matelas jusqu’à tomber sur son téléphone. Après l’avoir bidouillé pendant quelques secondes, il se rappela qu’il était à court de batterie.
C’était déjà le cas hier soir, à vrai dire.
— Merde, marmonna-t-il en laissant tomber son téléphone sur le côté.
Son chargeur était rangé dans son sac de cours, au pied de son armoire. Beaucoup trop loin, en définitive. Au bout d’un moment – il n’arrivait plus vraiment à estimer le temps – Jeremy se redressa. Un vertige le saisit dans la foulée, l’envoya rouler dans l’espace entre son bureau et son lit. En bousculant sa chaise, les meubles tapèrent contre le mur. Agacé, il ferma les yeux. Ça allait recommencer.
Comme il s’y attendait, la porte de sa chambre s’ouvrit. Mais ce n’était pas Ethan cette fois. Sa sœur était plantée sur le pas-de-porte, Snowball dans les bras. Jim lui fit un salut de la main.
— Qu’est-ce que tu fais ? soupira Thalia en le considérant d’un air perplexe.
— Rien.
Avec des râles, il força sur ses coudes et ses genoux pour se mettre à quatre pattes. La chambre tanguait, les lattes du parquet ondulaient sous son nez. Une fois la position atteinte, il se laissa tomber sur ses fesses. Ses muscles tiraient, son crâne bourdonnait.
— Jim, tu fais peur.
L’intéressé quitta le plafond du regard pour dévisager sa sœur.
— T’as mangé à midi ?
— Il est midi ?
— Il est dix-huit heures, abruti.
L’adolescent cilla, considéra sa sœur comme si des lettres s’étaient mises à défiler sur son front.
— Il est où, papa ?
— À l’École, répondit sa sœur d’un ton bougon. Il nous l’a répété plein de fois, qu’il serait pas là aujourd’hui. Il a réunion avec les autres profs.
— Merde.
Thalia plissa le nez, les yeux ombragés. Snowball, mécontent de sentir la tension s’installer dans le corps de sa maîtresse, se dégagea de ses bras.
— Tu devrais prendre une douche, aussi. Ça pue dans ta chambre.
— Oh, ça va, gronda-t-il en rampant à moitié pour rejoindre son lit. Je vais aérer.
— T’arrives même pas à te lever, rétorqua Thalia avec humeur.
— Fous-moi la paix, sérieux.
Piquée, Thalia fit un pas dans la pièce, donna un petit coup dans le bord du lit.
— T’es enfermé ici depuis des jours. Tu fous riens, tu te lèves pas, tu nous aides même pas pour la cuisine, le ménage ou les courses.
Bousculé par la véhémence de sa sœur, Jim se contenta de la dévisager. Thalia s’efforça d’ignorer les yeux caves et les joues creusées de son frère. Ethan s’était montré conciliant jusqu’ici, espérant que le calme et l’indulgence viendraient à bout de la morosité de l’adolescent. Mais elle perdait patience. Son frère n’était pas le seul à souffrir de cette situation. Leur propre mère était allée vivre chez une amie, car elle n’avait même pas un toit à elle. Leur père prenait visiblement sur lui pour prétendre que tout allait bien, pour assurer un environnement stable à ses enfants.
Thalia elle-même serrait les dents et multipliait les activités pour s’empêcher de ressasser, de se rejouer en boucle la scène. La main de Will qui se levait, qui fusait vers le visage de son frère. L’expression choquée de Jim avant qu’il ne dérape dans les escaliers.
Elle secoua la tête, s’approcha un peu plus du lit. Jeremy sembla se ratatiner contre ses oreillers.
— J’en ai marre de te voir comme ça, siffla-t-elle en ignorant ses yeux qui devenaient piquants.
— Je le fais pas exprès, contra Jim d’une voix irritée. J’ai une foutue commotion cérébrale.
— Peut-être, mais ça t’arrange bien.
— Thalia… gronda-t-il d’une voix basse, menaçante.
— Ryu m’a appelée, enchaîna-t-elle en se moquant délibérément de l’attitude fuyante de son frère. Comme tu lui réponds pas, il s’inquiète.
— Dis-lui que ça va.
— Mais ça va pas ! cria-t-elle en retour, les larmes cette fois logées au bord des yeux.
Jim ferma la bouche, exsangue. Thalia se demanda si elle parviendrait à voir à travers sa peau s’il se plaçait dos à la fenêtre. En moins d’un mois, elle avait remarqué les vêtements qui baillaient sur les épaules de son frère, autour de ses hanches. Même son visage semblait vieilli. L’éclat de son regard dépareillé s’était éteint. Thalia n’avait plus vu les fossettes de son sourire depuis des jours.
Et Thalia était terrifiée à l’idée qu’elle ait une responsabilité là-dedans. Son frère était perturbé depuis un mois déjà, quand Thalia s’était refermée dans l’espoir de l’épargner. Puis, quand elle avait eu le courage de crever l’abcès, tout avait dégringolé.
Or, Thalia ne supportait pas l’idée de rester sans rien faire. Ses parents l’avaient dédouanée de la situation, lui avaient expliqué que les agissements de Will relevaient d’un comportement inapproprié et non pas d’un mauvais comportement de sa part ou de celle de Jim. Malgré tout, la culpabilité et l’inquiétude la dévoraient à petit feu.
— Tu vas pas bien, reprit-elle d’une voix étouffée. Et je te parle pas de ta commotion. Tu vas pas bien et tu fais mine de rien.
Le visage de son frère frémit puis, trait par trait, se défit. Une nausée acide grimpa la gorge de Thalia, renfloua les larmes coincées sous ses paupières. Avec un sanglot étouffé, elle gagna le lit de son frère, où elle tomba à moitié sur lui.
Jeremy écarta les bras pour l’accueillir contre son torse. À travers la couette, il perçut les saccades de la cage thoracique de sa sœur, hésita à y refermer son étreinte. Il n’était même pas certain d’en avoir la force. Par dépit, il se contenta de frotter le crâne de sa sœur, emmêlant ses cheveux bruns entre ses doigts.
— Je suis désolé, p’tit clown, chuchota-t-il d’une voix éteinte.
Les mains de Thalia se resserrèrent autour de lui.
— T’excuse pas. Je veux juste pas te voir triste.
Jim sentit les muscles de sa mâchoire se tendre, alors qu’il repoussait ses propres larmes.
— Je sais, Thallie. Désolé.
Sa sœur soupira entre deux reniflements, posa la tête contre son épaule. Elle sentait les battements de son cœur à travers son pyjama, percevait son souffle rendu haché par les émotions.
— Promets-moi, lâcha-t-elle finalement dans un hoquet. Promets-moi que tu vas essayer d’être moins triste.
Les lèvres de Jim se mirent à trembler alors qu’il descendait les mains pour étreindre complètement sa sœur. Il n’y arrivait pas. Il savait ce qu’attendait sa sœur, mais l’idée de souffler une telle promesse lui broyait les tripes. Enroulait une couleuvre de glace autour de sa colonne.
— Je peux t’aider, ajouta Thalia en redressant le nez pour contempler son frère. Papa aussi. Maman aussi. Ryu, Mike, qui tu veux.
— Je sais, p’tit clown, murmura Jim avec une ébauche de sourire qui creusa doucement ses joues.
— Alors, juste, promets-moi, gémit-elle en s’affaissant à moitié, vaincue par la terreur que lui inspirait le mutisme de son frère. Je veux pas te perdre.
Une boule se délogea de l’abdomen de Jeremy pour lui percuter la poitrine avant de remonter sa trachée. Face à la détresse qui l’envahit brusquement, il serra sa couette aussi bien que sa sœur contre lui. Ses pensées cherchaient une échappatoire, mais elles durent se contenter de rester dans sa tête, de le faire chanceler.
— Je t’aime, chuchota sa sœur après un moment.
— Moi aussi, Thallie.
Jim fut le premier étonné d’avoir encore une voix. Il repoussa quelques mèches brunes du visage bouffi de sa sœur, lui embrassa la tempe.
— Désolé. Vraiment. (Il prit le visage de Thalia en coupe, rassembla un filet de souffle et d’espoir.) Je vais essayer. Promis.
Une lumière dans ses yeux verts. Thalia lui sourit, s’empara de ses mains pour les serrer fort. Elle avait plus de force qu’il l’aurait cru. Ou, alors, il était plus faible que prévu.

Ethan avait les jambes lourdes quand il grimpa les dernières marches qui donnaient sur son palier. Avec ses collègues d’EPSA, ils avaient passé une bonne partie de la journée à faire le tour de l’École à inspecter les locaux et l’équipement pour s’assurer que tout était en état pour le retour des vacances.
Une autre sorte de fatigue pesait sur ses épaules. Alors qu’il fouillait ses poches à la recherche de ses clés, il songea à ce qui l’attendait. À sa fille qui cherchait à recoller des morceaux cassés. À son fils qui faisait partie des éléments brisés.
Ethan avait essayé. S’asseoir à son bureau pour l’inciter à parler. La commotion cérébrale le rendait comateux. Lui proposer de jouer aux jeux vidéo. Jim n’en avait même plus le goût. L’inviter à une sortie en pleine nature. L’adolescent s’était plaint de faire suffisamment d’activités le reste du temps.
La clé dans la serrure arracha un soupir mental à l’homme. Une fois le seuil franchi, il ne pourrait pas se permettre de flancher. Il se sentait pourtant à la limite de sa propre santé émotionnelle. Sans parler de la façon dont Ethan était personnellement affecté par les événements des derniers mois, absorber la peine de ses enfants commençait à tirer sur ses cordes. Or, la dernière fois qu’il en avait abusé, Ethan avait eu droit à un an et demi de suivi psychologique avec prise médicamenteuse.
En franchissant le pas-de-porte de son appartement, il fut d’abord frappé par les odeurs. Le curry, suave et prégnant. Un mélange de légumes cuits à la vapeur plus délicat. Stupéfait, il se figea dans l’entrée, ses clés encore en main. Chacun un tablier autour du cou, ses enfants levèrent le nez de leurs plats pour l’observer.
— Bonsoir, lança Thalia en plongeant une cuillère dans un bol pour en remuer le contenu.
— Salut, ajouta Jim avec un petit sourire.
Ethan faillit en laisser tomber ses clés de surprise. Après avoir retrouvé son souffle, il déposa ses affaires sur la console d’entrée et approcha de la kitchenette. Le chaos s’était emparé de la table, du plan de travail, de l’évier et des plaques de cuisson. Ethan en devina pourtant la teneur.
— Vous me faites un curry de légumes ?
Sa surprise arracha des sourires gênés à Thalia et son frère. Ils finirent pourtant par acquiescer, des étincelles dans les yeux. Ethan lâcha un petit rire, les considéra tour à tour avant de s’arrêter sur sa fille.
— Ma puce, comment tu as réussi à convaincre ton frère ?
— Je lui ai pas laissé le choix, grogna-t-elle en balançant un regard féroce à l’intéressé.
Jeremy fit la grimace, haussa les épaules face à la moue curieuse de son père. Sortir de sa chambre avait été une première étape particulièrement ardue. Appuyé sur sa sœur, ses reins s’étant brutalement rappelé à lui après des heures et des heures de retenue, il s’était traîné jusqu’à la salle de bains. Quand il y était ressorti une heure plus tard, il avait de nouveau apparence humaine.
Pendant qu’il remettait de l’ordre dans son hygiène, Thalia avait parcouru des sites de recettes pour en dégoter une qui leur soit accessible. Après vérifié qu’ils disposaient des ingrédients, ils s’étaient attaqués à la découpe des légumes et à la préparation de la sauce. Tandis que Thalia était simplement heureuse de voir son frère en dehors de sa chambre, Jim redécouvrait ses mains.
Trois jours durant, elles étaient restées cachées sous sa couette ou serrées autour de son oreiller. Loin de quelque chose qui aurait stimulé son cerveau et l’aurait obligé à réfléchir à autre chose que son propre malheur ou sa douleur. À vrai dire, l’adolescent était honnête avec lui-même : en coupant les légumes, il songeait à sa dispute avec Will, au coup qui était parti.
Et la tristesse écœurante qui le prenait en ressassant la scène s’était mue en colère. Depuis qu’il était rentré chez son père, il n’avait pas eu la force de la rage. Mais à présent que Jim se tenait de nouveau debout, que ses doigts s’agitaient pour produire quelque chose de concret, son sang pulsait de nervosité. L’envie d’en découdre avec cet homme était revenue à cent à l’heure.
Comme Jim savait pertinemment qu’il ne pouvait pas s’offrir la satisfaction de s’opposer à William, il s’était rabattu sur la cuisine. La méticulosité des gestes lui rappelait bizarrement sa guitare. La précision, le rythme. En avait découlé le manque. Il n’avait plus touché à son instrument depuis des jours. Ni fait chauffer sa voix depuis un moment.
Tout son corps s’était réveillé et s’agitait. Pendant que Thalia donnait les instructions de cuisine, Jeremy avait enfin branché son téléphone et lancé sa playlist de musique. Si le rock n’était pas le genre musical préféré de Thalia, entendre chantonner son frère suffisait à son bonheur. Elle aimait sa voix, d’une justesse pas encore très fine, mais dont le timbre harmonieux, un peu vibrant, lui tirait des frissons.
Une demi-heure plus tard, voilà où ils en étaient.
— Eh bien, lâcha Ethan en souriant, vous me surprenez. Merci pour le dîner.
— De rien, répondit Thalia en tendant un bol à son frère pour qu’il en verse le contenu dans une casserole. On pouvait faire ça pour toi, papa.
Ethan accentua son sourire, contourna la table pour embrasser sa fille. Les doigts écartés pour ne pas tacher les vêtements de son père, Thalia lui rendit son étreinte. Après quoi, il vint zieuter par-dessus l’épaule de son fils, qui grommela.
— Tu regarderas après.
Amusé, Ethan se décala pour s’appuyer contre le plan de travail. Jim le surveilla du coin de l’œil avec appréhension. Son père avait essayé bien des choses ces derniers jours pour le sortir de sa léthargie. Rien n’avait fonctionné. Il s’en voulait d’en avoir fait tant baver à son père, mais il était aussi conscient que ses efforts auraient sûrement été vains quoi qu’il en soit.
Il n’empêchait que la culpabilité et la honte lui grignotaient les tripes.
— Désolé, marmotta Jim d’une voix enrouée.
— Pourquoi tu t’excuses ? s’étonna son père en basculant les yeux sur lui.
— Pour ces derniers jours.
Un masque dépité s’empara des traits fatigués d’Ethan. Il ne tarda pas à gagner le reste de son corps, à affaisser ses épaules et à braquer son dos.
— Jemmy, tu allais mal et tu n’as pas à t’excuser pour ça.
— Quand même, gronda-t-il à voix basse en laissant tomber sa cuillère dans la casserole. T’as voulu faire des choses pour moi, mais j’ai juste…
Comme souvent, les mots le fuyaient. Il agita à la main à la place. De son côté, tout en secouant la tête, Ethan s’avança pour lui serrer l’épaule.
— Je suis sérieux, Jeremy. Je recommencerais autant de fois que nécessaire.
La sincérité des mots arracha un froncement de nez à l’adolescent. C’était plus facile de grimacer pour repousser la tristesse. Loin d’être dupe, Ethan lui ouvrit ses bras avant de l’interroger silencieusement sur ce qu’il souhaitait ensuite. Jim fit le dos rond, baissa le nez d’un air gêné. Après deux longues secondes d’hésitation, il s’avança et laissa son père le serrer contre lui.
— On va s’en sortir, mon grand, lui souffla-t-il tendrement.
Jeremy émit un grognement indistinct en réponse, trop concentré sur la chaleur que lui apportaient les bras d’Ethan. Bien qu’habitué aux étreintes de sa mère, pouvoir caler sa tête contre une épaule à sa hauteur n’était pas désagréable.



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Dernière modification par louji le ven. 08 déc., 2023 6:22 pm, modifié 1 fois.
TcmA

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

Message par TcmA »

Nan mais c'est pas possible là
Je les aime encore plus ;^;
Les p'tits chats <3

Merci pour ce chap, c'était parfait ;^;
louji

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

Message par louji »

TcmA a écrit : dim. 03 déc., 2023 8:02 pm Nan mais c'est pas possible là
Je les aime encore plus ;^;
Les p'tits chats <3

Merci pour ce chap, c'était parfait ;^;
Moh merci 🥹

Je les aime d'amour, contente de partager niaisement ça avec toi 💖

Et merci à toi, comme toujours !
louji

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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

Message par louji »

Holaaa ! C'est un jour un peu spécial today puisque S.U.I fête très exactement ses 10 ans 🎂 Pour l'occasion, j'ai prévu une petite surprise ♥ Vous pouvez la retrouver juste après ce chapitre. Et c'est aussi la fête des Lumières (Lyon représente) donc bonne fête à ceux qui la font ♪


- Chapitre 26 -



Vendredi 23 décembre 2022, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Un soleil timide pointait à travers les nuages quand Ellis descendit du train à la gare de Modros. La place circulaire, dont les pavés formaient un motif bicolore en arc-de-cercle, était balayée par un vent froid. Planté sous un arbre dénué de ses feuilles, l’un des passants lui fit un signe de la main. Ellis sourit, tira sa valise jusqu’au concerné.
— Bonjour Ethan.
Son fils lui rendit le salut avant de tendre spontanément la main vers son bagage.
— Tu as fait bon voyage ?
— Un peu long, mais sinon ça va. Sharon te passe le bonjour.
— Et tu lui rendras. (Ethan fronça les sourcils.) Papa, tu es sûr qu’elle ne voulait pas venir ? Comme on est déjà nombreux, un de plus ou un de moins…
— Elle fait Noël du côté de sa famille, cette année, le rassura Ellis d’un ton tranquille. Alors, vous l’avez organisé chez qui cette fois ?
— Grace. Elle a la plus grande maison. Et Maria vit chez elle, en ce moment. (Devant la moue surprise de son père, il ajouta : ) Je t’expliquerai tout. Mais, pour faire bref, les enfants sont chez moi jusqu’à nouvel ordre.
— Mais ils la voient encore ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Oui, oui ! Il y a eu un gros problème avec Will, le compagnon de Maria. Enfin, son ex.
Comme Ellis s’assombrissait, Ethan lui indiqua sa voiture garée à quelques mètres.
— Je te raconte tout ça sur le trajet. Mais n’en parle pas trop à la maison. J’essaie de faire oublier aux enfants ce qui s’est passé.
Perturbé par la colère sous-jacente, contenue, dans la voix de son fils, Ellis se contenta d’acquiescer. S’il avait rapidement remarqué la frustration explosive d’Ethan pendant son adolescence, elle s’était dissipée avec les années. À présent, Ellis avait du mal à se rappeler la dernière fois qu’il l’avait vu dans une colère bouillonnante. L’idée que des événements l’aient amené à cette irritation palpable lui nouait la gorge.

Les enfants d’Ethan avaient appris sa venue le matin-même. C’était censé être une surprise, mais Thalia avait repéré un message d’Ellis sur l’écran de portable de son père. Elle avait fini par tirer les vers du nez d’Ethan et sautillé de joie pendant quelques minutes. Même s’ils ne s’étaient pas beaucoup vus ces deux dernières années, chaque rencontre avait été pour Ellis comme pour elle un agréable moment de partage.
Ellis inspira profondément tandis qu’Ethan déverrouillait la porte. Sans avoir eu l’opportunité d’élever réellement ses fils, il se sentait hésitant dès qu’il s’agissait de traiter avec des enfants. Encore plus si lesdits enfants étaient de sa famille.
Thalia et Jeremy étaient installés à la table de la cuisine, penchés sur un puzzle incomplet, quand ils entrèrent. Ils se levèrent aussitôt pour les saluer, gauches mais souriants.
— Houlà, lâcha Ellis d’un ton étranglé sans pouvoir s’en empêcher, comme vous avez grandi.
Ethan rit doucement avant de pousser la valise à l’intérieur pour fermer derrière lui. Subjugué par ses petits-enfants, Ellis s’avança de quelques pas prudents. Il les avait vus pendant l’été, quelques mois plus tôt, mais l’homme avait l’impression de rencontrer de nouvelles personnes. Thalia tendait de plus en plus vers l’adolescence et Jeremy était plus grand que lui à présent.
— Salut, papi, lança Thalia en constatant que son grand-père n’osait en dire plus.
Sans se soucier de sa surprise, elle traversa le séjour pour l’étreindre. Ellis cilla, hésita une seconde avant de lui rendre la pareille. La boule dans sa gorge fondit comme miel dans du thé.
— T’es tout froid, constata sa petite-fille en lui prenant les mains. Tu veux du chocolat chaud ?
— Pourquoi pas. Merci, Thalia.
Elle lâcha ses doigts en souriant, ses yeux verts pétillant sous sa frange brune. Ellis se tourna vers son petit-fils, qui restait planté maladroitement à côté de la table de la cuisine. La blessure dont Ethan lui avait parlé ressortait encore vivement sur son arcade. Après l’avoir considéré un instant, Ellis s’approcha.
— Eh bien, tu vas être aussi grand que ton père.
— Pour l’instant, il est encore plus petit, précisa Ethan depuis l’entrée avant que Jim puisse répondre. S’il me dépasse un jour, ça me fera un sacré coup.
Comme Jeremy fronçait les sourcils en faisant la moue – on parlait de deux centimètres seulement – Ellis rit doucement.
— Mets-toi à ma place ! Quand je vous ai vus ton frère et toi la première fois… Vous étiez déjà quasiment adultes.
Ethan fit une grimace avant de les rejoindre dans la kitchenette.
— On avait l’âge de Jem.
L’intéressé zieuta tour à tour son père et son grand-père, s’étonna de leur ressemblance. Il n’y avait pas trop fait attention ces derniers mois, préoccupé par le besoin de retrouver ses repères et de reconnecter avec son quotidien. Il retrouvait les jumeaux dans les traits d’Ellis. Plus particulièrement Ethan dans ses épaules droites et son sourire tranquille. Edward dans son regard sérieux, intelligent, dans l’assurance posée de sa démarche.
— D’ailleurs, souffla Ellis en basculant de nouveau vers sa petite-fille en pleine préparation du chocolat, tu as des nouvelles d’Edward ?
Ethan posa une main sur le dossier de la chaise près de lui, donna un petit coup de menton vers son fils.
— J’en ai par Jeremy. Il est resté en contact avec Rebecca.
Ellis cligna des yeux étonnés, haussa des sourcils encore blonds à l’adresse de son petit-fils.
— Vous vous parlez souvent ?
— Au moins une fois par semaine, acquiesça Jim en s’asseyant pour considérer le puzzle entamé. Pour Edward, y’a pas grand-chose à dire. Il a laissé tomber l’idée de me faire revenir à la Ghost. Il passe la plupart de son temps à bosser.
— Mmh, fit Ellis d’un air défait.
Il était déçu de ne pas en apprendre plus, mais la faute lui incombait. Sa famille n’avait pas à jouer les pigeons voyageurs pour lui. Ses lèvres finirent par se courber de nouveau quand Thalia lui tendit un mug fumant de chocolat chaud. Une fois qu’il l’eut remerciée, Ellis s’installa à la petite table. Les pièces restantes du puzzle s’éparpillaient sur le plateau.
— Je peux vous aider ?

Ethan changeait les draps de son lit pour laisser son père y dormir quand Ellis le rejoignit. L’homme poussa la porte dans son dos jusqu’à entendre claquer le verrou puis dévisagea son fils.
— Comment tu te sens ?
— Ça va. (Ethan adressa un sourire doux-amer à son père.) Papa, je t’ai déjà dit…
— Je ne t’analyse pas, Ethan. Je… je te demande juste ça en tant que père.
— OK. (Ethan rassembla ses draps sales, l’air gêné.) Ça va un peu mieux depuis hier. Pour tout le monde. Jem était pas en forme avec ce qui s’est passé avec Will.
— Oui, j’ai vu qu’il avait maigri. Mais si tu me dis que ça va mieux… En tout cas, je l’ai trouvé plus ouvert et souriant que lorsqu’on l’a ramené du Nevada.
— C’est normal, il sortait d’un an et demi de captivité. Mais on tient le bon bout. Je crois.
Son hésitation arracha un rictus à son père. Ellis détailla le visage d’Ethan, nota les cernes et les ridules. La lueur vacillante de ses yeux ambrés.
— Et… ça ne t’a pas trop secoué ? Tu as eu l’impression de faire un transfert sur ton fils ?
— Papa, tu recommences, soupira Ethan en lâchant les draps au pied du lit pour les emmener plus tard à la salle de bains. Tes mots compliqués, ta psychologie…
— Ethan, bon sang, s’agaça Ellis en se rapprochant, je ne joue pas au psychiatre avec ma propre famille. Ce serait la pire chose à faire.
Son fils le sonda pendant quelques secondes avec des lèvres pincées et un visage fermé. Il avait du mal à y croire. Ellis avait toujours eu ce penchant un peu intrusif – sans qu’il s’en rende compte – qui irritait Ethan. Il savait que le fond était sincère et bienveillant, mais la forme le mettait mal à l’aise.
— Alors ? insista Ellis avec un pli d’inquiétude au milieu du front.
— Je ne sais pas, grommela Ethan en fouillant son armoire à la recherche de linge de lit propre. Évidemment que ça m’a choqué et énervé.
— J’imagine. Mais ça n’a rien fait ressortir de… traumatisant ou de violent pour toi ?
Les épaules d’Ethan se contractèrent sous son pull. Cette intonation prudente l’agaçait encore plus qu’une affirmation. Il se tourna d’un bloc vers son père, les traits crispés.
— Bordel de merde, si. Savoir que Will a insulté et frappé mon gamin m’a donné envie de lui casser la gueule. Mais comme Maria s’en est chargée, le problème est réglé.
— Oh, Ethan, je te parlais pas de ça. Je voulais dire, à propos de…
— Du fait qu’Alexia m’a maltraité ?
La façon dont il avait coupé Ellis, brutalement, froidement, lui en apprit bien plus que les mots. L’homme plissa les yeux, leva une main apaisante.
— Jeremy sait ?
— De quoi ?
— Ce qu’Alexia vous a fait subir, à Edward et toi ?
— Bien sûr que non, siffla Ethan en dépliant brusquement un drap sur son matelas nu.
— Il doit se douter de quelque chose, tu sais, souffla Ellis d’un ton soucieux. Il ressent bien plus vos émotions, à Maria et toi, que vous ne vous en rendez compte. Ce petit est une vraie éponge. Il a du mal à gérer ses propres ressentis, alors si vous ajoutez les vôtres…
— Comment il pourrait savoir ? grogna Ethan d’un air peu convaincu. Je lui ai rien dit volontairement. Je ne veux pas qu’il s’en fasse pour ça.
— Je croyais que, Maria et toi, vous lui aviez promis de ne plus rien lui cacher.
Mouché, les joues soudain chaudes, Ethan se figea dans son mouvement. Il finit par se laisser choir au bord du matelas, aussi froissé que les draps à ses pieds.
— C’est vrai. Je ne sais pas quoi faire. Lui en parler, c’est… J’ai peur qu’il ne comprenne pas.
— Oh, au contraire, le rassura Ellis d’une voix adoucie. Je pense qu’il comprendra. Et plus encore, il comprendra un paquet de choses sur ton rapport à Alexia. Sur les raisons pour lesquelles elle vous pourrit la vie depuis toujours.
Ethan se frotta la joue de nervosité. Ellis lui mettait la tête à l’envers. Il lui en voulait – cette impression qu’il usait de son expérience en psychiatrie ne quittait pas Ethan. En même temps, il n’avait jamais été de mauvais conseil depuis qu’ils se fréquentaient.
— Et il n’a plus cinq ans, Ethan, ajouta son père en se déplaçant jusqu’à la fenêtre pour observer les immeubles alentour. Il a seize ans dans trois mois.
— M’en parle pas, soupira Ethan d’un ton rauque. Je sais que c’est plus un petit garçon, mais je veux le protéger. Du mieux possible. En même temps, je sais qu’il nous a demandé d’être transparents avec lui. Qu’il s’attend à ce qu’on soit honnêtes.
— Je ne dis pas que ça sera facile, confirma Ellis d’un air désolé. Mais je crois que c’est important. Jeremy a besoin que tu t’ouvres à lui pour qu’il puisse faire pareil. Il a besoin de te connaître et de te comprendre. Ça crève les yeux, quand il est avec toi.
— Quoi donc ?
— Qu’il essaie de se rapprocher de toi, de renouer les liens. Mais qu’il n’y arrive pas. Il se met ses propres barrières. Tu dois lui donner ta confiance et lui montrer tes failles. Il fera de même, Ethan.
L’intéressé déglutit péniblement, serra les bras contre ses flancs. Il les ressentait, les sentait grouiller sous son épiderme. Les coups, les marques, les cicatrices. Les preuves sur sa peau, les souvenirs dans son crâne.
— Je vais lui en parler, se décida-t-il avant de se laisser la possibilité de changer d’avis. Je vais sûrement lui pourrir son Noël, mais…
— Il sera reconnaissant, je t’assure. Tu fais la bonne chose.
— J’espère. (Ethan échangea un regard dépité avec son père.) J’espère vraiment. Que je ne vais pas casser le peu qu’il y a entre nous.
Ellis lui adressa un sourire tordu. Derrière les verres de ses lunettes, ses yeux restèrent indéchiffrables.
— Tu pourras entièrement m’en vouloir si je me suis trompé. Mais j’ai confiance en toi et j’ai confiance en lui. Vous méritez de vous retrouver complètement.
Ethan hocha la tête, se passa une main sur le visage en riant nerveusement.
— Tu peux lui dire de venir me voir, s’il te plaît ?
Ellis haussa des sourcils étonnés – c’était rapide – mais ne contesta pas. En passant près de son fils pour rejoindre la sortie, il lui serra l’épaule.
— Tu es courageux. Et je suis fier de toi. Je voulais te le dire.
— Merci papa.
Quand la porte se fut refermée dans son dos, Ethan vint se caler contre la fenêtre. Les doutes l’assaillaient aussi violemment que les brumes de coups et d’insultes contre son double plus jeune, coincé dans les réminiscences de son enfance volée.
C’était pourtant la meilleure chose à faire, il le savait. Ses enfants lui avaient fait promettre de cesser les mensonges, les non-dits et les secrets. Tout ce qui avait émietté leur famille ces dernières années.

Jeremy resta de longues secondes silencieux, à dévisager son père comme s’il le voyait pour la première fois. C’était un peu le cas. Ethan lui rendit la pareille, dos à la fenêtre, bras croisés. Il se sentait incapable de se détendre, pas après avoir raconté de telles monstruosités à son fils.
— Papa, commença-t-il d’une voix à peine audible, c’est pour ça que…
Le menton tremblant, Jim ne termina pas sa phrase. En écho à l’attitude d’Ethan, il se ratatina au bord du lit, les yeux dans le vide. Tant de choses se déroulaient en lui. Se dénouaient, s’élucidaient. Amenaient un nouveau millier de question.
— Thalia ? Elle sait ?
— Non. Non, je lui dirai… quand elle sera plus grande.
— Et maman ? Mike ?
— Oui, ils savent. Depuis longtemps.
— Mais… Edward aussi ? Je veux dire, pourquoi… Pourquoi il reste ?
Le regard d’Ethan se voila. Une question si vaste. Des réponses multiples. Et l’explication la plus probable : parce qu’il n’avait rien eu d’autre. Ed avait tout perdu le temps de son enfance et de son adolescence. Et Ethan avait choisi de se protéger, de s’assurer un avenir, plutôt que de tomber avec lui.
Deux décennies plus tard, cette constatation lui laissait encore un goût amer en bouche. Mais, à voir ses enfants, sa complicité avec Mike et son épanouissement professionnel, les regrets se diluaient. Il y avait bien des dépôts, au fond de sa tasse, mais l’eau avait gagné en clarté.
— Et Rebecca ? enchaîna Jeremy, aussi blanc que les draps propres sur lesquels il s’était assis. Il la laisse avec elle ? Alors qu’elle…
— Il paraît qu’elle aime sa petite-fille, l’interrompit Ethan d’une voix rauque. Celle-ci, au moins. J’aurais aimé qu’elle vous laisse la même chance, à défaut de pouvoir m’aimer.
Le visage de son fils se tordit. Il s’en voulait de ne pas avoir fait le lien avant. Il savait depuis un moment que sa grand-mère n’avait jamais accepté ses fils. Qu’elle avait haï les accomplissements d’Ethan. Il aurait dû réfléchir plus loin.
— Pardon, lâcha-t-il d’un ton étouffé. Je suis désolé pour toi.
— Jemmy, ne t’excuse pas. Je voulais que tu sois au courant. Pour que tu comprennes mieux les choses.
L’adolescent hocha la tête, la gorge trop nouée pour parler. Les mois passés aux côtés de son oncle lui revenaient en pleine face. L’incendie de sa maison. La mélancolie de son père, la colère et l’incompréhension de sa mère. La véhémence de Mike quand il s’agissait de défendre son ami d’enfance.
— Tu sais, le matin où tu es rentré de chez Jason, ajouta Ethan après avoir inspiré brusquement, j’ai été sec avec toi. Je voulais pas te brusquer, Jem. Mais j’ai tellement peur pour toi. Tout le temps. Avec maman, on s’est imaginé beaucoup de choses. L’idée qu’Alexia parvienne à vous mettre la main dessus, à Thalia ou toi, ça me…
Il serra les poings dans son dos, incapable de faire sortir l’effroi. De donner corps aux pensées sanglantes et cendreuses qui étouffaient son crâne.
— Et pour Will, ajouta-t-il finalement, ça a été la goutte de trop. Maria et moi, on s’est promis de jamais lever la main sur vous. On ne voulait pas être ces parents qui se font obéir par les fessées. Qui se justifient d’une bonne gifle qui remet les pensées en place. On voulait pas s’approcher d’un millimètre de ce qu’on avait nous-mêmes connu. Surtout pour moi.
Comme son fils restait recroquevillé dans son angle de lit, visage blême et yeux fuyants, Ethan se décida à se décoller de la fenêtre pour s’asseoir à côté de lui. Il lui glissa un bras en travers du dos.
— Ce qu’a fait Will n’est pas correct. Il n’avait pas le droit de t’insulter et de te frapper.
Jeremy hocha faiblement la tête, nauséeux. Le geste de Will l’avait marqué physiquement, mais surtout psychologiquement. Il se ressassait chaque jour la scène, s’imaginait contrer, protester. En vain. Il lui semblait manquer de mots pour affronter une telle chose.
Alors que devait-il se passer dans la tête de son père ? Dans la tête d’un enfant abusé devenu adulte avec des pièces cassées ? manquantes ?
Le cœur au bord des lèvres, Jim posa la joue contre l’épaule d’Ethan. Il avait un peu moins l’impression de tanguer, comme ça.
— Merci de l’avoir dit.
Son père ferma les yeux pour en chasser les larmes, serra l’adolescent contre lui.
— Merci d’avoir écouté. Je suis désolé de t’imposer encore plus de souffrance. Mais c’était important. Je t’avais promis qu’il y aurait pas de mensonges entre nous.
Comme Jim hochait de nouveau la tête, trop bousculé pour vraiment parler, Ethan le lâcha.
— Bon, je change complètement de sujet, mais tu as quelque chose à te mettre sur le dos pour Noël ?
Dérouté par la question, Jeremy répondit par la négative après quelques secondes de silence. Un sourire amusé aux lèvres, Ethan se redressa pour ouvrir sa porte de placard.
— Alors, on va tâcher de remédier à ça. En plus, ça fera plaisir à ta mère.
L’adolescent fit la moue à la mention de Maria. Ce qu’il ressentait à ce propos le taraudait. Il lui en voulait, pour ne pas avoir remarqué le comportement problématique de William. En même temps, il se demandait à présent ce qu’elle avait pu vivre de douloureux de son côté. Avait-elle privilégié les non-dits, à l’instar de son père jusqu’à aujourd’hui, pour le préserver ?
— Tu crois que maman voudra bien me parler ? murmura-t-il en se tordant les doigts.
Ethan lui jeta un regard étonné, pinça les lèvres pour s’obliger à réfléchir à sa réponse plutôt que de lui adresser de fausses vérités. Comme son fils se décomposait à vue d’œil, il lui assura :
— Je crois qu’elle n’attend que ça, Jem. De pouvoir poser les choses à plat. Comme on l’a fait tous les deux.
Jeremy reprit quelques couleurs, expira un souffle resté bloqué dans sa poitrine glacée d’appréhension. Après quoi, il se frotta le visage et rejoignit son père face à l’armoire.
— Je peux te piquer des vêtements ?



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

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- Anniversaire des 10 ans -



Je l'ai précisé dans le chapitre précédent, mais S.U.I souffle sa 10ème bougie très exactement aujourd'hui 🥳

Y'a 10 ans de ça, je me baladais tranquillement dans Lyon pour la Fête des Lumières et l'ambiance urbaine/festive a été une sorte de shoot d'inspiration duquel a découlé l'envie d'écrire une histoire qui se passe dans un contexte urbain. Sur le coup, j'ai eu une vague idée de mon protagoniste et, dans les jours qui ont suivi, tout le reste a déboulé. Fin décembre, j'écrivais le prologue et les premiers chapitres... de la V1.

Parce que, oui, la version que je poste ici n'a rien à voir. Je parle même plus de réécriture tant les 2 histoires sont éloignées :roll: Dans l'absolu, beaucoup de personnages sont en commun, l'histoire a des schémas et des idées similaires, mais il y a eu tellement de nouveautés, de directions abandonnées ou empruntées et de prise de maturité pour les personnages comme pour moi.
S.U.I - V1 est une histoire pour laquelle j'ai cette espèce d'affection teintée d'embarrassement car c'est un ramassis de n'importe quoi d'une ado qui se fichait un peu de la cohérence scénaristique (bon un ramassis de n'importe quoi qui doit cumuler 400k mots avant que je l'abandonne 💀)

Mais, ça doit se sentir, j'adore mes personnages. Ils sont clairement le pilier et le phare de cette saga. S.U.I existe pour eux, pour écrire leurs histoires, leurs cheminements, leurs victoires et leurs chutes. Alors quelques années plus tard, j'ai recommencé à 0, parce que j'en pouvais plus de les entendre râler dans un coin de ma tête sur leur destinée laissée en suspens :roll: La V2, qui est celle postée ici, est arrivée. J'ai hésité un moment avant de poster car S.U.I est character-driven et je sais que, concrètement, ça passe ou ça casse. Mais, que cette histoire trouve son public ou pas, ça reste un plaisir immense d'écrire cette espèce de drame familial sur fond d'agences paramilitaires.

Alors, pour les personnes qui suivent ce bordel intergénérationnel de près ou de loin, j'ai voulu marquer le coup des 10 ans avec une petite surprise 🎁
Et, au vu de l'avancée du T2 en parallèle, je me suis dit que ce serait cool de présenter la bande de l'École, comme je l'appelle, avec une super illustration ❤️ J'ai commissionnée la même illustratrice que pour le précédent dessin de Jim et Ryu et je suis trop fan du résultat 🥹 Genre mes p'tits chats réunis quoi. S'ils ont l'air un peu plus âgés que dans la progression actuelle, c'est normal, j'ai demandé à ce qu'ils aient l'air d'avoir 17/18 ans.

Pas d'inquiétude pour les personnes qui n'en seraient pas aussi loin dans la progression de l'histoire, il n'y a pas de spoilers sur l'image. Vous ne reconnaîtrez juste peut-être pas les personnages !


La bande de l'École - Min.jpg
La bande de l'École - Min.jpg (213.18 Kio) Consulté 3553 fois
(de gauche à droite : Jeremy - Kaya - Ryusuke - Valentina - Tess - Jason)


Crédits : @lawrage sur Instagram
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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult/Contemporain/Action]

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- Chapitre 27 -



Dimanche 25 décembre 2022, Mona, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


L’horloge du salon indiquait deux heures du matin passées. Thalia s’était endormie sur le canapé, entourée d’emballages cadeaux déchirés. Discret et minutieux, Jason s’efforçait de les rassembler dans un grand sac poubelle.
Dans la cuisine, Grace et Ethan s’activaient à ranger les restes au frigo. Ellis s’était proposé pour la vaisselle. Jim s’assura qu’ils n’avaient pas besoin d’aide avant de traverser le salon sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller sa sœur. Par la fenêtre, il aperçut sa mère et Mike qui discutaient sur le porche. L’alcool avait fini par leur monter à la tête et, bras dessus-dessous, ils étaient sortis prendre l’air.
Jeremy inspira nerveusement avant d’enfiler sa veste aviateur. Les deux adultes étaient dos à lui, installés sur les marches qui donnaient sur l’entrée de la maison. Leurs souffles formaient de petits nuages blancs.
En constatant qu’ils ne l’avaient pas entendu sortir, l’adolescent hésita. Il s’était écoulé toute la soirée sans qu’il ose parler à Maria. Bien entendu, ils s’étaient étreints et échangé des sourires et quelques paroles au cours du repas puis de l’ouverture des cadeaux. Rien de bien sérieux.
L’ambiance de la fête et la joie des autres les avaient éloignés d’un certain sujet épineux. Jim tenait coûte que coûte à soigner ce mal qui pullulait entre eux.
— On y va quand alors ? demanda soudain Mike en se tournant vers Maria. Cette année, on a manqué la date.
— Ça s’y prêtait pas, avec Jem, soupira sa mère en secouant la tête.
— Mmh. Alors on se dit ce printemps ?
— On peut y aller avant mars, si tu veux. Comme ça fait plus d’un an.
— Je suis pas contre. De toute façon, c’est même pas sa vraie tombe. Alors je pense qu’il se ficherait pas mal que ce soit pas la bonne date non plus.
Troublé, Jeremy resta caché dans l’ombre de la porte. Mike et Maria parlaient d’une connaissance commune décédée.
— Tu as bien raison, souffla Maria en frottant ses mains nues l’une contre l’autre. Je crois pas qu’Adrián s’arrêterait à ce genre de détails.
Adrián.
Le prénom froissa Jeremy comme le papier cadeau qu’il avait déchiré plus tôt dans la soirée. Une ombre, une tombe. Cet homme planait autour de lui sans qu’il parvienne à mettre le doigt dessus. Et Ethan avait beau eu le rassurer à son sujet, ce qu’avait dit Will à sa mère hantait encore Jim. Il doutait que Maria n’éprouve aucun regret à son égard.
— Je me demande si j’emmènerais pas Jem, aussi, ajouta sa mère après quelques secondes de silence. Ethan m’a dit qu’il lui avait posé des questions. Je crois qu’il a besoin d’en savoir plus sur lui. De comprendre certaines choses.
Jim retint son souffle. Zieuta les deux adultes à l’affût d’un mot en plus, d’un geste quelconque. Il manqua sursauter quand son parrain tendit le bras pour envelopper les épaules de Maria.
— Tu as raison. Et si ça permet de détendre Ethan au passage… Il passe son temps à chouiner à propos de Jeremy. Qu’il arrive pas à l’aider, qu’il se sent coupable, blablabla.
Même si le ton était gentiment ironique, Jeremy se crispa. C’était toujours perturbant d’apprendre de manière détournée à quel point ses proches se souciaient de lui.
— Arrête, le taquina Maria en lui assénant une tape sur le bras. Il a pris le relais à un moment compliqué. Et je lui en suis très reconnaissante. Je sais pas comment j’aurais fait par rapport à Will s’il avait pas été là. (Elle marqua une pause avant de se tourner vers Michael avec un sourire narquois.) J’aurais sûrement ramené mes p’tits monstres chez toi, mais tu dois commencer à en avoir ras-le-bol.
Mike ricana, étreignit brièvement son amie. À voir ses gestes amples, l’alcool n’avait pas encore dû complètement redescendre.
— Je t’avoue que j’aurais aimé qu’Adrián soit là en renfort. On aurait gardé Jem et Thallie ensemble.
Les yeux brillants à la lumière du porche, Maria considéra son ami avant de lui serrer les mains.
— T’as pas idée à quel point ça me soulage de parler de lui avec quelqu’un qui l’a connu aussi bien que moi. Ethan a toujours été bienveillant et à l’écoute par rapport à ça, quand on était ensemble, mais c’était différent.
Comme Michael se tournait pour essuyer une larme qui perlait sur la joue de Maria, il remarqua l’ombre de Jim sous le porche. Il se redressa en fronçant les sourcils.
— Pourquoi tu restes caché ?
Il y avait du reproche dans sa voix. Jeremy s’efforça de l’ignorer pour s’approcher d’eux. Sa mère sécha rapidement ses joues en le reconnaissant. Elle était blême malgré le rouge de ses yeux et de son nez.
— Tu connaissais bien Adrián, toi aussi ?
Dérouté par la question, Mike mit du temps à répondre.
— Eh bien, oui. (Il détailla l’expression amère de son filleul, soupira.) On est sortis ensemble, Jeremy.
L’intéressé tressaillit, écarquilla les yeux. Il dévisagea l’homme de la même manière qu’il l’avait fait pour son père deux jours plus tôt. Avec l’impression d’en découvrir une toute nouvelle facette.
— Je sa-savais pas, bredouilla l’adolescent en baissant le nez, gêné.
— De quoi ? le nargua son parrain avec un soupçon de défi dans la voix. Que j’avais bien connu Adrián ? Que je suis aussi attiré par les hommes ?
— Les deux, gronda Jim en levant les yeux pour affronter le regard étonnamment dur de Mike. Tu m’en as jamais parlé.
Michael haussa les épaules, prit appui à la colonne qui soutenait le porche pour se redresser. Il tendit la main à Maria pour l’aider à se relever.
— Pourquoi ? persista l’adolescent sans quitter son parrain des yeux. Tu nous as toujours parlé de Rachel. De la raison pour laquelle elle t’a quitté. Pourquoi pas d’Adrián ? Et du reste ?
— Jeremy, insiste pas, l’avertit sa mère d’un ton de mise en garde.
Mike leva le bras pour signifier à Maria qu’il gardait les choses en main. Il avança de deux pas vers son filleul, n’eut aucun remord à le dominer de son imposante silhouette.
— Parce que, te connaissant, tu aurais encore pris les choses personnellement et trop à cœur.
Jeremy ouvrit aussitôt la bouche pour protester, mais Mike lui plaqua sa paume sur le visage pour le faire taire. Il n’eut qu’un sourire mi-figue mi-raisin en réponse au regard indigné de l’adolescent.
— Tu avais suffisamment de choses à encaisser toute ton enfance, Jem. Avec ta mère, on s’est toujours dit qu’on attendrait pour te parler d’Adrián. On voulait pas que tu absorbes la moindre culpabilité par rapport à ce qui s’est passé. (Michael retira sa main pour la poser sur le côté de son crâne.) Je sais que Will a dit des choses par rapport à ça. Cette ordure a parlé sans connaissance de cause. Tes parents et moi, on veut juste que tu comprennes que t’as aucun rôle dans ce qui s’est passé.
Alors que la confusion gagnait l’adolescent, son parrain l’attira contre lui.
— Et si tu veux qu’on te parle d’Adrián, on le fera, je te le promets, mon p’tit gars. Tu pourras même venir avec Maria et moi quand on ira voir sa tombe. (Mike lui frotta le dos avant de le lâcher.) Maintenant, sois un bon fils et va parler à ta mère.
Sans lui laisser l’opportunité de se défiler, Mike le contourna en lui flanquant une claque entre les omoplates. Jeremy trébucha, se rattrapa de justesse à la colonne et grâce au bras que Maria venait de lui tendre.
— Quel bourrin, grommela sa mère en zieutant le dos large de Michael qui disparaissait dans l’embrasure de la porte. Désolée que tu aies entendu ça, mon chéri. Mais, comme il l’a dit, je te jure de te parler de lui. Simplement pas ce soir.
Maria leva le cou pour planter son regard soucieux, quoiqu’ouvert, dans celui de son fils. Elle avait craint d’y trouver du mépris et une confiance brisée, mais il y recelait avant tout de l’incompréhension. Nerveuse, Maria remonta ses doigts le long des bras de Jim jusqu’à son visage. Après avoir effleuré sa joue, elle ramena ses mains contre son ventre.
— Je suis désolée pour toi, mon trésor. C’est la première chose que je voulais te dire. La deuxième, c’est que j’ai conscience de ne pas être la mère que tu aurais aimé avoir. (Maria inspira entre ses lèvres gercées de froid, emprisonna l’attention de son fils de son regard perçant.) La troisième et dernière chose, je te demande de me pardonner. Même si je comprendrais que tu refuses.
L’honnêteté et la simplicité de sa mère bousculèrent Jim. Ça changeait tellement de l’hésitation et des obstacles qui entravaient ses conversations avec Ethan. Ça le ramenait à son enfance, quand il avait toujours pu parler de ce qui le tracassait avec Maria. Cette complicité lui manquait douloureusement, à présent. Il aurait aimé que ce soit comme avant. Quand il venait se blottir contre sa mère le soir. Quand Thalia les rejoignait sur le canapé avec un plaid et qu’ils passaient tous les trois la soirée devant la télé.
— Maman, je t’en veux juste pour les mensonges, soupira son fils d’une voix tremblante. Je sais que c’était pour nous protéger, Thalia et moi, mais ça a rendu les choses compliquées après. Quand j’ai fini à l’École, il y a plein de choses que je savais pas. Sur toi, sur papa. Sur ce qui s’est passé avant ma naissance et même après.
— Je sais, mon chéri. Je sais qu’à cause de ça, ça s’est pas bien passé entre Ethan et toi quand vous vous êtes retrouvés. Que tu étais perdu par rapport à la famille de ton père. Sincèrement, je voulais t’épargner tout ça, les Sybaris et leur folie. (Comme Jim avalait à moitié de travers pour faire passer l’émotion, sa mère lui caressa le poignet.) J’ai pas très bien réussi, hein ? Ça aurait été tellement plus simple si j’avais réussi à convaincre Ethan à l’époque.
— Quand tu as voulu quitter Modros pour recommencer ailleurs ? murmura Jeremy en observant les mains de sa mère autour des siennes, pâles contre dorées.
— Oui. À la place, j’ai voulu l’effacer de nos vies, le supprimer de ta mémoire. Je me suis dit que ce serait moins compliqué pour ta sœur et toi. De vous dire que votre père était parti. Comment j’aurais pu vous expliquer autrement ? (Comme son fils la dévisageait sans avoir de réponses pour autant, elle enchaîna : ) C’est ça que je te demande de me pardonner. Mike a jamais réussi à le faire. Ça reste un sujet compliqué entre nous. J’aimerais que, Thalia et toi, vous compreniez pourquoi j’ai pris cette décision. Ça et William. C’est le deuxième coup de couteau involontaire que je t’ai donné.
Maria débitait, dégrisée par le froid et le visage tiraillé de son fils.
— Je te demande de me pardonner de pas t’avoir mis à l’abri avant. Pas de pardonner à William. Tout ce qu’il t’a dit et fait est impardonnable.
— Maman, s’étrangla Jim en lui serrant les mains. Doucement. Tu pouvais pas savoir que ça irait aussi loin. Et, moi, ce que je me demande, c’est s’il t’a fait du mal aussi.
— Non. Pas comme ça, en tout cas. Sinon, oui, il m’a fait un mal de chien. (Elle poussa un rire étranglé.) La pire trahison qu’un homme m’ait fait. Foutue ordure.
— Papa m’a dit que tu lui en avais collé une.
Maria dévisagea son fils avec une grimace, se demandant s’il allait s’en réjouir ou désapprouver. Il se contenta de hausser les épaules avec l’ombre d’un sourire.
— Toi qui me dis que la violence, c’est mal…
Maria expulsa un souffle fébrile, pouffa.
— Oui. Ta mère te donne de mauvais exemples, hein ?
— Nan… c’est juste que j’aurais aimé qu’on se comprenne mieux. Avant que les choses se cassent la gueule.
De crainte de laisser la pulsion s’envoler, Jim glissa les bras autour de la silhouette raidie de sa mère. Maria passa aussitôt les mains autour de son cou en soupirant.
— Et je te pardonne, maman. Par rapport à Will, tu lui faisais confiance. T’avais envie d’y croire, après toutes ces années seule. Moi, je l’ai pas senti dès le début, mais bon.
— Tu as eu un bon instinct, acquiesça sa mère, le nez dans son épaule.
— Et par rapport à papa… C’est vrai que c’était dur, au début. Mais ça va mieux maintenant.
Maria se blottit contre lui, à la recherche de sa chaleur et de son pardon. Elle avait tant d’amour et de fierté pour son fils que ses jambes en tremblaient. Ses tripes lui hurlaient de ne pas le lâcher, de ne pas échapper à sa compréhension de nouveau.
Une part d’elle était reconnaissante que Jim ait compris si vite, par rapport à ses choix. Une autre se mortifiait qu’il ait déjà cette maturité, que Maria ne pouvait s’empêcher d’associer à une forme de résignation.
Ti voglio tanto bene, figlio mio.
Jeremy sourit, apprécia le parfum de Maria et la force de ses bras. L’italien était le pont de leur affection mutuelle. La langue qu’il avait toujours parlée avec sa mère depuis sa plus tendre enfance.
— Moi aussi, maman, murmura-t-il après coup.
Une fois qu’ils se furent séparés, Jim enfonça les mains dans sa veste. Le froid traversait sans mal sa chemise. Engourdissait la brûlure dans sa poitrine.
— On rentre ? T’as le nez tout rouge, murmura en Maria tapotant la pointe de nez de son fils. Tu me ressembles un peu, quand même. T’as pas tout pris de ton père.
Sourcils froncés, Jim la suivit jusqu’à la porte.
— Ben oui, grommela-t-il, bougon. Heureusement.
Amusée, sa mère referma derrière lui avant de l’embrasser sur la joue.
— Bonne nuit, mon chéri. Va vite te coucher.
Alors que Jeremy s’éloignait vers la chambre d’amis que Grace avait préparée pour eux, Maria se rapprocha de la cuisine. Ellis et Ethan y buvaient des infusions en parlant à voix basse. Ils cessèrent en la voyant arriver. Maria s’amusa de leur expression commune, curieuse et avenante.
— Je vais mettre Thalia au lit, lança-t-elle à Ethan en indiquant le canapé sur lequel leur fille s’était assoupie. Jem est allé se coucher aussi.
— Je te remercie. (Avant qu’elle puisse opérer un demi-tour, il contourna l’îlot central pour s’enquérir doucement : ) Vous avez pu parler ? Ça s’est bien passé ?
— Oui. On a abordé plusieurs sujets. Un peu de mal pour beaucoup de bien. (Maria pressa brièvement l’avant-bras d’Ethan.) On en reparle demain, si tu veux. Bonne nuit
Il lui souhaita la pareille avant de contempler son reflet dans son infusion. Ethan trouva son visage moins sombre qu’auparavant.



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Je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d'année ! ✨


- Chapitre 28 -



Dimanche 1er janvier 2023, Mona, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Jason contemplait le salon depuis l’îlot de la cuisine ouverte. De ses souvenirs, il ne l’avait jamais vu aussi animé. Sa mère et lui avaient toujours été d’un naturel discret et réservé. Peu prompts à lancer la musique, à improviser une piste de danse entre le canapé et la table basse et à se mettre à chanter à tue-tête.
C’était exactement ce à quoi Maria s’adonnait en ce moment, en plein milieu dudit salon. Spectatrice enthousiaste quoique intimidée, Grace l’applaudissait depuis le fauteuil. Toutes deux portaient encore leur tenue de la veille – des robes de soirée dénichées au fond de l’armoire de Grace – et n’avaient pas pris la peine de se démaquiller.
Jason se demandait si la quantité d’alcool qu’elles avaient ingurgité la veille au soir agissait encore dans leur sang. Comment expliquer leur comportement farfelu sinon ?
Des bruits de pas dans les escaliers le tirèrent de ses réflexions. Son verre de jus de fruits en main, Jason considéra Jim, qui sortait visiblement du lit. Son ami le rejoignit dans la cuisine en dévisageant sa mère d’un air consterné.
— Wow, désolé pour ça.
— T’inquiète, sourit Jason, ça fait un peu d’animation à la maison. Ta mère est marrante.
Jeremy grommela dans sa barbe tout en se versant du jus de fruits. Comme Ryusuke passait le nouvel an en compagnie de Dimitri à San Francisco, il avait rejoint sa mère et Thalia chez les Empkin pour le réveillon. Ethan et Mike l’avaient fêté ensemble comme au bon vieux temps.
— Dis, Jay, souffla son ami avec une gêne manifeste. Du coup… ça se passe comment avec ton père ?
Ce n’était pas forcément le premier sujet que Jason avait envie d’aborder en ce nouvel an, mais Jim méritait une réponse. C’est lui qui l’avait tiré des coups de son père. Qui l’avait mis en sécurité et n’avait exigé aucune explication jusqu’ici.
— Ma mère est allée le voir, quelques jours après, lui apprit Jason en observant l’intéressée qui applaudissait toujours en rythme. Je sais pas trop ce qu’ils se sont dit, mais elle est rentrée en pleurant. Je voulais pas qu’ils s’engueulent. Je les ai assez entendus comme ça.
— Merde. J’imagine bien que ça te fait chier de voir tes parents se prendre la tête. Mais, en même temps… désolé de dire ça, mais ton père est un connard.
— T’excuse pas, répondit Jason d’une voix blanche. C’est clairement un enfoiré. Il a tapé ma mère pendant des années. Puis il l’a fait avec moi.
— Hein ? s’exclama Jeremy en écarquillant les yeux. Mais ta mère aussi ?
— Oui. Je… je le savais, plus ou moins. Elle me l’a jamais dit ouvertement, mais j’ai des souvenirs de leur séparation. C’est pour ça que j’ai jamais… je voulais pas…
Il se tut, incapable de conclure sur la vérité. Mais la grimace de Jim lui apprit qu’il avait bien compris. Pendant que Jason en avait encore le courage, il énonça doucement :
— J’ai demandé à ma mère si j’avais le droit de plus le voir.
— Mais évidemment que oui, s’enflamma Jeremy en agitant les bras. Il te maltraite, Jason !
Le concerné plissa les lèvres, coula un regard las vers son ami. Jim se calma aussitôt, ses joues roses d’un mélange de hargne et de gêne.
— Elle m’a dit que j’avais le choix final. Techniquement, mon père a le droit de se plaindre, puisqu’il a une partie de la garde, mais… je crois que ma mère lui a fait comprendre qu’il avait intérêt à me laisser tranquille jusqu’à ma majorité. Il aurait plus à perdre au tribunal.
— Oh, fit son ami en baissant le nez. Ta mère a jamais porté plainte ?
— Non. Elle s’est résignée. Comme beaucoup d’autres femmes battues.
La gravité des mots arracha des frissons à Jeremy. Est-ce que Jason s’était renseigné à ce sujet ? Son expression vide provenait-elle d’articles qui n’énonçaient jamais rien de très bon à propos des violences domestiques ?
— Du coup, je refuse de voir mon père jusqu’à mes dix-huit ans, affirma Jason avec un peu plus de couleurs sur son visage. Une fois majeur, il pourra rien réclamer. À moi ou à ma mère.
Jim opina avec ferveur, même si l’annonce le plongeait dans une confusion certaine. Si Jason était resté avec son père pendant des années, c’est qu’il en avait aussi tiré de bons moments. Mais les instants de complicité et de tendresse ne pèseraient jamais assez face aux coups et au mépris.
L’adolescent s’imaginait mal la dose de courage que Jason avait rassemblée pour dresser une muraille entre Rick et lui. Avec une boule dans l’œsophage, Jeremy déglutit péniblement puis serra le bras de son ami. Sa résilience lui tirait un respect teinté de tristesse.
— Au fait, Trice et Aiden viennent aujourd’hui, annonça Jason en se calant sur l’un des tabourets de l’ilot central. Si tu veux nous voir répéter, ça peut être cool.
— C’est les deux autres membres de ton groupe ?
— Ouais. Aiden est notre batteur. Trice est chanteuse et bassiste. C’est la cousine de Tess, tu te rappelles ?
— Ouais, ouais. C’est la classe, en tout cas, souffla Jeremy en s’asseyant à côté de lui sur un tabouret. T’es le guitariste, du coup ?
— Oui. Je fais un peu de clavier en fonction des chansons. (Jason jeta un coup d’œil à son ami, qui zieutait le déhanchement de sa mère d’un air perplexe.) En vrai, il nous manque un musicien.
Étonné, Jim repoussa son verre vide pour s’accouder.
— Ah ouais ?
Jason hocha la tête, se tourna franchement vers son camarade. Il devina la curiosité dans les yeux dépareillés de Jim, se l’appropria.
— Trice et moi, on tourne sur le clavier, je gère la guitare sèche ou la guitare électrique… C’est le bazar. On serait pas contre un deuxième guitariste. (Jason haussa les épaules, s’éclaircit la gorge.) Je sais que tu fais de la musique aussi. Ça te dirait de voir si le courant passe bien ?
Stupéfait, Jim se redressa et n’eut pas de meilleure réponse que de rester coi.
— Tu vas faire partie d’un groupe ?
Jason et son ami se tournèrent vers Thalia, qui s’était glissée subrepticement jusqu’à la cuisine. Ses cheveux étaient aussi ébouriffés que ses yeux rougis par le sommeil.
— Euh, je sais pas, bredouilla Jeremy en quittant le tabouret. Pas sûr que j’aie le niveau, Jay.
— T’as qu’à nous montrer tout à l’heure. (Jason lui adressa un petit sourire complice.) En plus, j’ai entendu dire que tu chantais un peu ? Tu pourrais nous préparer une chanson.
Mi-agacé, mi-gêné, Jim considéra sa sœur. Thalia se détourna aussitôt pour se laver les mains à l’évier. L’adolescent se planta dans le dos de sa sœur et souffla sur le sommet de sa tête.
— Thalia, gronda-t-il alors qu’elle se retournait avec un sourire innocent.
— Qui te dit que c’est pas papa ou maman qui lui ont dit ? riposta la jeune fille sans se démonter.
Son frère haussa un sourcil peu convaincu avant de soupirer.
— Traîtresse.
Comme il lui tournait le dos pour répondre à Jason, Thalia lui tira la langue. Il n’avait qu’à pas être aussi cachottier. Et Thalia devinait aux étincelles de ses yeux qu’il n’était pas réellement en colère. Stressé, sûrement. Mais surtout impatient.

Quand Aiden et Trice sonnèrent chez les Empkin, le salon avait été rangé, nettoyé et redisposé convenablement. Les bouteilles d’alcool à moitié vidées avaient disparu, tout comme les restes du repas abandonné. Quant à Grace et Maria, elles avaient retrouvé leurs chambres respectives pour grapiller quelques heures de sommeil.
Jeremy et Thalia jouaient à la console quand Jason bondit du canapé pour ouvrir la porte. Deux adolescents avec des bonnets enfoncés jusqu’aux oreilles se précipitèrent à l’intérieur pour fuir le froid. Jim jeta sa manette à sa sœur, qui protesta vainement, pour rejoindre le petit groupe. Aiden avait les yeux à moitié cachés par des cheveux bruns trop longs et une timidité palpable. Trice – Beatrice officiellement, mais Jason avait ordonné à Jim de l’appeler par son diminutif uniquement – était son opposé. Sa peau d’un brun foncé contrastait avec la pâleur d’Aiden. Elle avait une silhouette nerveuse qui contrebalançait l’embonpoint de l’adolescent. La teinte bordeaux qu’arboraient ses box braids ressortait par-dessus ses vêtements noirs.
Ils se prirent la main dès qu’ils furent délestés de leurs manteaux et prêts à saluer le reste de la maisonnée.
— Salut, lança Trice sans ambages. Je t’appelle Jim ou Jeremy ? Jason hésite tout le temps.
Amusé par son approche directe, l’intéressé sourit.
— Jim, ça va bien. (Il considéra les deux adolescents, repoussa la boule dans sa gorge pour demander : ) Alors, Jay m’a dit que vous cherchez un autre guitariste ?
— Carrément. (Elle lâcha la main d’Aiden avec douceur pour s’avancer dans le salon.) On va voir si tu fais l’affaire.
Décontenancé, Jeremy la dévisagea alors qu’elle s’approchait de Thalia pour faire connaissance. À priori, les manières directes et la franchise désarmante étaient une spécialité de la famille Baker. Trice n’avait rien à envier à sa cousine.
— On va dans le garage ?
Jim sursauta ; il n’avait pas entendu arriver Aiden dans son dos. Il avait une voix basse qui résonnait dans les os. En accord avec son physique imposant, mais décalée avec sa discrétion.
— Je vous suis.
Si une partie du garage était dédié au stockage d’affaires inutilisées, d’outillage et de la voiture de Grace, le reste ne laissait aucun doute sur l’usage qui en était fait. Une batterie complète trônait près du mur, secondée par des enceintes et un réseau de câbles semblables à un nid de serpents.
— On laisse la batterie d’Aiden ici, lança Jason en les rejoignant, Trice sur les talons.
— J’habite dans un appart, précisa l’intéressé d’une voix pincée. J’ai une petite chambre. Et puis mes parents me tueraient si je jouais chez moi.
Trice lui serra le bras avant de rejoindre la zone délimitée par l’entrelacs de câbles. Un sourire lui fendit les joues quand elle se pencha sur la housse d’une guitare rangée dans un coin.
— Tu laisses ton instrument ici aussi ? s’étonna Jeremy en se calant sur une grosse caisse en métal qui faisait office de banc de spectateur.
— Mes parents savent pas que je joue. Ils me tueraient, je pense.
— Pourquoi ?
— Une fille qui fait de la basse dans un groupe de rock ? Nan, je préfère rester la lycéenne modèle aux bonnes notes qu’ils s’imaginent.
À la fois amusé et peiné, Jim préféra se taire et les regarder prendre leurs places respectives. Aiden et Trice fréquentaient l’École, mais dans le cursus classique. De bons élèves, en somme. Qu’ils parviennent à concilier leur vie lycéenne avec le groupe, le tout sans être attrapés par leurs parents, tirait une certaine forme d’admiration à Jeremy.
Tandis qu’Aiden et Trice ajustaient leurs instruments, Jason le rejoignit près de la caisse métallique en tenant une guitare sèche par le manche.
— Alors ? Tu te sens prêt à faire un truc ?
— Pas vraiment, grinça l’adolescent avec un rire nerveux.
Jason lui adressa un sourire compatissant, appuya la guitare avec précaution contre le caisson.
— Prends ton temps. On va commencer à jouer. Si tu veux nous montrer un truc, fais-nous signe.
Jeremy acquiesça, zieuta l’instrument qu’on lui avait laissé. Une guitare folk, similaire à la sienne. Il s’imagina sans mal en pincer les cordes, en tester la mélodie. Possiblement caler sa voix sur les notes qu’il pourrait en tirer.
Un coup d’Aiden contre la grosse caisse le tira de son observation. Les membres de Wyatt étaient en place. Aiden caché derrière les caisses et cymbales de sa batterie, Jason calmement planté sur le côté, guitare accrochée autour du cou, Trice positionnée devant le micro, sa basse en main.
Beatrice lança le nom d’une chanson et ses deux camarades acquiescèrent sans attendre. De nouveau la voix solennelle d’Aiden s’éleva pour donner le décompte. Jim se tendit involontairement dans l’attente des premières notes. Ce fut Jason qui marqua le coup d’envoi en pinçant les cordes de sa guitare électrique avec minutie.
C’était la reprise d’une chanson connue de Nirvana, sans arrangements particuliers, mais Jim se sentit aspiré par la cadence assurée d’Aiden, la voix énergique de Trice et le jeu précis de Jay. Il réalisa avec une drôle d’amertume qu’il n’avait encore jamais assisté à un concert et que cette petite représentation se rapprochait le plus d’une première expérience de spectateur. Les notes basses de Trice se mêlaient aux percussions sonores d’Aiden en faisant vibrer sa cage thoracique. La danse des doigts de Jason sur les cordes l’hypnotisait. S’il trouvait la voix de Trice beaucoup moins marquante que celle de Cobain, elle y mettait les tripes. Et Jeremy ne pouvait que sentir son ventre se serrer en retour.

Ils enchaînèrent plusieurs reprises similaires, en alternant les groupes ou les chanteurs, avant de prendre une pause. À force de les observer, Jim se sentait détendu et enthousiaste. Il profita de la trêve du groupe pour s’emparer de la guitare que Jason avait laissée à sa disposition.
Une fois l’instrument calé tant bien que mal sous son bras, il enchaîna quelques accords basiques pour en tester la tonalité. Il entama ensuite la première chanson interprétée plus tôt par Wyatt et qu’il avait eu l’occasion de jouer ces derniers mois. À plusieurs reprises, l’adolescent dut s’y reprendre pour trouver les bons accords et la bonne rythmique. Il s’efforça de rester concentré, les réminiscences de l’interprétation donnée par ses amis en résonnance dans un coin de sa tête.
Puis, quand ses mains entrèrent dans un cycle plus fluide et assuré, il poussa doucement sur sa voix. En arrière-plan, il percevait une discussion entre Trice et Aiden à propos d’un éventuel arrangement. Quand il trébucha à plusieurs reprises sur les paroles et la bonne hauteur à accorder aux notes, Jim soupira de résignation.
— Continue.
L’ordre rauque provenait de Trice, plantée à deux mètres de lui, les bras croisés. Une pellicule de sueur luisait sur son front sous le halo cru des néons. La lumière blafarde rendait son regard sombre glacial. Impétueux.
— Trice… commença Jason en levant une main apaisante.
— Reprends, grogna l’adolescente en donnant un coup de menton en direction de Jim.
L’adolescent se recroquevilla au-dessus de l’instrument, le cœur compressé. Des mois s’étaient écoulés avant qu’il accepte de jouer face à sa propre famille. Interpréter une chanson devant trois musiciens accomplis se révélait bien plus vertigineux.
Jeremy redressa le dos, ajusta la guitare sur sa jambe. Il s’accorda quelques respirations profondes avant de s’attaquer au début de la chanson. Quand enfin les paroles se présentèrent, elles fuirent sa gorge. Jim jura entre ses dents serrées sans s’arrêter de jouer. Privilégiant un ton bas, il parvint à enchaîner un couplet sans s’arrêter.
— Plus fort, exigea Trice en claquant la langue. On t’entend à peine.
La tête volontairement baissée, Jim fixait le sol. Le béton nu, tout en nuances de gris. Froid, pas complètement lisse. Tandis que ses doigts claquaient les cordes avec plus d’assurance, sa voix gagna en volume. Son visage se plissait à chaque note manquée, déformée, décalée.
Au refrain, Jeremy ferma les yeux, redressa le cou. Il devinait les regards jaugeurs des trois musiciens. Le martèlement de son cœur contre ses côtes, de ses doigts contre la guitare. Du souffle contre ses cordes vocales.
Il glissa vers un nouveau couplet, modula sa voix et son jeu. Rouvrit les yeux pour inspecter un point à quelques centimètres de ses pieds. Ses poumons protestaient. Il ne chantait jamais aussi fort ni distinctement d’habitude. Le vibrant de son timbre lui chatouillait la gorge, titillait sa gêne. Jeremy ne savait pas à quel point le garage était isolé, mais on devait l’entendre dans la maison.
Emporté par la chanson, bien qu’amoindrie par l’interprétation d’un unique instrument, Jim garda le cap du rythme et des notes. Sur le refrain final, il tira de sa voix quelques notes de gamme dont il se sentit plutôt fier. Jusqu’à ce que le silence tombe et qu’il rouvre les yeux sur les trois adolescents.
Aiden le fixait en silence derrière ses mèches trop longues. Jason gardait la bouche entrouverte, mouché. Quant à Beatrice, elle le toisait d’un air sombre, un peu boudeur.
— Rien d’autre ? lança-t-elle d’une voix accusatrice.
— C-Comment ça ? balbutia Jim en empêchant ses épaules de tomber de dépit.
— T’as rien d’autre à cacher de dingue ?
Confus, Jeremy l’interrogea du regard, mais l’adolescente se contenta de secouer la tête. Après quoi, elle se tourna vers Jason et lui enfonça un doigt entre les côtes. Le jeune homme protesta en reculant.
— Et toi, t’as gardé ça tout ce temps ? Tu te rends compte qu’on a perdu des mois d’entraînement ?
— Mais, se justifia Jason d’un ton hébété, Trice, je savais pas… je pensais pas…
Sans lui laisser le temps de terminer sa phrase, Trice se détourna de Jason pour se planter face à Jim. Il déglutit péniblement en attente de la sentence.
— Je te veux dans mon groupe.
Jim cilla, ouvrit la bouche puis rit. Réaction instinctive et nerveuse. Trice esquissa un sourire narquois avant d’agiter un doigt menaçant.
— Hep-hep, commence pas à te marrer. Tu joues pas très bien. Mais tu vas vite prendre le coup. C’est ta voix qui m’intéresse. T’as un truc. Un gros truc. Et on passera pas à côté.
L’adolescente se déporta sur le côté pour observer ses deux autres camarades.
— Aiden, Jay, vous en pensez quoi ? M. Pas-confiance-en-lui mérite de rejoindre Wyatt ?
Le visage de Jason s’illumina d’un sourire.
— Tu sais que je serai jamais contre un deuxième guitariste.
Comme les têtes se tournaient vers Aiden, l’adolescent se tassa. Après quelques secondes d’hésitation, il déclara simplement :
— J’aime beaucoup sa façon de chanter. Mais je préfère ta voix, Trice, ajouta-t-il après coup avec une grimace.
La concernée ricana avant de se rapprocher pour l’étreindre.
— Oh, c’est gentil, mais je fais pas le poids, là.
Une fois décrochée du cou de son copain, Trice fit volte-face avec un sourire mordant à l’adresse de Jim. Il se demanda vaguement s’il n’était pas tombé dans un quelconque piège.
— Bienvenue chez Wyatt.



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Je vous souhaite une bonne fin d'année !


- Chapitre 29 -



Vendredi 3 mars 2023, Dourney, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Ryusuke masqua son sourire derrière sa manche quand Emily Hobs se planta devant le bureau qu’il partageait avec son ami. Jeremy leva le nez de sa feuille avec une moue mortifiée qui ne provoqua pas une onde sur le visage impassible de l’adolescente. Elle lorgna brièvement dans la direction de Ryu, inclina le menton d’un air presque solennel.
— Félicitations, lâcha-t-elle de sa voix froide, toujours un peu hautaine. Pour votre classement.
— Merci, répondit Ryusuke avec franchise.
— Je m’en fous du classement, contra Jim une demi-seconde après.
Emily l’ignora pour agiter sa propre feuille.
— Je suis toujours première, mais vous me collez tous les deux. Même si tu es passé devant, Hitori.
L’intéressé adressa un sourire avenant à l’adolescente.
— Tu peux nous appeler par nos prénoms, tu sais, Emily.
— Sois pas trop familier avec elle, toi.
L’injonction sèche provenait d’Hugo, adossé au mur de la salle de classe. Son profond regard sombre alternait entre Ryu et son compagnon. Avide de savoir lequel réagirait en premier. Sur lequel il pourrait cracher son mépris.
— Hugo, soupira Emily sans prendre la peine de se tourner vers lui. Je discute.
La sonnerie sauva les deux amis. Emily haussa un sourcil lorsque son binôme jeta son sac sur son épaule sans prendre la peine de l’attendre.
— Quel bourrin, grommela-t-elle avant de basculer de nouveau vers les deux adolescents. À voir qui de nous trois sera premier de la classe d’ici la fin de l’année.
Une boule tiède d’angoisse et d’impatience mélangées se logea dans le ventre de Ryu. Il s’était surpris plus d’une fois ces dernières années à aimer la compétitivité. Si son groupe d’amis n’était pas du genre à tenir ce genre de défi pour les cours classiques, il trouvait son compte avec Emily. Malgré les différends qu’ils avaient eus avec elle et d’autres Intouchables, Ryu appréciait sa rigueur et sa vivacité. Et, au-delà de sa réputation de bonne élève, Emily avait un véritable esprit critique qui challengeait Ryusuke lors des cours plus littéraires. Même en EPSA, elle dévoilait une hargne et une minutie bien cachées sous sa silhouette svelte.
— On verra, oui, acquiesça Ryu avec un sourire en coin qui tira un rictus satisfait à sa camarade.
Tandis qu’Emily s’éloignait, Jim jeta un regard atterré à son ami.
— Ryu, sérieux ? Tu fais copain-copain avec les Intouchables maintenant ?
— Je discute juste, soupira Ryu en s’appuyant sur sa main. Et Emily est différente.
Devant les yeux écarquillés de Jeremy, Ryusuke soupira de plus belle. Décidément, il y avait des terrains sur lesquels son ami freinait des quatre fers.
— T’es amoureux ? souffla Jim après coup, l’air perplexe.
— Mais non !
— Je juge pas, promis, ajouta son ami en levant les mains. Elle est mignonne et intelligente.
Ryusuke s’esclaffa sans cesser de secouer la tête.
— Bien essayé, mais non. Je peux apprécier une fille sans être amoureux, Jimmy.
— Donc tu l’apprécies, appuya Jeremy en plongeant un regard narquois dans celui de son ami.
Ryu haussa des épaules impuissantes, sachant pertinemment qu’il fonçait dans un mur au vu l’orientation de la discussion. Après quelques secondes de silence, il souffla :
— J’apprécie Emily comme on apprécie Tina, Tess et Kaya. Ou même Jason. Comme des potes qu’on admire pour une raison ou pour une autre.
— Bah sur ce point, c’est clair que je t’admire, marmotta Jim en s’allongeant à moitié sur son bureau. Je m’imagine pas devenir pote avec les Intouchables.
Alors que Ryusuke souriait vaguement, la porte grinça dans leur dos. En ce début du mois de mars, l’heure du bilan de mi-semestre était arrivée. D’où le classement dont ils avaient discuté plus tôt. Et la raison de la présence de leurs recruteurs, qui venaient de fermer derrière eux.
— Salut les garçons, entama Dimitri en tirant une chaise pour s’asseoir près d’eux.
— Salut.
Alexander déposa un sac plastique sur le bureau des adolescents avant de les rejoindre à son tour. Curieux, Jim le retourna pour en faire tomber le contenu. Des paquets de bonbons. Ses prunelles s’éclairèrent en réponse.
— Oh, Alex, tu sais comment me parler.
— Ouais, ouais, grommela l’intéressé avant de tapoter la feuille qui était restée sur le bureau de sa Recrue. T’as de la chance d’avoir des résultats pareils. Sinon, c’est des carottes que je t’aurais ramenées.
L’adolescent roula des yeux en déchirant l’emballage d’un premier paquet de bonbons.
— Mon père me fait bouffer assez de légumes comme ça, OK ?
Ryusuke pouffa en s’emparant à son tour d’un sachet.
— J’apprécie l’attention aussi.
Dimitri sourit en observant son fils adoptif. Il avait le cœur plus léger qu’au précédent bilan de mi-semestre. Ses craintes de voir la scolarité de Ryusuke perturbée par les mauvaises fréquentations de son ami s’étaient apaisées. Aussi bien Jim que Ryu avaient prouvé leur constance dans le travail fourni à l’École. Quant à Jeremy, il ne lui était rien arrivé de significatif pendant les cours – même s’il avait eu vent de soucis familiaux par Ryu.
— Bon, lâcha Alexander en mâchouillant un bonbon en gélatine que lui avait donné Jim, bravo pour les notes, les gars. Chapeau bas. Nos félicitations. Tout ça.
Jeremy ricana en décapitant un innocent nounours de guimauve.
— Merci, Alex.
L’intéressé lui retourna un sourire malicieux, ses yeux félins immanquablement calculateurs. Comme il n’avait pas l’air de vouloir dévoiler ce qu’il cachait, Jim se balança sur sa chaise avec impatience.
— Allez, crache le morceau, Alexou.
— Hep, siffla l’intéressé en levant un doigt faussement menaçant. Commence pas à faire comme Mike, toi.
En réponse, l’adolescent afficha une moue innocente à laquelle aucun de ses interlocuteurs ne crut une demi-seconde. Usé par le mouvement de balancier de la chaise et par les pupilles insistantes de sa Recrue, Alexander se pencha sur son sac-à-dos.
— Bon anniversaire, minus.
Jeremy cessa de se balancer pour lancer un petit cri de joie. Son recruteur lui tendait un fin rectangle couvert de papier cadeau.
— T’es pas qu’un loser, en fait. Merci Alex.
— Je regrette déjà.
Tandis que Dimitri et Ryu riaient, Jim s’acharna sur l’emballage papier. Il en extirpa une petite enveloppe à l’effigie d’une enseigne de magasins de musique.
— Une carte cadeau, expliqua Alexander devant la moue interrogatrice de l’adolescent. J’ai demandé à tes parents. Ils m’ont dit que t’aurais sûrement besoin de matos pour tes guitares ou je sais pas quoi.
Après l’avoir remercié, Jim rangea l’enveloppe dans son sac. Il considéra ensuite ses trois interlocuteurs. Sa moue embarrassée tira un léger froncement de sourcils à Ryu.
— En parlant de ça… j’ai un truc à vous montrer.
Les deux agents de la A.A échangèrent un regard.
— Bon, vous avez pas de difficulté particulière ? s’enquit Dimitri par acquit de conscience.
— Ça va, le rassura Ryu en se levant, impatient de découvrir ce que son ami pouvait bien lui cacher.
Dimitri capitula et invita Alexander à rejoindre les deux adolescents. Devant eux, Jim se pencha vers Ryu et souffla :
— Je sais que je t’ai caché pas mal de trucs, Ryu. Que j’ai gardé des choses pour moi que j’aurais pas dû pendant les vacances de Noël.
À ces mots, Ryusuke grogna d’approbation. Sans Thalia et les parents de Jim pour l’informer, il aurait fini par se présenter à la porte des Wayne – Hunt pour savoir ce qu’il était advenu de son ami. Il aurait mille fois préféré soutenir Jeremy directement après sa dispute avec Will plutôt qu’à la rentrée des classes.
— Y’a autre chose que je t’ai caché, ajouta son ami d’une voix plus basse, un peu gênée. Mais c’est pas grave. Enfin, je veux dire, c’est pas quelque chose qui m’a fait du mal. Au contraire. Mais je voulais me sentir prêt à t’en parler.
Intrigué, touché et vexé, Ryu préféra garder les lèvres closes. C’était si frustrant de constater que Jim restait parfois une énigme. Qu’il laissait des pages de son livre complètement ouvertes pour mieux garder les autres dans l’ombre.
En même temps, ç’aurait été hypocrite de lui reprocher ce fonctionnement.
— J’ai hâte, se contenta de murmurer Ryusuke après quelques secondes.
Soulagé, Jeremy sourit avant de taper son épaule contre celle de Ryu. Il lui touchait plutôt le bras à cause de la différence de taille, mais l’idée y était. Ryu finit par attraper son ami par les épaules tandis que Jim les entraînait au milieu des couloirs de l’École.
— T’es vraiment qu’un foutu imbécile.
— Langage, Ryu, lança Dimitri dans leur dos.
Ryusuke cria une excuse avant de s’arrêter devant la porte de la salle de musique. Jim en observait la poignée comme s’il s’agissait d’un serpent prêt à fendre.
— OK, vous pouvez attendre ici deux minutes ? Faut juste que j’aille vérifier un truc.
Avant que Ryu ou les deux adultes puissent répondre, il s’engouffra par la porte.
— Eh bien, lâcha Alex en clignant des yeux confus, il a pas perdu en énergie.

La salle de musique sentait la sueur et la poussière. Cette dernière dansait par volutes dans les rayons de fin de journée. Le ménage n’était pas aussi assidu ici que dans le reste de l’École. Ryusuke quitta les grains minuscules des yeux pour observer les quatre adolescents sur scène. Cette dernière était constituée d’une simple estrade de bois brut sur laquelle reposaient tous types d’instruments que les élèves les plus inspirés pouvaient emprunter.
Wyatt avait amené son propre matériel, sauf les enceintes, le clavier et la batterie. Ryusuke avait tout de suite reconnu la guitare de Jim et même celle de Jason. Tandis que le groupe lançait sa première chanson – une simple reprise d’un classique de rock – Ryu se sentit aussi bafoué qu’impressionné. C’était non seulement Jeremy qui lui avait caché ce groupe, mais aussi Jason. Bien qu’il soit plus proche du premier que du deuxième, Jay restait l’un de ses meilleurs amis. Ils s’étaient plus d’une fois confiés l’un à l’autre au cours des deux dernières années. En l’absence de Jim, Jason était devenu son plus proche ami masculin.
La brûlure dans sa poitrine, à les voir tous les deux sur le devant de la scène, mua en quelque chose de plus lourd, de plus chaud. Il y avait un sacré fossé entre assister à un entraînement solitaire dans la chambre de son ami et à une véritable représentation d’un groupe de musique.
Ryusuke aurait voulu les insulter tous les deux. Difficile d’être le plus extraverti et ouvert du trio. Comment avaient-ils pu lui cacher ça ? Ce mélange de trahison et d’admiration finit par se fondre à la fierté qui l’avait saisi quand ils avaient entamé la chanson. Si Jason était intimidé par son petit public, sa guitare n’avait pas de mystères pour lui. Ses riffs étaient précis, calés sur le rythme impeccable du batteur. Derrière la grosse caisse et les cymbales, Ryu ne reconnaissait pas l’adolescent imposant.
Puis ils commencèrent à chanter. La dernière adolescente, celle que Ryu avait cru simple bassiste, jeta nerveusement sa voix dans le micro. En parallèle, Jim avait lui aussi attaqué la chanson, mais le décalage entre leurs deux niveaux de voix tira un sourire à Ryu. Tandis que la bassiste chantait à voix haute et claire, son ami bataillait avec sa langue et sa poitrine engourdies d’angoisse.
L’assurance vint au fil des couplets. Tandis que Ryusuke restait figé sur place, son père adoptif s’installa sur l’un des bancs laissés à disposition, les yeux grands ouverts de curiosité. Alex grogna quelque chose d’inintelligible avant de le rejoindre. Leur stupéfaction rejoignait celle de Ryu, qui n’était pourtant pas décidé à s’asseoir. En effet, depuis le début de la représentation, Jeremy gardait les yeux rivés à lui. Ryu avait peur de le déstabiliser complètement s’il faisait le moindre mouvement.
À la fin de la troisième chanson, Jeremy craqua. Il lâcha sa guitare et recula d’un pas. Ryu se déverrouilla aussitôt pour se diriger vers l’estrade. Jason avait rejoint Jim et discutait à voix basse avec lui. De près, Ryu aperçut le rouge qui colorait le visage de son ami, mélange de l’embarras et de l’effort déclenchés par ce mini-concert.
— Jim, lança-t-il en levant le bras pour attirer son attention.
L’intéressé redressa le nez avant de lui confier une mimique gênée. Sur le côté, la bassiste abaissa son instrument à son tour. Elle avait l’air à la fois heureuse et dépitée.
— Désolé, marmonna Jeremy en rejoignant Ryu en bas de la scène. Je me suis figé comme un con.
— Mais non. C’était génial. T’es génial.
Son enthousiasme tira un froncement de nez à son ami et un petit sourire. Il respirait de façon un peu hachée, bousculé par l’effort fourni pour jouer et chanter plusieurs minutes d’affilée. Ryusuke attendit sagement qu’il ait posé sa guitare sur son socle pour le prendre dans ses bras. Il sentit les tremblements qui agitaient sa cage thoracique en parallèle de son souffle rapide.
— Jimmy, t’as assuré, murmura-t-il à son oreille. Je me suis pas rendu compte à quel point t’as progressé. En plus…
Ryusuke le repoussa sans lâcher ses épaules pour autant.
— Tu chantes trop bien, bordel. Je suis une vraie casserole à côté.
Son ami ricana puis tapota les bras que Ryu tendait toujours vers lui.
— Merci, Ryu. J’avais trop la flippe quand on a commencé. Désolé, j’ai pas arrêté de te regarder. Mais comme t’es super calme, ça m’a aidé.
Ce fut au tour de Ryusuke de rire. Les trois autres membres de Wyatt s’étaient rassemblés sur le bord de la scène. Ryu se tourna vers eux et les félicita d’un hochement de tête admiratif. Il aurait adoré avoir la fibre musicale, mais ses rares tentatives l’avaient rapidement découragé. En toute sérénité avec lui-même, Ryu préférait laisser ça aux plus déterminés et les encourager.
— Donc tu sais faire un truc de tes mains.
La remarque narquoise venait d’Alex, qui avait dévissé ses fesses du banc. Jim roula des yeux avant d’échanger un sourire désabusé avec son recruteur. Il savait que c’était un compliment. Dimitri engloba l’ensemble des adolescents de son regard sombre puis déclara :
— Je suis impressionné, bravo les jeunes. (Il se tourna vers Jim et Jason, haussa un sourcil.) Vous nous présenterez vos compagnons ?
Tandis que Jason hochait vivement la tête, toujours intimidé par le monde présent, Ryusuke donna un petit coup d’épaule à son ami.
— T’as intérêt à nous faire un concert privé ce soir.
— Oui, oui, grommela Jeremy, même si la perspective lui faisait déjà grimper le rythme cardiaque.
— Il se passe quoi ce soir ? Je suis pas invité ? se plaignit Alex en zieutant sa Recrue d’un air mauvais.
— Soirée d’anniversaire, répondit Jim avant d’enfoncer un doigt dans le poitrine de l’homme. Et non t’es pas invité. Même mon père et ma sœur partent pour me laisser l’appart. Pas question de t’avoir dans les basques.
Avec un soupir exagérément blessé, Alex leva les mains.
— Ça va, j’ai compris.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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- Chapitre 30 -



Samedi 26 août 2023, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Le Farfalla se caractérisait par un bar central circulaire. Au milieu se dressait une colonne d’étagères réalisée sur mesure pour accueillir une partie du stock d’alcool du bar-restaurant. Le bois massif dans lequel on avait taillé la colonne et le comptoir tirait vers un miel chaud. En contraste, le marbre qui habillait le bar était d’un noir veiné de filaments argentés.
L’ambiance y était chaleureuse, avec la scène musicale calée au fond de la salle et qui accueillait des groupes amateurs le week-end ou les soirs de semaine. Des tables et chaises hautes meublaient la zone près du comptoir pour plus de convivialité. Si c’était l’intimité que l’on recherchait, des boxes accueillaient des tables accompagnées de banquettes à l’assise de cuir craquelé.
Le Farfalla n’était pas un établissement de toute jeunesse. Son propriétaire, Antonio Amati, avait dépassé la soixantaine. Son bar-restaurant était quasiment aussi âgé que le nombre d’années qu’il avait passées à Modros en tant qu’Italien expatrié au début des années 80.
Alors, quand sa nièce lui avait demandé s’il pouvait accueillir son fils pour la saison estivale, il avait accepté sans trop réfléchir. Un peu de sang neuf ne ferait pas de mal à Farfalla : l’équipe n’était pas non plus toute jeune et la fréquentation du bar tendait à évoluer avec les années. Les habitués de Farfalla, la plupart des immigrés italiens qui venaient déguster le café de leur pays d’origine et chantonner leur langue natale, laissaient de plus en plus place à des jeunes qui appréciaient les concerts amateurs. Même les lycéens de l’établissement privé du coin envahissaient ses tables lors du service de midi.
Son petit-neveu n’avait aucune expérience dans la restauration quand il avait débarqué au début du mois de juillet. Mais il avait l’énergie de ses seize ans, l’orgueil de prouver à ses parents qu’il pouvait payer son matériel de musique par lui-même et il parlait italien. Un dernier point qui s’était révélé essentiel alors que les habitués du Farfalla avaient décidé que la langue devenait l’idiome national – au moins dans l’enceinte du bar.

Jeremy astiquait les verres à bière avec un chiffon propre quand son collègue quitta la machine à expressos pour lui donner un léger coup de coude.
— Eh, c’est pas ton pote, E.J. ?
L’adolescent grogna de mécontentement en se tournant vers son responsable. Sans s’émouvoir de la trogne renfrognée de Jim, Archer Nicholson lui adressa le sourire éclatant qu’il réservait d’habitude aux jolis minois qu’il tendait de séduire le temps d’une soirée. À vingt-et-un ans, bien qu’agent pour S.U.I, le jeune homme travaillait à temps partiel au bar pour arrondir ses fins de mois. Accessoirement, Archer était l’ancienne Recrue d’Ethan.
— M’appelle pas comme ça, ronchonna Jeremy en reposant le verre qui brillait à présent sous le halo des plafonniers de style industriel.
— Ethan Junior, ça te plaît pas ?
L’adolescent se contenta de rouler les yeux en bousculant son collègue.
— C’est super chiant, le contra Jim en s’emparant d’une caisse remplie de verres propres à ranger. T’imagines si je t’appelais Archie tout le temps ?
— Je te planterais une fourchette dans l’œil, souffla Archer avec un sourire carnassier.
— Psycho, marmotta Jeremy avant de se retrouver nez-à-nez avec Ryusuke.
À vrai dire, le bar les séparait toujours, mais Ryu s’était penché pour voir ce qu’il fabriquait derrière le comptoir. Une fois certain qu’il n’allait pas lâcher sa caisse de surprise, Jeremy la reposa sur le plan de préparation avant de tendre le poing. Ryusuke y frappa le sien puis se hissa sur l’un des tabourets. Il avait noué ses cheveux sombres pour éviter qu’ils collent à sa nuque mouillée de sueur.
— Comment ça va ?
— Bien, juste Archie qui me fait chier.
— C’est Archer, morveux, gronda l’intéressé sans se détourner de sa machine à café. Et surveille ton langage ou je dis tout à ta maman.
— Je m’en occupe déjà ! lança Antonio depuis l’un des boxes, où il lisait le journal en attendant l’affluence des visiteurs.
Tandis qu’Archer ricanait, Jim adressa un regard misérable à son ami.
— T’as vu comme je me fais traiter ?
Ryusuke n’eut pas de meilleure réponse que de s’esclaffer. Il savait bien que son ami n’était pas réellement malheureux. Son visage disait même tout l’inverse. Ses yeux dépareillés pétillaient, ses lèvres se recourbaient en mince sourire.
— Tu passais dans le coin ? s’enquit Jim en repoussant sa tâche en cours pour mieux prêter attention à son ami.
— Ouais, je fais deux-trois courses pour Dimi. (Ryu lui adressa un clin d’œil narquois.) Ta ‘tite bouille me manquait trop.
Archer et Antonio profitèrent de cette remarque pour siffler allègrement dans le restaurant. Jeremy les ignora superbement – ça devait à peine être la vingtième blague de ce genre – pour se contenter de tirer la langue à son ami.
Il rétracta son appendice quand les portes battantes claquèrent. Enfin des clients. Après avoir adressé un regard désolé à Ryu, il se déplaça vers le devant du bar, son chiffon sur l’épaule. Quand les nouveaux-venus s’avancèrent à la recherche d’une place, Jim les reconnut. C’étaient deux adolescentes qui avaient fréquenté le bar tout l’été. Il savait déjà à peu près ce qu’elles allaient commander. La fille blonde ne manquerait pas de choisir une citronnade. Son amie à la courte tignasse teinte en violet sombre pencherait sûrement pour un virgin mojito.
Elles commencèrent par s’installer dans l’un des boxes, cassant de leur rire la torpeur de l’après-midi estival. Jeremy avait l’impression de les connaître sans leur avoir adressé plus de dix phrases. La plus grande, Ivana, parlait également italien. Il l’avait surprise plus d’une fois à se retourner alors qu’il discutait avec les habitués d’Antonio. Elle devait aussi pratiquer une forme d’art martial, car ses tenues d’été découvraient des tibias bleuis d’hématomes et des bras tout aussi colorés. Du moins, Jeremy espérait que ce n’était pas quelque chose de plus grave. Après ce qu’il découvert avec le père de Jason – et même pour son propre père – il était méfiant.
La fille aux cheveux teints avait un mordant sarcastique. Un côté geek avec son sac-à-dos à pins inspirés de nombreux fandoms. Ivana l’appelait toujours Gwen, mais Jim ne savait pas si c’était un surnom ou son véritable prénom.
— Tu les connais ?
Jeremy sortit de son observation pour se tourner vers Ryu. Accoudé au bar, son ami élargit son sourire de façon un peu trop large.
— C’est laquelle que tu regardes ?
— C’est mes clientes, Ryu, bordel.
— Et ?
— T’es chiant. C’est juste qu’elles sont venues tout l’été. Je sais déjà ce qu’elles vont commander.
Il se tut abruptement et se recomposa une façade polie quand Ivana quitta le box pour passer commande. Elle jeta un coup d’œil à Ryusuke avant de se glisser entre deux tabourets.
— Salut, la même chose que d’habitude.
— Citronnade et virgin mojito, souffla Jim avec un haussement d’épaules.
Tandis qu’il s’affairait à la préparation des boissons, il aperçut Ryu qui se retenait de rire. Décidément, si lui-même s’y mettait.
Jeremy prit sur lui pour avoir l’air affable quand il poussa sur le comptoir la commande de l’adolescente. Elle le remercia d’un sourire avant d’opérer un demi-tour. Ryusuke ne rata pas une miette de la façon dont son ami l’observa traverser la salle jusqu’au box qu’elle partageait avec sa camarade.
— Oh, Jimmy, soupira-t-il en s’affalant à moitié sur le marbre frais du bar, gâche pas ça, sérieux.
— Mais de quoi tu parles ? marmonna le concerné en s’avançant jusqu’à Ryusuke – il ne voulait pas que son ami hausse trop la voix.
— De ton petit cœur qui s’ouvre enfin, roucoula Ryu en enfonçant un doigt dans le t-shirt blanc de son compagnon au niveau de la poitrine.
— Bas les pattes.
Son ami retira sa main avec un sourire entendu. Ses iris sombres luisaient tellement que Jim fut incapable de les ignorer. Le rouge gagna ses joues dans les secondes qui suivirent.
— Je la connais même pas, Ryu. Je sais son prénom et c’est tout.
— Donc j’ai bien raison, se félicita l’adolescent en se redressant, le visage lumineux. Y’en a une des deux qui te plaît.
Ryusuke zieuta brièvement en direction du box, revint à son compagnon. Nota la direction précise que son regard suivait parfois.
— Je pensais pas que les blondes étaient ton genre.
— Je te déteste.
Le rire bruyant de Ryusuke, seule réponse adéquate à l’attaque bougonne de son ami, attira l’attention des personnes présentes – les adolescentes, Antonio et Archer. Chacun finit par retourner à ses occupations une fois le silence retombé.
— C’est vrai qu’elle est très jolie, souffla Ryu avec un sourire plus tendre pour son ami. Même si j’aurais parié que les brunes, c’était plus ton délire.
— Oh, on s’en fout de la couleur de cheveux, grogna Jim en retournant à sa caisse de verres pour occuper ses mains agitées de nervosité.
Songeur, amusé, un sourire teinté de nostalgie amère sur les lèvres, Ryusuke passa une main dans les mèches sombres échappées de son chignon. En silence, il observa Jim ranger les verres sur les étagères dédiées au centre du bar. Le rouge de ses joues était le plus fiable des indices.
— Tu vas tenter ta chance ?
— Je vais surtout tenter de t’en coller une.
— Jimmy, voyons, s’indigna Ryu en redressant le dos.
Bougon, Jeremy lui jeta un regard noir avant de retourner à sa tâche. Ryusuke l’avait facilement percé à jour. Évidemment que cette fille ne le laissait pas indifférent. Mais cette curiosité n’avait pour lui encore aucune signification. De nombreuses personnes ne le laissaient pas indifférent, au quotidien. Même si c’était la première fois que quelqu’un ne le laissait pas indifférent de cette manière.
— Qu’est-ce qui t’arrive, petit chou à la crème ?
Jim n’eut même pas le courage de signaler à Archer que ce surnom lui était tout aussi désagréable qu’E.J. Son responsable resta penché vers lui jusqu’à ce que l’adolescent craque :
— Rien, juste mon pote qui m’emmerde.
Archer leva le nez, échangea un salut de la main avec Ryusuke. Ils s’étaient croisés à quelques reprises au Farfalla.
— Il a tout l’air d’un ange, ton pote. Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
— Te laisse pas avoir par sa tête. Il est plus fourbe qu’on le pense.
— Dit-il, grinça Archer avec un coup de coude pour son collègue. C’est toi le fourbe de service, Jim.
L’intéressé secoua la tête, mais ne chercha pas à répliquer. Il ne niait pas les petits stratagèmes qui l’agitaient de temps à autre.
Quand il approcha à nouveau de Ryusuke pour ranger les derniers verres de sa caisse, son ami avait repris une moue avenante. Jeremy le considéra avec méfiance avant de soupirer.
— Et toi, alors ? Ton amourette des vacances ?
— Ben, une amourette comme tu dis.
Le rictus moqueur de Jeremy tomba aussitôt de son visage pour s’afficher sur celui de Ryu.
— Il a deux ans de plus, il rentre à la fac cette année. J’ai eu un crush, mais c’était mort avant d’avoir commencé.
— Merde, désolé. Je croyais que vous restiez en contact.
— On l’a fait. Mais j’ai laissé tomber. Je le sentais pas, cette relation à distance.
— OK…
Comme les traits de Jim s’affaissaient, Ryu se percha au-dessus du bar pour lui asséner une pichenette sur le front.
— Interdit de faire la grimace, t’es en service.
En retour, Jeremy força ses lèvres à se recourber. Le rendu arracha une grimace de consternation à son ami, qui s’esclaffa ensuite.
— T’es la seule personne qui me remonte le moral sans faire exprès et en étant, en plus, super nul de base pour remonter le moral.
La formule alambiquée ne tira de Jim qu’un froncement du nez.
— Bon, je vais te laisser, faut que je fasse mes courses. (Ryusuke lui envoya un baiser qui laissa Jeremy de marbre.) Crois en tes chances, sale punk.
— Va voir ailleurs si j’y suis, l’intello, siffla Jim avec un doigt d’honneur.
Ryusuke s’inclina et ne manqua pas d’adresser un salut enthousiaste de la main à son ami avant de partir.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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Hello ! Pour info, les fiches personnages ont été mises à jour : lien ici.


- Chapitre 31 -



Vendredi 1er septembre 2023, Dourney, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Ethan était planté devant la machine à café quand Manuel Cross se glissa à ses côtés. Tandis qu’Ethan se décalait pour lui laisser l’accès, son collègue souffla d’un ton moqueur :
— Pas trop triste ?
Son gobelet de thé vert à la main, Ethan inclina la tête avec une moue circonspecte.
— Triste pour quoi ?
— T’as pas eu la classe de ton gamin cette année.
— C’est pas grave, lui assura l’homme avec un sourire amusé. Je crois qu’il préfère comme ça aussi. Il a pas besoin de m’appeler « monsieur ». Et il pourra pas se plaindre qu’il se coltine toujours ma personne.
Manuel ricana en récupérant le café qu’il venait de commander.
— Oui, enfin, c’est moi qui ai eu sa classe. Je crois qu’il valait mieux pour lui qu’il reste avec toi. T’es plus sympa.
Ethan roula des yeux avant de s’installer à l’une des tables de la salle des profs.
— Même si vous êtes plus sévère que moi, je suis rassuré que vous ayez sa classe. Vous êtes juste et c’est ce qui compte.
— T’as un truc à me demander, à me faire autant de compliments ? ronchonna M. Cross en lorgnant son cadet d’un air mauvais.
— Non, je vous assure. Enfin, si. (Ethan agita son gobelet de thé sous son nez.) M. Scott a parlé d’une réunion pour les profs d’EPSA, non ? C’est à quatorze heures ?
— Oh, maintenant que tu le dis, le directeur a peut-être mentionné ça.
Comme Ethan le considérait avec dépit, Manuel Cross ricana.
— Je te taquine, Ethan. Oui, on a réunion. (Il leva le nez vers l’horloge numérique accrochée au mur de la salle des profs). On a dix minutes devant nous.
Maussade, Ethan porta le gobelet à ses lèvres. Il s’était résigné à ce que son collègue se paie sa tête au moins une fois par jour. Une forme de routine au cœur de leur relation.

Cinq minutes plus tard, ils marchaient côte à côte en direction de la salle de conférence située au rez-de-chaussée du Centre. Les réunions importantes entre professeurs s’y tenaient, tout comme les discours de début et de fin d’année de la direction.
Ethan était étonné que la directeur convoque leur équipe aussi tôt dans l’année scolaire. Bien que les élèves aient fait leur rentrée aujourd’hui, les professeurs étaient présents à l’École depuis quelques jours pour tout préparer. Ryan Scott leur avait déjà présenté l’habituel discours de la direction. Cela portait donc sur un autre sujet, sûrement lié à l’EPSA au sein de l’École.
Malgré la curiosité, Ethan garda ses interrogations pour lui et s’installa en silence à côté de Manuel dans la salle de conférence. Ses murs rouges faisaient ressortir le lino et les chaises noirs. Même l’estrade était sombre, d’autant plus qu’aucune des rangées de spots n’était encore allumée. Ils étaient moins d’une dizaine dans la pièce, mais les chuchotis intrigués ne tardèrent pas à combler l’espace.
— Qu’est-ce que Ryan nous prépare encore ? marmonna Manuel à voix basse, plus pour lui-même que pour son collège.
Ethan retint un sourire quand il remarqua la main de son aîné qui fouillait sa poche. Il en extirpa un caramel enroulé dans un papier de bonbon recyclé qu’il fourra dans sa bouche. Tout en mâchonnant, il tourna son cou épais vers Ethan.
— Quoi ? Je me cache pas avec toi, tu sais déjà que j’en mange.
— Je n’ai rien dit.
— Pff, tes yeux parlent.
Ethan se permit un véritable sourire cette fois. C’était la seule friandise que son collègue tolérait. Sûrement parce que ces caramels mous étaient spécifiquement préparés par sa femme.
Les deux hommes se turent quand les éclairages inondèrent la scène d’un halo puissant. Sur l’estrade patientait Ryan Scott, directeur de l’École, vêtu de son habituel costume beige. Un tableau à feuilles blanches avait été installé à côté de lui.
— Bonjour à toutes et à tous ! entama l’homme au sourire avenant. J’espère que la matinée s’est bien passée et que chacun a pu prendre ses marques avec sa nouvelle classe.
Quelques formules de politesse plus tard, le directeur se plaça face au tableau pour en soulever la première feuille. Celle du dessous, déjà remplie, comportait plusieurs annotations liées entre elles par des flèches. Tout en haut, marqués en imposantes majuscules, deux mots : PROJET RÉSEAU.
— Si seulement l’équipe de l’EPSA a été rassemblée aujourd’hui, poursuivit le directeur d’un ton plus sérieux, c’est que ce projet concerne le parcours S.U.I uniquement. Pour être transparent avec vous, il s’agit pour l’heure d’un… projet.
Avec une mimique espiègle, il pointa du doigt les deux mots inscrits en gros sur la feuille. Quelques ricanements s’élevèrent, mais Manuel resta de marbre. Ethan observa le visage impassible de son collègue, se fiant à lui pour tenter de deviner la teneur de ce qui allait suivre.
— Et, en ce sens, je vous demande de garder l’ensemble des informations données pendant cette réunion confidentielles. La direction et moi-même sommes évidemment au courant, mais vos collègues professeurs ne le sont pas. (Comme l’assemblée conservait un silence respectueux, à la limite du grave, il enchaîna promptement : ) Je n’aime pas cette ambiance du secret et je pense que vous non plus. Mais les directives viennent de plus haut.
Ethan s’agita sur sa chaise, piqué de curiosité. La direction de l’École était plutôt autonome sur la gestion de l’établissement. Évidemment, elle dépendait toujours de S.U.I et lui devait des comptes régulièrement.
— Et, quand je dis plus haut, c’est encore plus haut.
— Tch.
Le grognement excédé de Manuel fit écho au rythme cardiaque accéléré d’Ethan. S.U.I elle-même devait rendre des comptes de temps à autre. À sa société-mère, la Ghost Society.
— Bon, vous l’avez compris, ce projet Réseau nous vient tout droit de la Ghost. En une dizaine d’années à la tête de l’École, c’est la première fois qu’on est sollicité ainsi. La dernière fois remonte à une quinzaine d’années, quand la Ghost Society a imposé des quotas d’élèves formés.
Ryan Scott fit glisser sa main sur la surface lisse de la feuille. Le bruit léger qui en résulta ondula jusqu’aux professeurs tant ils étaient silencieux.
— Comme ça ne nous concerne pas directement, les explications que l’on donne aux nouveaux professeurs arrivants sur la Ghost Society sont plutôt succinctes. Permettez-moi de vous donner un rapide topo sur la situation.
D’un grand geste, il souleva la feuille annotée de « PROJET RÉSEAU » pour en révéler une nouvelle qui comportait trois cercles nommés individuellement. À côté de « S.U.I/A.A » et « Ghost Society » était inscrit le nom « Amazones ».
— Tu la sens ? murmura Manuel en se tournant vers son collègue.
— De quoi ?
— Cette bonne odeur de merde.
Décontenancé par le langage cru de son collègue, inhabituel, Ethan manqua s’esclaffer. Il se retint à temps et se concentra sur les explications du directeur. Il ne connaissait que trop bien ces institutions. Et, à l’instar de son aîné, il n’aimait pas ce qui se déroulait sur cette estrade.
— La Ghost Society a été l’une des premières agences indépendantes du gouvernement à être mise en place au début de la guerre froide. D’abord dans un objectif de formation d’agents et d’espions, ensuite dans l’opérationnel en envoyant ces-dits agents sur le terrain. Je vous passe les détails, mais, au fur et à mesure, la Ghost a pris en ampleur. L’idée n’étant pas d’attirer l’attention sur elle, plusieurs sociétés-filles ont vu le jour entre les années 50 et les années 90.
Ryan Scott récupéra l’un des marqueurs disposés sur la tablette fixée au tableau blanc. Il tapota le cercle qui entourait « S.U.I/A.A ».
— 1978, Mme Sybaris fonde S.U.I et sa branche spécialisée, la A.A.
Même si Ethan s’y attendait, il ne put s’empêcher de serrer les dents à la mention de sa mère.
— Malgré l’import personnel de Mme Sybaris, tant d’un point de vue financier qu’organisationnel, la Ghost Society est restée la société-mère. Jusqu’ici, comme je le disais, nous n’avons eu que des échanges très limités, surtout à l’École.
Le stylo de M. Cross glissa jusqu’au troisième cercle, celui des Amazones. Ethan fronça les sourcils, de plus en plus perplexe. Pourquoi mentionner cette société-fille parmi la demi-douzaine d’autres qui existaient ?
— J’en viens aux Amazones. Je vous rassure immédiatement : nos collègues ne sont pas des femmes qui se battent avec des lances à cheval.
De nouveau quelques rires, mais Manuel et Ethan conservèrent leur silence pensif. Tous deux savaient quelle réputation on prêtait à cette société-fille. De loin la plus discrète et fermée de toutes, les Amazones n’acceptaient que les femmes dans leurs rangs.
— Sans m’attarder trop longtemps, expliqua Ryan Scott une fois le calme revenu, les Amazones sont nées au début des années 60 pour former spécifiquement des femmes russophones à l’espionnage. Un profil très spécifique qui explique que cette société-fille est restée la plus petite pendant longtemps.
Avec une grimace, le directeur tapota le centre de la feuille, où était marquée « formation » sans plus d’explications.
— On en vient au cœur du problème. Le point commun de la Ghost Society, de S.U.I et des Amazones ? Nous sommes le seuls à former nous-mêmes nos agents. Toutes les autres sociétés-filles ne disposent pas d’un programme interne de formation, notamment à destination de jeunes recrues.
Alors qu’Ethan haussait des sourcils surpris, Manuel jura tout bas à côté de lui.
— Je le sens vraiment pas.
Ryan Scott embraya avant qu’Ethan puisse répondre. Le directeur tapa le cœur de la feuille avec plus de force.
— Et, permettez-moi d’être un peu fier, mais l’école de S.U.I est le centre de formation le plus important de ces trois sociétés. Et ça a fini par attirer l’attention de la Ghost et les faire cogiter.
Une main se dressa dans les premiers rangs. Même s’il avait prévu de répondre aux questions seulement à la fin, le directeur accorda cette première interrogation :
— Allez-y.
— Ils souhaitent s’inspirer de notre modèle ? s’enquit l’une des professeurs d’EPSA d’un air dubitatif. Pourquoi ils ne l’ont pas fait avant ?
— Eh bien, non. Les Amazones gardent leur formation telle quelle, aussi secrète et fermée que possible. Quant au centre de formation de la Ghost, il n’y a pas de changements en vue non plus. Du moins, d’après ce que je sais.
Ethan fronça les sourcils face à cette réponse. Mais avant qu’il ait pu se poser plus de questions, le directeur agrippait la feuille pour en revenir au « PROJET RÉSEAU ».
— Si la Ghost Society s’intéresse à nous, c’est par… logistique et par esprit de compétition.
À ces mots, Manuel Cross émit un nouveau grognement mécontent. Ethan le rejoignit dans son attitude récalcitrante. Le mot « compétition » ne lui disait rien qui vaille.
— La Ghost Society est actuellement en train de travailler sur la possibilité de se faire confronter les élèves des trois centres de formation.
Une fois l’information lâchée, les murmures bruissèrent entre les rangées de chaise. Le directeur s’éclaircit la gorge pour ramener le silence et indiqua le tableau de son marqueur.
— Ils ne savent pas encore exactement quelle forme ça peut prendre et c’est pour ça que ce projet Réseau ne sera pas mis en place avant l’année prochaine. Mais, dans l’idée, ce projet se déroulera au sein de l’École car nous avons les plus grands locaux.
Ryan Scott prit soin de reposer son marqueur avant de taper dans ses mains.
— À présent, aux questions.

Ethan secondait Manuel dans les couloirs. Cette conférence avait glissé un froid insidieux en lui. D’un point de vue professionnel et personnel, ce projet Réseau l’inquiétait. En tant que prof, l’idée d’obliger ses élèves à en affronter d’autres issus de parcours différents ne lui plaisait pas tellement. Oui, ce serait utile, car une fois diplômés, les futurs agents ne choisiraient pas leurs adversaires ou leurs cibles. En attendant, il ne savait pas encore à quel point ces échanges entre centres de formation auraient un impact sur la vie de ses étudiants.
D’un point de vue personnel, il détestait cette perspective. La Ghost Society employait la majorité de sa famille maternelle. Pire : c’était son propre frère qui s’occupait en partie du centre de formation de la Ghost. Et le projet Réseau ne pouvait que l’impliquer.
— Ethan, tu gênes le passage.
L’homme sortit de ses pensées avec une grimace désolée pour son collègue qui lui tenait la porte depuis quelques secondes déjà. Une fois à l’extérieur, l’air chaud lui éclaircit l’esprit. La journée était belle, le soleil généreux. Encore détendus, les élèves discutaient et se chamaillaient dans la cour. Ce n’était que le jour de la rentrée. Ils pouvaient tous profiter d’un week-end sans devoirs avant le début des cours.
— Salut.
Une voix sur sa gauche tira Ethan de son inspection de la cour. Maria était adossée au mur du Centre, sa casquette noire vissée sur le crâne et des lunettes de soleil enfoncées sur le nez. Quand il la reconnut, Manuel ricana.
— Maria Wayne. Tu te caches ?
— Non, M. Cross. (Ethan perçut un sourire dans sa voix, même si son visage n’affichait qu’un air poli.) Il fait juste une chaleur de dingue.
— Oh, tu me rassures. Je croyais qu’il te prenait la même manie qu’Ethan.
L’intéressé foudroya son aîné du regard. Manuel savait parfaitement pourquoi il avait changé de nom en arrivant à l’École.
— Bon, je vous laisse, embraya Manuel en remarquant la moue irritée de son collègue. Bon week-end, mes colombes.
Une fois éloigné de quelques mètres, Maria souffla :
— Il est au courant qu’on est plus ses élèves depuis vingt ans au moins ?
Ethan soupira en la rejoignant près du mur pour ne pas gêner l’entrée du Centre. Il avait remarqué que son collègue se montrait encore plus taquin quand Maria rôdait dans le coin.
— Je suis étonné que les enfants soient pas encore arrivés, commenta Ethan en lorgnant le bâtiment des cours en face d’eux.
Ses multiples vitres le forcèrent à plisser les yeux à cause des reflets du soleil. Il n’était même pas certain de reconnaître ses enfants s’ils en franchissaient les portes, avec cette luminosité encore brûlante.
— Jim m’a dit qu’il répétait avec son groupe, expliqua Maria en tournant le cou vers lui. Thalia en profite pour discuter avec ses copines.
— Tu rentres avec Grace ? Tu n’as pas encore récupéré de voiture, j’imagine ?
Maria secoua la tête avant de préciser :
— Toujours pas de voiture, non. J’attends de mettre un peu plus de côté. Je partage les frais de la maison avec Grace. Je refusais de vivre sous toit sans rien donner de ma poche.
Ethan acquiesça doucement, guère étonné de son ex-compagne. Sa colocation chez les Empkin, mise en place depuis sa séparation avec Will, se déroulait très bien d’après les dires des enfants. Ils y avaient en plus trouvé un nouvel équilibre en passant une semaine sur deux avec leur mère dans la maison de Grace.
— Pour ce qui est de rentrer, c’est Jason qui conduit, reprit Maria avec enthousiasme. Figure-toi qu’il a eu son permis la semaine dernière.
— Génial, Grace m’avait pas dit. (Ethan s’appuya contre l’une des colonnes qui soutenait le préau du Centre, mal à l’aise de rester debout à côté de Maria sans bouger.) Tu crois qu’on devrait proposer à Jem de le passer ?
— Non, souffla Maria avec un rire. Il est déjà tellement occupé, entre les cours, le groupe de musique et son boulot au Farfalla. J’ai peur qu’il se mette trop la pression.
— Tu as raison, grimaça Ethan en enfonçant les mains dans ses poches. Et puis, il commence à gérer son anxiété. Ce serait peut-être la goutte qui fait déborder le vase, ce permis.
— On en reparlera après l’École. On l’a tous les deux passé après notre diplôme, ça nous pas tués.
Comme ils échangeaient un sourire complice, Ethan sentit le froid de sa poitrine se dissiper. Il n’en avait pas vraiment parlé à qui que ce soit, pas même Mike, mais discuter avec Maria lui faisait du bien. Quand ils s’étaient retrouvés, après le retour de Maria et Thalia à Modros, tout était si compliqué. Chaotique. Instable. Chacun avait des accusations au bout des lèvres.
Ethan en voulait encore à Maria d’avoir caché ses cartes aux enfants pendant des années. Elle ne lui avait toujours pas pardonné son refus de reconstruire leur vie loin d’ici, quasiment dix ans plus tôt.
Mais les mois étaient passés et les accusations avaient mué en regrets lointains. S’il y avait un socle commun qui les unissait, c’étaient bien leurs enfants. Et tous deux s’étaient promis de faire de leur mieux pour eux.
— Au fait, embraya spontanément Ethan, si un jour tu veux te faire un week-end ou une journée tranquille avec les enfants, je peux te laisser mon appart. J’irai chez Mike, ça fait des semaines qu’il me harcèle pour une soirée jeux vidéo comme au bon vieux temps.
— C’est gentil, merci. (Maria hésita, soupira puis retira ses lunettes de soleil.) En vrai, ça te dirait un week-end tous les quatre, avec les enfants ? On est pas obligé de faire un truc de malade, hein. Juste… on peut rester chez toi, leur faire des pancakes, les emmener au cinéma, je sais pas.
Devant l’air surpris de l’homme, Maria grignota l’extrémité de sa branche de lunettes.
— Je sais pas s’ils ont osé t’en parler, mais ça fait plusieurs fois qu’ils me demandent qu’on fasse quelque chose tous les quatre. Enfin, surtout Thallie. Ce serait un début. (Comme Ethan ne répondait pas dans l’immédiat, elle précisa avec hâte : ) Je dormirai sur le canapé. T’inquiète pas.
Comme ce n’était pas du tout ce qui l’inquiétait, Ethan s’esclaffa avant de reprendre son sérieux face à la moue bougonne de Maria.
— Ça me ferait vraiment plaisir, acquiesça-t-il d’une voix douce. Si ça te dérange pas, je ferai les pancakes. J’aimerais éviter qu’on ait tous une indigestion.
— Espèce d’enfoiré.
Les mots durs contrastaient avec le ton amusé de Maria et ses yeux rieurs. Ethan se contenta d’un mince sourire en retour. Au-delà de la perspective d’un véritable week-end familial depuis bien trop longtemps, c’était le visage détendu de Maria qui le rassénérait. Il ne l’avait pas vue avec cet éclat au fond des yeux depuis l’incendie de leur maison. Savoir que sa colocation avec Grace lui permettait de retrouver goût à la vie enclenchait chez lui une sorte de sérénité parallèle.
S’il y avait bien une chose qui ne pouvait que dégager le ciel gris de son esprit, c’était que des rayons de soleil illuminent ceux de sa famille.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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Hola, dans la partie 2, les chapitres changent pas mal de cadre spatio-temporel, donc je vous conseille de bien regarder la petite phrase qui situe au début des chapitres 🙂


- Chapitre 32 -



Vendredi 15 septembre 2023, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Archer lorgna en direction de son jeune collègue quand deux clients approchèrent du bar central du Farfalla. Jim était concentré sur la préparation d’un cocktail et ne les avait pas vus. Avec un soupir, Archer lâcha son propre shaker pour prendre la commande. Tous les vendredis, c’était repas-concert. La fréquentation pouvait tripler l’espace d’une soirée. Le Farfalla devenait un joyeux chaos ambiant, une espèce de boîte vibrante de musique, de rires et de voix qui chantaient plus ou moins justes. L’alcoolémie variait d’une table à l’autre et les clients voguaient entre le bar, l’espace libre devant la scène et les boxes plus intimistes.
Archer adorait ces soirées. L’air chargé d’électricité et des percussions de la batterie lui grisait le sang. Les clients avaient les yeux bourrés d’étincelles, des sourires plein les lèvres. Leur humeur détendue par l’arrivée du weekend facilitait généralement le service. Au passage, Archer ne manquait pas de flirter avec quelques clientes enthousiastes – qui l’attendaient parfois jusqu’à la fin du service.
— Désolé, lança Jeremy une fois le cocktail servi au client qui patientait devant le bar. Il voulait pas me lâcher la grappe.
— T’inquiète, minus.
L’adolescent zieuta son collègue, le dévisagea de la tête aux pieds par principe puis secoua la tête. Il dépassait Archer d’au moins trois centimètres, il en aurait mis sa main au feu.
— Y’a du monde ce soir, souffla-t-il après coup en observant la salle animée.
— Plus de pourboires pour nous, roucoula Archer avec un sourire en coin.
Comme ils profitaient d’une accalmie temporaire sans client pour les alpaguer, Jeremy s’avança jusqu’à la zone du bar où il voyait le mieux la scène. Le groupe n’avait pas encore attaqué le concert. C’était un trio de quinquagénaires à la forme remarquable et au registre pop-rock. Ce n’était pas la première fois qu’ils animaient le Farfalla. Connaissances d’Antonio, ils avaient toute la confiance du propriétaire pour faire vibrer le bar-restaurant le temps d’une soirée.
Jim adorait les regarder jouer. C’était souvent de façon hachée à cause de sa course en tant que barman et serveur, mais la musique chantait à ses oreilles. Leur répertoire de vieux classiques du rock et de la pop faisait écho à ce qu’il écoutait au quotidien. Le chanteur avait une belle voix basse et chaude, pas trop rauque. Plus d’une fois, Jeremy avait essayé de reproduire cette intonation dans son coin. Sans succès, car sa voix possédait une hauteur et un timbre trop éloignés.
Absorbé par les préparations du groupe sur la scène, Archer ne tarda pas à le retoquer. Après s’être pris un petit coup de coude de son responsable, l’adolescent se tourna vers deux clientes installées au comptoir. Ce n’est qu’une fois planté devant elles, prêt à récupérer leur commande, qu’il les reconnut. Maquillées plus qu’à l’accoutumée et vêtues de tenues festives, les deux lycéennes qui venaient régulièrement après les cours paraissaient plus mûres.
— Bonsoir, s’efforça-t-il de dire d’une voix claire, vous avez choisi ?
— La même chose que d’habitude, souffla Ivana avec un sourire mutin.
— Pareil, acquiesça son amie quand Jeremy bascula les yeux dans sa direction.
Après qu’il se soit détourné pour préparer les boissons, les adolescentes se penchèrent l’une vers l’autre et entamèrent une discussion. Jim était étonné de les voir ici un vendredi soir. D’habitude, elles passaient après les cours ou le weekend en journée.
— Eh, mais y’a ton crush, lui souffla Archer à l’oreille en passant près de lui. Rate pas sa citronnade, hein.
Par principe, Jeremy envoya un coup de coude en direction de son collègue. Archer bloqua l’attaque avec une facilitée rageante, ses avant-bras tatoués coinçant sans mal le poignet de l’adolescent. Il ne le relâcha qu’au bout de quelques secondes avec un sourire railleur. Après l’avoir fusillé du regard, Jim entama la préparation des boissons.

Ivana remercia le serveur quand il poussa les deux verres quasiment pleins à ras bords. Avec un sourire complice pour Gwen, elle intervertit les deux boissons. Le jeune homme leur adressa un regard confus avant de bredouiller :
— Pardon, j’ai inversé la commande.
— Non, non, le rassura Gwen en agitant la main. On échange, ce soir.
— Oh, OK.
Ivana se retint de rire face à sa moue circonspecte. Il avait un visage expressif, véritable terrain de grimaces, de mimiques et moues diverses qui ne manquaient pas de tirer des sourires aux deux amies. Elles avaient même dressé une liste de ses expressions au fil des mois passés.
— Vous êtes venues pour le concert, j’imagine ? lâcha-t-il après coup.
— Oui, on voulait tester, opina Ivana en remuant la paille dans son mojito sans alcool. Le groupe est cool ce soir ? On connaît pas vraiment.
— Super cool. (Il tourna la tête vers la scène, esquissa son sourire à fossettes.) Vous allez voir, le chanteur a une trop belle voix.
Comme un petit groupe de clients s’avançait au bar, il leur adressa un regard désolé.
— Passez une bonne soirée.
Une fois éloigné, Ivana entama son virgin mojito. Gwen ricana en la voyant grimacer – les bulles avaient tendance à lui mitrailler désagréablement le palais.
Quand le groupe eut terminé les balances, elles orientèrent leurs tabourets vers la scène. Le trio de musiciens entama une chanson de leur propre composition, énergique et bon enfant. Pas de quoi casser les oreilles ou ramollir l’ambiance. Ivana finit rapidement par taper du talon, accompagnée par Gwen qui frappait son bras du plat de la main.
Les chansons s’enchaînèrent avec adresse, le groupe alternant les mélodies plus déchaînées à celles plus romantiques. Au bout d’une heure, le trio annonça une pause d’une quinzaine de minutes, s’attirant quelques huées impatientes.
Les verres de Gwen et Ivana étaient vides. Comme Ivana se penchait du côté du bar pour appeler un serveur, son amie lui glissa à l’oreille :
— Je vais aux toilettes, tu peux me prendre un virgin mojito ? Pour moi, cette fois.
Comme Iva acquiesçait, la voix du plus jeune serveur s’éleva près d’elle :
— Tu veux quelque chose ?
— Déjà, un virgin mojito. (Elle marqua une hésitation.) Vous avez des cocktails sans alcool ?
— Oui, répondit-il en se penchant pour extirper une carte en papier plastifié d’une pile de prospectus.
Ivana récupéra la carte des boissons et la lorgna sans grande inspiration. Après avoir fait mine de réfléchir, elle leva les yeux vers le serveur. Il attendait sa commande en silence.
— Tu me conseilles quoi ?
— Oh. (Ivana comprit qu’elle l’avait pris au dépourvu à la lueur paniquée de ses yeux et au rouge qui gagna ses oreilles.) Euh, j’aime bien le Dolcezza, perso.
Ivana lorgna la composition du cocktail en question sur la carte. Une sorte de citronnade aux fruits rouges avec un soupçon de menthe.
— Je vais prendre ça, alors, merci. Tu le dis bien, en tout cas.
Comme il griffonnait la commande de la main gauche, il releva la tête avec une moue surprise.
— Quoi ?
— Le Dolcezza. En italien. Tu le prononces bien.
Un sourire gêné plissa ses lèvres, accompagné d’un vague haussement des épaules.
— C’est ma deuxième langue maternelle.
— Moi aussi, ajouta Ivana et elle s’amusa de constater qu’il ne semblait pas étonné.
Quelques minutes plus tard, quand le serveur apporta le Dolcezza et le virgin mojito, Gwen était revenue. Ivana le remercia avant d’apercevoir un bandage serré autour de son poignet. Elle ne l’avait pas remarqué jusqu’ici, caché par la manche de sa chemise blanche.
— Accident du travail ? lâcha-t-elle d’un ton mi-figue mi-raisin.
L’adolescent cligna des yeux confus avant de comprendre de quoi elle parlait. Il tira sur sa manche avec une gêne manifeste.
— Non, au lycée.
Cette fois-ci, ce fut au tour d’Ivana de rester hébétée un moment. Elle se ressaisit, lâcha un petit rire nerveux.
— Sport ? suggéra-t-elle avant de demander franchement : tu es pas à St-Mary, hein ? Je t’ai jamais vu.
— Non. Je…
Jeremy hésita, peu entrain à partager ainsi sa vie personnelle. La majorité des jeunes clients du Farfalla provenait de St-Mary, le lycée privé situé à quelques minutes à pied.
— Je suis à l’école de S.U.I, finit-il par souffler face au regard insistant d’Ivana.
— Mais non ? lâcha-t-elle en tapant de ses mains aux ongles vernis de rouge. C’est la première fois que je croise un élève de cette école.
Jim ne put empêcher un sourire de lui crisper les lèvres. Ce n’était pas vraiment le genre de réaction à laquelle il s’attendait. Ivana l’avait capturé de son regard marron pénétrant, intelligent. Ne le lâchait plus.
— Il paraît que le cursus est super dur, ajouta l’adolescente d’un air entendu. C’est vrai ?
— Un peu, j’imagine ? Je suis dans le cursus de S.U.I, c’est différent du cursus général.
— À ce point ?
— Mmh, oui. La moitié de nos cours sont des activités sportives et physiques.
Ivana vérifia que Gwen était plus intéressée par ce qu’elle suivait sur son téléphone que par la conversation et se tourna de nouveau vers le serveur. Une moue dubitative ne le quittait plus depuis qu’Iva avait entamé la conversation. Profitant que le groupe n’avait pas encore repris et qu’aucun client ne se présentait au bar, elle enchaîna :
— Et ces cours dont tu parles, ils sont cool ?
— Plutôt, ouais. C’est diversifié.
— Vous apprenez les arts martiaux ? (Ivana sentit sa façade curieuse se craqueler pour laisser percer un enthousiasme plus brûlant, mais elle s’en moqua.) Et à utiliser des armes ?
Jeremy ouvrit la bouche, la referma avant de trop en dire. Habitué à fréquenter uniquement des connaissances de son école ou de l’univers de S.U.I, il ne savait pas quel niveau de connaissance en possédaient les étrangers.
— Je fais de l’aïkido et du karaté, déclara Ivana sans ambages.
Comme la remarque sortait de nulle part, Jim se retint de rire. Au moins, cela expliquait les bleus qu’elle arborait parfois aux bras et aux jambes. Ivana traduisit sa moue amusée comme une invitation à poursuivre la discussion :
— Je me débrouille plutôt bien. Je pense que je pourrais suivre tes cours.
Jeremy hocha la tête sans trop savoir comment réagir. Il avait une certaine appétence pour les arts martiaux. Ils apportaient un cadre, un schéma, aux habitudes instinctives qu’il possédait en combat. Pour autant, l’idée d’en discuter avec une inconnue pendant son service le plongeait dans la confusion.
— Et les armes ?
Ivana ayant remarqué son mutisme à propos des arts martiaux, elle préféra bifurquer sur le deuxième sujet qui l’intriguait. Le regard de l’adolescent ne se fit pas plus ouvert.
— Vous utilisez quel terrain d’entraînement pour le tir ? Celui du sud ?
Jim cessa de tripoter le bloc-notes de prise de commande pour la dévisager franchement.
— On a terrain dédié, avoua-t-il au bout de quelques secondes. Mais tu tires, toi ?
— Oui. Souvent.
Était-ce une provocation dans l’ourlet de ses lèvres d’un rouge mat ? Une tension désagréable s’installa entre les omoplates de Jim. Il se dégageait quelque chose de cette adolescente, en dehors de son charisme évident.
— Avec quels modèles vous vous entraînez ? Les agents de S.U.I utilisent principalement des Glock, non ?
— J’imagine, oui, souffla Jeremy en feignant l’indifférence.
Différents modèles étaient utilisés en fonction des sections et des préférences personnelles des agents, de S.U.I comme de la A.A. Jeremy connaissait chaque modèle disponible au sein des deux agences – on leur avait appris à l’École – mais il n’était pas à l’aise d’en discuter avec Ivana.
L’adolescente, qui n’était pas passée à côté de son mensonge, inclina la tête de côté.
— C’est parce que je suis une fille que tu veux pas en parler avec moi ? Les flingues, c’est un truc de mec ?
Jim s’attendait à bien des accusations, mais pas à celle-ci. Il poussa un ricanement sec avant de se reprendre. Il était en service et Ivana restait une cliente.
— Pas du tout, contra-t-il tout de même pour mettre les choses au clair. Juste que je sais pas tout ce que j’ai le droit de dire.
Un éclat s’alluma dans les yeux brillants de la jeune femme. Avec un sourire entendu, elle lança par-dessus le tintement des verres et les multiples discussions :
— Voilà, une réponse plus honnête.
Les lèvres de Jim formèrent un pli. Il n’aimait pas cette impression d’être mené par le bout du nez.
— J’ai failli m’inscrire dans ton lycée, à la base, expliqua Ivana comme Jeremy ne reprenait pas la parole, mais ne faisait pas mine de partir non plus. Le cursus de S.U.I m’intéressait vachement. Mais pas assez d’options pour l’université, après.
— Ça nous ferme pas les portes des facs, marmonna Jim en fronçant les sourcils. Nos cours classiques sont les mêmes que les autres. On fait juste en condensé et plus sélectif.
— Oui, mais j’aurais pas été assez préparée pour les examens quand même. Mon lycée est beaucoup plus axé université que le tien.
— On est littéralement formés pour devenir agents de S.U.I, marmonna l’adolescent en fronçant le nez devant l’évidence.
Ivana préféra se moquer de son air blasé. Elle pinça les lèvres, zieuta de côté avec un air songeur. Quelque chose d’aigre lui froissa les traits.
— Mmh, mon but est clairement pas de finir à S.U.I. Même plutôt l’inverse.
— OK, souffla son interlocuteur avec perplexité.
Il ignorait quel inverse S.U.I pouvait bien avoir. La criminalité ? Il considéra la jeune femme sous un œil nouveau, réalisa qu’elle avait déjà quelques connaissances sur les armes à feu. Pratiquait les arts martiaux.
Alors qu’une vague de froid lui descendait la cage thoracique, Jim se reprit. Le sport pouvait être une passion, un passe-temps, pas nécessairement une arme de défense ou d’attaque. Quant aux armes… Était-il vraiment en train classer une simple Américaine comme criminelle car elle avait l’attrait du tir ?
Ces réflexions n’empêchaient pas un désagréable sentiment de lui titiller la conscience. Jeremy fréquentait suffisamment de jeunes femmes à la confiance rayonnante et Ivana ne faisait pas exception. Son impression diffuse prenait plutôt naissance dans l’éclat dur, irrité, qui avait habité son regard à la mention de S.U.I.
— Iva, le groupe reprend.
Jeremy jeta un regard reconnaissant à la deuxième adolescente, Gwen. Il lui épargnait de poursuivre cette discussion qui aurait dû le réjouir – il ne niait pas la façon dont son cœur accélérait en face d’Ivana – et qui, pourtant, l’avait plongé dans un bain d’eau glacée.
— Bonne soirée, lança-t-il par politesse, n’oubliant pas le rôle qu’il détenait en ces lieux.
Sans attendre de réponse, Jim s’éloigna et suivit la courbe du bar pour se retrouver de l’autre côté de l’étagère à alcools, où Archer remplissait des pintes de bière.
— Alors ? roucoula son collègue avec un sourire railleur. Ton premier flirt s’est bien passé ?
— J’ai pas flirté. Et bof. Je crois qu’elle est un peu bizarre.
— Vous allez faire un couple parfaitement assorti, alors.
Comme il n’avait pas le cœur à plaisanter, Jeremy roula des yeux et quitta le bar. Le service en salle était plus frénétique, mais au moins n’aurait-il pas l’espace mental pour ressasser ce qui s’était passé.



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Un autre chapitre que j'aime beaucoup ♥ Surtout parce qu'il y a Rebecca et Myrina dedans et que ce sont des queens ✨


- Chapitre 33 -



Dimanche 24 septembre 2023, Parc national du Grand Bassin, Nevada, États-Unis d’Amérique.


Rebecca déverrouilla la portière avant que son père, qui venait de quitter le volant, n’ait idée de le faire lui-même. On avait beau la célébrer ce soir, elle refusait d’être traitée comme une invitée de luxe. D’ailleurs, la jeune femme avait fait de son mieux pour le rappeler à tous : pantalon et chemisier noirs, queue-de-cheval fonctionnelle et pas la moindre trace de maquillage. Ed avait esquissé une moue désapprobatrice en l’apercevant devant la voiture de fonction, empruntée pour la soirée à la Ghost Society. Après avoir soupiré de dépit, il s’était contenté de s’installer derrière le volant et avait lancé le véhicule en direction du chalet familial.
Ledit chalet éclairait les sous-bois alentours, assailli par des insectes qui bourdonnaient près des lumières extérieures. Plusieurs voitures étaient déjà garées dans la cour de graviers. Rebecca ajusta son chemisier en se préparant mentalement à ce qui allait suivre. Par principe, elle avait exigé à son père que son récent diplôme de Fantôme ne fasse pas l’objet d’une quelconque célébration. Peine perdue avec les Sybaris. Ils adoraient ce genre d’occasion. De quoi déballer des dizaines de plats aux saveurs du monde, sabrer les bouteilles de champagne à des centaines de dollars ou d’afficher leurs récentes acquisitions vestimentaires.
Rebecca avait en horreur cet étalage de richesse. Ces extravagances. Et elle détestait encore plus l’idée d’être à l’origine de tout ça. Si ça n’avait tenu qu’à elle, la jeune femme aurait fait ses bagages, embrassé sa jument et serait partie. Pas indéfiniment, bien entendu. Au moins quelques semaines, loin de la Ghost Society et des Sybaris. Peut-être qu’elle aurait goûté aux brises californiennes. Qu’elle se serait perdue le long de la plage ou qu’elle aurait rejoint d’autres membres de sa famille à Modros.
Son cousin lui avait assuré qu’elle trouverait un toit et des bras accueillants si elle mettait les pieds à Modros. À regret, Rebecca avait informé Jeremy que trop de choses la retenaient encore au Nevada. Elle avait promis à son père de ne pas prendre la poudre d’escampette dès son diplôme en poche. Son éducation ayant forgé une loyauté de fer en elle, Rebecca avait tenu parole.

Edward glissa une main sous son coude alors qu’ils remontaient vers le perron du chalet. La jeune femme se tourna à demi, l’interrogea en silence. Son père n’avait pas manqué à sa réputation ce soir. Ses cheveux plaqués en arrière étaient impeccables, en dehors de cette mèche laissée volontairement sur sa tempe. Le col de sa chemise blanche était aussi lisse que son sourire. Ses mocassins lustrés brillaient à l’éclat des appliques murales. Rebecca n’aurait pas été étonnée d’y apercevoir son reflet.
— Comment tu te sens ?
Rebecca se détourna en fermant les yeux, agacée par la question. Elle attendit qu’ils aient atteint le perron pour répondre sèchement :
— Comme une intruse. Un trophée. Une excuse.
Ed eut le bon sens de ne rien répondre. Pas dans l’immédiat, du moins. Il patienta jusqu’à ce que sa fille lève le nez vers lui, laisse poindre une once de vulnérabilité.
— J’ai peur. (Edward inclina légèrement le menton, affirma sa prise sur son coude.) J’ai peur de me ridiculiser. Qu’ils s’imaginent des choses sur moi.
— Ils le feront sûrement. Ils ne savent pas ce que tu veux, au fond.
Rebecca pinça les lèvres pour retenir sa réplique acide. Il avait fallu des années à son père pour qu’il comprenne que sa fille ne souhaitait pas suivre ses traces, pas plus que celles de sa mère défunte. Des années de disputes, d’accusations et de regrets. Edward était même allé jusqu’à enlever sa belle-famille dans l’espoir de placer Rebecca sur le piédestal qu’il lui réservait.
Elle avait pulvérisé ses rêves. Au profit des siens. Tant pis, la jeune femme avait dédié le reste de sa vie à sa famille. Maintenant qu’elle était majeure, Rebecca comptait bien récupérer les rênes qu’on lui arrachées des doigts bien trop tôt.
— Et je ne pense pas que tu vas te ridiculiser, Becky. Tu ne l’as jamais fait jusqu’ici.
Sans lui laisser le temps d’y réfléchir, Edward poussa le battant en bois clair. Une onde de musique et d’odeurs alléchantes la percuta. Après avoir dégluti péniblement, la jeune femme s’avança derrière son père. Ils furent aussitôt assaillis par Nikos et son fils. Edward les salua avec sa distinction habituelle. Pendant que Rebecca assistait à l’échange formel en retrait, Lazos se tourna vers elle. Le jeune homme ne masqua rien de son expression méprisante alors qu’il la toisait de la tête aux pieds. Rebecca haussa un sourcil inquisiteur à son encontre, mais il se contenta de hausser les épaules et de marmonner trop haut pour qu’elle puisse entendre à coup sûr :
« On dirait qu’elle va à un enterrement »
Rebecca se contenta de sourire tranquillement. S’il y avait bien un avis qui ne lui faisait ni chaud ni froid, c’était celui de son cousin éloigné. Une fois la discussion avec Nikos terminée, le petit groupe s’avança jusqu’à la pièce principale. La musique et le brouhaha formaient une caisse de résonnance qui irritait déjà Rebecca. Elle regretta de ne pas avoir pris d’antalgiques ; ils n’auraient pas été de trop pour la migraine qui s’annonçait.
À son entrée dans la salle principale, dont l’imposante table en bois massif était déjà couverte de bouteilles, verres et autres plats de nourriture, les visages se crispèrent. C’était elle qu’on célébrait ce soir. Mais les Sybaris se retrouvèrent face à une jeune femme à l’air taciturne et à l’attitude réfractaire.
Myrina fut la première à lever haut le bras pour la saluer, un sourire trop grand sur ses lèvres rouge mat. Elle fut rapidement suivie par ses enfants puis par son mari avec plus de retenue. Rebecca leur rendit le salut avant de s’avancer parmi les convives. Ils n’étaient pas si nombreux – des cousins, oncles et tantes éloignés – mais c’était déjà trop pour elle.
Rebecca ayant décidé de s’y rendre malgré tout, elle s’était promis de fournir un minimum d’efforts. Sous les yeux curieux de sa famille plus ou moins proche, elle s’empara d’une coupe de champagne. Les bulles lui donnèrent un étrange tournis. Sans s’y attarder plus longtemps, elle porta le verre à ses lèvres, en avala la moitié d’une traite. Une grimace plus tard, elle reposa la coupe sur la table, redressa le cou.
De l’autre côté de la table, sa grand-mère leva son verre en plongeant son regard implacable dans le sien. Une gêne s’installa entre les omoplates de Rebecca, qui ne fit pas mine de détourner les yeux pour autant. Pendant qu’Alexia tapotait un couvert contre le galbe de sa coupe pour attirer l’attention, la jeune femme inspira profondément.
— J’aimerais dire quelques mots, entonna sa grand-mère de sa voix égale.
Rebecca risqua un coup d’œil vers son père, qui s’était positionné à sa droite. Elle devina à la raideur de ses épaules qu’il était en réalité aussi nerveux qu’elle. Il y eut un moment de silence avant que les chaises ne raclent le sol et que les vêtements se froissent. Bientôt, seuls Alexia, son fils et sa petite-fille se trouvèrent debout en cercle.
— Tout le monde sait ici que je ne suis pas du genre à m’épancher. Pourtant, je dois reconnaître que je reste difficilement indifférente à ta réussite, Rebecca.
La jeune femme déglutit, eut la vague impression de sentir les bulles de champagne coincées contre sa glotte. Il n’y avait pas grand-monde pour verser dans l’émotion au sein des Sybaris. Que l’initiative vienne spécifiquement de sa grand-mère la déroutait plus que jamais.
— Je n’étais pas certaine du chemin que tu emprunterais, poursuivit Alexia sans la quitter des yeux. Ton père était très jeune quand il t’a eu. Et tu étais toi-même beaucoup trop jeune quand ta mère nous a quittés.
Edward s’agita à sa droite, enroula nerveusement ses mains autour du dossier de la chaise devant lui. Il ne fit pourtant pas mine de prendre la parole alors que sa mère enchaînait d’un ton implacable :
— Je n’étais pas certaine qu’Edward parvienne à t’éduquer comme il le fallait.
L’annonce tira une grimace à Rebecca, qui ne put s’empêcher de lorgner vers son père. Elle vit poindre le rictus acide, la lueur agacée dans ses yeux ambrés. Une leçon d’éducation venue d’Alexia ne pouvait que le faire rire jaune. Devant le reste de la famille, qui plus est.
— Pourtant, je dois reconnaître que mon fils a été à la hauteur de cette tâche. (Avec l’ombre d’un sourire sur ses lèvres fines, la femme inclina le menton vers Edward avant de revenir à sa petite-fille.) Tu as grandi en répondant à toutes nos attentes, Rebecca. Tu as toujours su être dans l’équilibre.
Quelques hochements de tête autour de la table. Le ventre de Rebecca se noua alors que sa grand-mère marquait une pause. Décidément, elle se serait bien passée d’un discours en son honneur.
— Et te voilà avec un diplôme de Fantôme en main. Tu peux être fière du chemin parcouru, malgré les obstacles rencontrés. Fière de la jeune femme épanouie et brillante que tu es en train de devenir. (Alexia glissa à nouveau vers son fils.) Ton père t’a préparé la voie pour une carrière réussie. Il y a eu quelques… déconvenues, mais je ne doute pas qu’on finira par s’apercevoir de ton potentiel et de tout ce que tu mérites.
Rebecca serra les dents, força ses lèvres à se recourber poliment. Une carrière réussie. Des déconvenues. Des paroles bien éloignées de ce qu’elle savait être la vérité. Avoir kidnappé des membres de leur propre famille ne représentait pas de simples déconvenues. Quant à ce que sa grand-mère – et toutes les personnes qui rivaient leur regard vers elle – s’imaginait de son avenir…
Tout ce petit monde imaginait très mal.

Après quelques paroles de Rebecca en réponse au discours de sa grand-mère, les festivités reprirent. On augmenta le son de la musique de fond, les plats de victuailles tournèrent de main en main et les bulles de champagne crépitèrent sur les langues.
Soulagée d’être remplacée par l’alcool et la nourriture, Rebecca poussa sa chaise dans un coin de la pièce. On frappait déjà à la cloison de sa boîte crânienne. Elle qui ne buvait jamais, les pauvres gorgées de champagne qu’elle avait avalées lui chauffaient déjà les joues.
— Belle cérémonie d’enterrement de carrière, glissa une voix onctueuse à son oreille.
Rebecca s’étonna de ne pas avoir entendu arriver Myrina, avec ses bijoux fringants et ses escarpins à talon aiguille. La cousine de son père lui flasha un sourire ravageur avant de tirer une chaise pour s’installer près d’elle. Entre ses doigts agiles dansait une coupe de champagne. La femme y observa son reflet, coloré par une trace de rouge à lèvres. Après quoi, elle l’inclina à la lumière du lustre pour étudier le visage renfrogné de Rebecca.
— Je suis étonnée qu’ils n’aient toujours pas compris, souffla Myrina en se penchant vers la jeune femme pour se faire entendre malgré la musique.
— Ils ne comprennent que ce qu’ils sont prêts à accepter.
Myrina rit sous cape avant de terminer sa coupe de champagne. Elle la déposa au pied de sa chaise, poussa un lourd soupir de fatigue et glissa un bras autour des épaules de la jeune femme. Rebecca se crispa sans la repousser pour autant. Les gestes de Myrina avaient toujours un sens. Elle ne tarda pas à en comprendre le but quand la femme se servit de leur proximité pour discuter sans être entendues des autres :
— Combien de temps tu vas rester à la Ghost avant de mettre les voiles ? Tu as trouvé un arrangement avec ton père ?
— Quelques années, répondit Rebecca en toute franchise. Cinq ans maximum, si possible. De quoi mettre de l’argent de côté et assurer mes arrières.
— Mmh, fit Myrina, leurs têtes séparées d’un souffle d’air. Assure vraiment bien tes arrières, Becky. Les Sybaris sont un peu… collants. D’ailleurs, je suis étonnée qu’Ed le prenne si bien, finalement.
— Il l’a très mal pris, quand je lui ai tout avoué. Mais il sait qu’il a pas le choix.
Myrina esquissa un sourire attristé.
— Ça me ferait presque rire de dérision si ton père n’avait pas blessé autant de gens dans sa folie des grandeurs.
Myrina sentit sous son bras les épaules de la jeune femme se raidir. Sans que Rebecca s’y attende, elle déposa un baiser sur sa tempe et se redressa.
— Ta grand-mère n’a pas menti en disant que tu pouvais être fière de toi. Je le suis également.
— Merci, Myrina, souffla Rebecca, ses joues encore un peu plus chaudes.
Une honte fugace la traversa en sentant son cœur battre plus fort. Les marques d’affection la mettaient mal à l’aise la plupart du temps. Pourtant, elle devait reconnaître qu’une femme comme Myrina lui témoigne sa tendresse était loin de la laisser indifférente. L’absence de sa mère depuis quasiment toujours ne devait pas y être pour rien.
— Tu auras toujours mon soutien, embraya Myrina en lui serrant le poignet. Quelles que soient tes décisions. Si je peux t’aider d’une façon ou d’une autre… n’hésite pas.
— Je sais. Merci beaucoup.
La reconnaissance dans les yeux graves de la jeune femme rassura Myrina plus que n’importe quelles paroles. Elle lui pressa les doigts une dernière fois avant de se lever. Rebecca ne la quitta pas des yeux tandis qu’elle rejoignait son fils et sa fille à table, son mari apparemment débordé par les deux garnements.
Rebecca n’eut pas beaucoup de répit. À peine Myrina s’était-elle éloignée que son père se laissait choir sur la chaise vide à côté d’elle. Edward déboutonna le col de sa chemise avant de tirer dessus en grimaçant. La jeune femme se félicita d’avoir opté pour un chemisier léger. Même si la soirée était bien installée, l’air tiède et la chaleur dégagée par autant de convives rassemblés dans une même pièce rendaient l’atmosphère étouffante.
— J’attendais que tu aies fini avec Myrina, commença Ed en récupérant la coupe que la femme avait abandonnée après son passage.
Rebecca attendit qu’il en vienne au vif du sujet. Comme elle gardait le silence, les yeux rivés au sol, Edward soupira. Sa fille n’avait jamais été bavarde. C’était parfois déroutant d’essayer de faire la conversation avec elle.
— Il y a quelque chose dont je dois parler à la famille, lui apprit Ed en étendant les jambes devant lui. Mais je voulais t’en informer avant.
Sa fille plissa les paupières, l’interrogea d’un long regard scrutateur. Il n’y avait rien de spécial sur le visage de son père. Une fatigue sous-jacente, mise de côté par son regard vif et ses lèvres promptes à sourire.
— C’est professionnel, enchaîna Edward face à l’expression préoccupée de sa fille. Un projet qui commence à être concret. Et qui va sûrement bien m’occuper pour les années à venir.
— Oh, fit Rebecca avec surprise – elle ne s’attendait pas à ce qu’il lui en parle de façon si solennelle. C’est important, j’imagine ?
— Important pour moi, oui. J’espère mener ce genre de projet depuis des années, mais ça fait seulement quelques mois que l’opportunité s’est présentée. Ça aura un impact sur le centre de formation, même si tu viens de le quitter.
Il lui adressa un sourire mutin à ces mots, une lueur dans les yeux. Le cœur de la jeune femme se serra alors qu’elle réalisait que c’était plus de la mélancolie que de la joie. Peut-être n’était-il pas si indifférent à l’idée que sa fille soit déjà aussi grande, aussi indépendante.
— Je suis en train de monter un projet de collaboration entre les trois centres de formation du réseau de la Ghost Society, lui apprit Edward. Le nôtre, celui des Amazones et l’école de S.U.I.
— Quel genre de collaboration ?
— C’est en discussion, justement. Mais l’idée est de croiser nos élèves pour évaluer au mieux leurs acquis, leurs compétences… Il y a plusieurs possibilités. Des cursus communs, croisés, des échanges d’élèves ou de professeurs entre centres de formation, des examens collectifs.
— Je vois, souffla Rebecca en étendant les jambes à son tour. C’est toi qui as proposé ça, spécifiquement ?
— Oui, soutenu par d’autres collègues. J’ai toujours regretté le manque d’échanges entre les centres de formation, surtout avec celui de S.U.I. (Comme Rebecca tirait une moue songeuse, il ajouta avec ferveur : ) J’ai été formé là-bas. Ce ne sont pas forcément les meilleures années de ma vie, mais j’ai adoré les cours, à l’époque. Je suis convaincu que les élèves sortiraient grandis d’un échange entre les centres de formation.
Sa fille acquiesça, plongée dans ses propres pensées. Elle ne savait pas trop si la perspective lui aurait plu, en tant que recrue-Fantôme. À présent qu’elle était diplômée, ce genre de considérations était derrière elle.
— Si je t’en parle en avance, ajouta Ed avec une grimace, c’est aussi pour que tu gardes certaines choses pour toi.
— C’est-à-dire ? C’est confidentiel ? Tu ne vas pas tout dire à la famille ?
— En partie, si. Je pense plutôt à… tes connaissances à l’école de S.U.I. La direction et certains de leurs professeurs sont au courant, mais pas les élèves.
Comme Rebecca gardait le silence le temps de faire les liens, Edward accentua sa grimace. Lui-même n’était pas très fier de cette façon détournée de dire les choses.
— Tu veux pas que je le dise à Jeremy ? (Comme Ed hochait la tête en soupirant, sa fille roula des yeux.) Quelques années, tu dis ? Il lui reste deux ans avant d’être diplômé. Il va sûrement être concerné, hein ?
— Sûrement, oui. Mais même son père est tenu par le secret professionnel. Alors, par égard pour les autres élèves, je te demande de ne rien lui dire de ce projet.
Les lèvres de Rebecca se plissèrent de désapprobation. Après quelques secondes, elle finit par accepter et hocha la tête avec raideur. Edward soupira, se frotta le nez.
— Merci, Becky. (Après un instant d’hésitation, il demanda : ) Comment ils vont ?
— Ton frère et sa famille ? Demande-lui.
Face à l’attaque acide, Ed se contenta d’un sourire peiné. Même si la remarque entourait son cœur d’épines, il la savait méritée. Quand sa fille se leva abruptement de sa chaise, il la suivit des yeux sans chercher à la retenir.
Rebecca avait raison ; il aurait dû reprendre contact avec son frère depuis des mois. Présenter des excuses pour le mal qu’il avait fait à ses enfants et à Maria. Expliquer ses motivations en profondeur. Mais il avait suffisamment subi le mépris et le rejet d’Ethan. L’idée de le vivre à nouveau lui tordait le ventre.
Quelque part, le projet Réseau était une manière détournée d’établir un contact avec son jumeau.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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Un petit peu de mouvement, ça faisait longtemps


- Chapitre 34 -



Samedi 14 octobre 2023, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Un goût de terre envahit la bouche de Jeremy quand il aperçut la silhouette qui approchait du bar. Il zieuta vers l’arrière-salle, où Archer s’occupait de récurer les tables après le service de midi. Il ne restait que trente minutes avant la fin de sa journée de travail. Pourquoi avait-il fallu qu’elle se pointe à ce moment-là ? Jim s’empara d’un chiffon, contourna l’étagère à alcools dans l’idée d’intervertir sa place avec celle de son collègue. Pas question de mal finir sa journée.
— Excuse-moi ?
L’appel le coupa dans son élan, le fit jurer entre ses dents. L’adolescent se força à se recomposer une façade polie quand il se tourna vers la cliente. Ivana affichait une moue pensive.
— Je peux commander un truc ou c’est trop tard ?
— On sert qu’à boire.
— Super. Un café latte s’il te plaît.
Jim hocha la tête pour signifier qu’il avait pris note de la commande et s’éloigna le plus vite possible. Il n’était pas bien fier de son comportement, mais sa dernière véritable discussion avec l’adolescente l’avait plongé dans le doute. Lui qui s’était fait des idées en réponse ce premier émoi, il freinait à présent des quatre fers.
Quand il se présenta face à Ivana avec son latte, elle affichait une expression morose. Habitué à la voir rayonnante avec son apparence soignée et son assurance mordante, Jeremy en oublia les formules de politesse en déposant la coupelle.
— Merci, murmura-t-elle en tirant le café vers elle.
— Ça va ? souffla Jim malgré lui. Ton amie est pas là ? C’est rare que tu viennes à cette heure.
— Mmh, fit l’adolescente, le regard baissé vers la mousse de lait. Je suis venue parce que je passais dans le coin, Gwen est chez elle.
— Oh, OK. Tu habites par ici ?
La question, que Jim croyait anodine, tira un froncement des sourcils à la jeune femme. Elle le toisa sous l’ourlet de ses cils, répondit du bout des lèvres :
— Un peu plus loin.
Comme elle avait l’air aussi encline que lui à discuter, Jim la laissa à son café. Il n’eut pas le temps de faire trois pas qu’Ivana relançait :
— Désolée, je voulais pas être méchante.
Jim tourna les talons, la considéra sans savoir que faire de son air à la fois intimidé et avenant. Elle ouvrit la bouche plusieurs fois avant de réussir à demander :
— Tu finis bientôt ton service, non ? Ça te dirait de faire un tour avec moi, après ?
Stupéfait, l’adolescent prit quelques secondes pour formuler mentalement les tenants et les aboutissants de la demande. Puis pour faire un choix.
— Euh…
— C’est pour m’excuser de la dernière fois, précisa Ivana avec un petit sourire. On sera peut-être plus à l’aise pour parler ?
— Peut-être, marmonna Jim, les joues chaudes. OK. Je… je finis dans vingt-cinq minutes.
Ivana chassa une mèche de cheveux blonds échappée de son chignon, s’empara de sa tasse pour occuper ses doigts nerveux.
— Super, alors. Je t’attends.
Jim opéra enfin son demi-tour, son cœur battant douloureusement contre ses côtes. Il n’était pas certain de vouloir assumer cette réponse. En même temps, il en était excité d’avance. L’impression d’être un gosse qui se rend à sa première compétition de sport. Le stress de l’attente, la joie de partager avec d’autres personnes venues pour le même frisson d’exaltation. Il dépassa son collègue sans trop savoir où aller, l’esprit embrumé par l’appréhension. Archer coula un regard amusé dans sa direction, comprit sans demander en remarquant le visage rougi de son collègue, celui embarrassé de l’adolescente. Il se promit de ne pas le chambrer, cette fois.

Une trentaine de minutes plus tard, Jim sortit de l’arrière-cour du restaurant en poussant son vélo. Ivana l’attendait près de la devanture, l’air tout aussi nerveuse. Ils échangèrent un timide sourire avant de s’engager dans l’allée ensoleillée qui donnait sur l’aire de jeu toute proche. Ils observèrent sans un mot les enfants qui hurlaient, cabriolaient, escaladaient et tombaient. Ce n’est que lorsque leur chahut ne fut plus qu’un lointain écho que Jeremy entama :
— Alors, tu voudrais faire un truc ? Aller quelque part ?
— On peut discuter en marchant, ça me dérange pas.
— OK. Euh, du coup, t’as dit que tu habites dans le coin ? C’est cool, t’es pas loin de ton lycée.
Comme elle hochait la tête, les lèvres pincées, Jim enchaîna :
— Ça se passe bien, d’ailleurs ?
— Oui, j’ai de bonnes notes. Je fais pas mal de sport et je suis dans plusieurs assos.
Jeremy garda pour lui le rire qui lui chatouillait les lèvres. Il ne se sentait pas grand-chose en commun avec Ivana. Et l’ambition qu’il avait pressentie chez elle l’intimidait. En même temps, le simple fait de la regarder marcher, son regard vif pointé vers l’horizon, son menton légèrement plissé par la réflexion, ses longues jambes calées sur un rythme assuré… juste la regarder marcher lui plaisait.
Ivana remarqua son regard planté sur elle, lui fit comprendre d’un haussement de sourcil. Il se détourna, serra le guidon de son vélo à s’en faire mal aux mains. Il aurait aimé avoir un mode d’emploi, un livret, un article web comme sa sœur aimait lui en envoyer dans l’espoir de le cultiver. Quelque chose qui facilite cette étape entre la première rencontre et un véritable flirt. Bon sang, Ryu aurait sûrement pu l’aider.
Plongé dans sa gêne et ses doutes, Jim se laissa mener par l’adolescente. Elle connaissait le quartier mieux que lui. Elle les entraîna dans des rues moins fréquentées puis dans un dédale de ruelles où des immeubles de quatre-cinq étages se serraient les uns contre les autres.
— Tu habites par là, du coup ?
— Tu veux vraiment savoir ? rebondit-elle d’une voix plus sèche.
— C’est juste par curiosité, expliqua Jeremy en ralentissant l’allure. Désolé.
Ivana finit par s’arrêter, le visage baissé. Elle resta ainsi quelques secondes, à respirer lourdement, avant de se redresser. Jim tressaillit quand elle posa sa main par-dessus la sienne, serrée autour du guidon. Elle avait planté son regard marron dans le sien.
— J’habite vraiment pas loin. Je peux te montrer, si tu veux.
— Je veux pas que tu te forces, souffla aussitôt l’adolescent en grimaçant. On peut rester discuter dehors.
— Nan, t’inquiète pas. Suis-moi.
Jim ressentit un drôle de manque quand elle retira ses doigts pour se diriger vers un croisement de l’autre côté de la rue. Les joues rougies par le soleil et par le souvenir de la peau d’Ivana sur la sienne, Jeremy traversa la route pour la suivre.
La luminosité s’abaissa d’un coup quand ils se glissèrent dans une rue piétonne bloquée entre deux immeubles d’habitation. Jim leva le nez, observa les fils électriques tirés entre les façades, le rectangle bleu du ciel puis la couronne dorée que formaient les cheveux d’Ivana quand il baissa de nouveau la tête.
La jeune femme planta les talons au milieu de la ruelle, si brusquement que Jim manqua la bousculer avec son vélo. Il lança une excuse, l’interrogea du regard quand elle se retourna vers lui. Ses traits s’étaient fermés, durcis. Une serre glacée s’enroula autour de la gorge de l’adolescent. Avait-il fait, dit, quelque chose de maladroit ?
Un raclement de chaussures par-dessus son épaule. Les mains toujours sur le guidon de son vélo, Jeremy tordit le buste, trébucha quand une femme le percuta. Son vélo émit un grincement métallique lorsque Jim s’affaissa de côté, écrasé par la silhouette imposante de l’inconnue. Mû par les réflexes que l’École s’efforçait de lui inculquer depuis des semestres, il remonta les genoux et écarta les coudes pour empêcher les mains avides d’atteindre son visage. La femme avait un poignard dans un poing, un chiffon dans l’autre.
Que fabriquait Ivana ? Alors que Jim frappait l’aine de la femme de son genou, lui tirant un grognement étouffé, sa silhouette se dessina dans un coin de sa vision. Il ouvrit la bouche pour l’appeler à l’aide, s’étrangla quand elle agrippa le tissu que tenait son assaillante pour lui plaquer sur les lèvres. La sensation d’un air vicié, glacé d’alcool, s’engouffrant dans ses voies respiratoires, lui donna la nausée. En bataillant, il parvint à éloigner le bras d’Ivana et le chiffon avec. Au prix d’une estafilade brûlante sur l’épaule. Son assaillante profita de sa confusion pour fourrer de nouveau le tissu odorant contre son nez.
Jeremy contracta les muscles de ses jambes pour l’envoyer rouler de côté. Le produit qu’il avait inhalé avait laissé des empreintes gelées dans ses poumons, mais sa conscience prenait encore le dessus. Estimant que la femme au poignard restait la principale menace, il lui bondit après, écrasa de sa semelle sa main armée. Elle grogna, envoya un violent coup de pied à l’arrière de son genou en basculant sur sa hanche. Jim s’affala à côté d’elle, agrippa le poignard pour l’obliger à reculer.
On passa quelque chose autour de son cou. Ses narines brûlées par le produit éthéré reconnurent avec une cruelle ironie le parfum musqué d’Ivana. Sa trachée émit un gargouillis quand l’anse de son sac-à-main l’écrasa sauvagement. Avec un halètement rauque, la deuxième assaillante récupéra le chiffon et le couteau qu’il venait de laisser tomber. Après avoir asséné un coup de poing dans le sternum de Jim pour l’obliger à vider ses poumons, elle plaqua le tissu contre son visage. La pression sur sa gorge se relâcha quelque peu pour l’inciter à respirer. Jim, qui avait saisi l’anse du sac par réflexe, en profita pour s’emparer du bras de la femme. Elle gronda plus fort en réponse, lui abattit un nouveau coup dans le ventre. Dans son dos, Ivana se cramponna à ses bras et appuya de tout son poids. Le souffle coupé, pollué par la substance sédative, Jeremy abandonna sa résistance physique. Il préférait se concentrer sur sa respiration. Sur les secondes qu’il pouvait gagner. Sur l’adrénaline qui infusait son sang.
Le poids d’Ivana les entraîna tous deux au sol. La jeune femme, écrasée par Jim, garda les mains crispées autour de son sac. Hors-de-question qu’elle relâche trop la pression sur son cou. L’autre femme, assurément une adulte trentenaire maintenant que Jeremy pouvait mieux l’observer, écrasait ses jambes d’un genou et ses bras de sa main libre.
Jim attendit que sa poitrine devienne un étau cuisant pour déloger l’un de ses bras et frapper la tempe de la femme à l’aide du mince bout de verre qu’il avait trouvé au sol pendant l’affrontement. Le mouvement l’obligea à inspirer malgré lui la substance, mais il fut récompensé en retour par la disparition du tissu contre sa bouche.
Pas de l’anse du sac. Il s’étrangla quand Ivana tira violemment dessus en le bourrant de coups de pieds dans le dos. Pendant que Jeremy portait les mains à sa gorge, Ivana récupéra le pauvre bout de verre qui venait de blesser sa coéquipière et l’enfonça dans l’épaule du jeune homme. Jim gronda, repoussa en vain la douleur – elle l’avait atteint là où le poignard l’avait coupé.
Une ombre par-dessus son visage. La femme. Une moitié de visage peinte en rouge. La chair fine de la tempe déchirée par le morceau de verre. Mais sûrement pas assommée. Elle cracha un jet de salive teint en rose, gifla violemment l’adolescent.
— Quelle sale petite merde, siffla-t-elle avant de se munir de son bout de tissu. Tiens bon, Iva.
Elle tenait bon. Jim toussa, manqua rendre le contenu de son estomac. La pression sur sa gorge. Sur sa bouche. Les talons d’Ivana qui enfonçaient des points de douleur aigus dans son dos. Le genou de la femme à la tempe ensanglantée qui lui broyait les tripes.
Tout se dilua. Les muscles de Jeremy, privés d’oxygène, empoisonnés par la substance éthérée, l’abandonnèrent. Son cerveau capitula, l’entraîna dans le noir de la condamnation.

Jeremy se réveilla avec un mal de crâne tonitruant. Et avec une nausée qui le fit immédiatement rendre un filet de bile entre ses cuisses. Complètement réveillé, son corps se mit à trembler avec frénésie, comme pour se débarrasser des dernières traces du poison qui l’avait endormi de force.
La vision trouble, les oreilles bouchées par les battements incohérents de son cœur, il leva le nez de sa flaque de vomi pour observer les environs. Une chambre. La pièce était spacieuse, bien décorée. Un lit double, un bureau sur lequel trônaient un ordinateur portable et des carnets, une coiffeuse au style rétro, des bibliothèques aux livres bien rangés.
On l’avait calé contre le mur, à côté du radiateur. Ou, plutôt, on l’y avait attaché. Le fer de la menotte lui mordait le poignet, en écho à la douleur qui palpitait à son cou, où l’anse l’avait étranglé.
Des pas dans le couloir. Jim se raidit, cligna des yeux pour en chasser la brume. Le battant s’ouvrit sans un grincement, dévoila la silhouette raide d’Ivana. Elle le dévisagea froidement depuis le seuil de la chambre – sa chambre sûrement – avant de lancer à la cantonade :
— Jihane, il est réveillé.
La femme trentenaire apparut sur le pas-de-porte, contourna l’adolescente pour s’approcher d’un pas prudent. Elle était grande – encore plus grande qu’Ivana – athlétique et visiblement agacée. Un gros pansement couvrait sa tempe dégagée par de courts cheveux frisés. Le cuivre foncé de sa chevelure se retrouvait dans les taches de rousseur parsemées entre son visage et ses bras découverts.
— Tu m’as bien esquintée, grommela-t-elle à l’adresse de l’adolescent en tirant le fauteuil rembourré près des bibliothèques pour s’installer en face de lui. Comme quoi, on vous entraîne pas pour rien.
Estimant qu’il gagnerait plus à rester silencieux et à observer son environnement, Jeremy se concentra sur les mouvements autour de lui. La femme aux cheveux frisés croisa les jambes et les bras, ses yeux sombres plissés de méfiance. Qui était-elle pour Ivana ? Trop jeune pour être sa mère. Une sœur ? Demi-sœur ? Elles ne partageaient quasiment aucun trait physique.
— On a quelques questions à te poser, commença Ivana en se calant contre son bureau.
Il y avait dans sa voix cassante et son visage impérieux un peu de l’Ivana qui l’avait provoqué un mois plus tôt, quand ils avaient parlé de leurs cursus respectifs. L’adolescent ne savait plus avec quelle identité jongler. Qui était l’Ivana charmante et rayonnante, celle qui plaisantait avec Gwen sur les séries télévisées ?
Mais, surtout, qui était celle qui se tenait face à lui à cet instant ?
— T’étais à ça de réussir, gamin, siffla Jihane en approchant son pouce et son index. Mais t’as pas été assez subtil. Notre Iva t’a grillé en deux-deux.
L’adolescent déglutit, remua vaguement. Il cessa aussitôt, tiraillé par les menottes et par les douleurs rémanentes des coups que ses assaillantes lui avaient assénés. La confusion de son réveil récent ne l’aidait pas à se concentrer.
— On va pas s’attarder sur ton échec, embraya Ivana en tapant distraitement du pied. Je veux juste comprendre pourquoi tu m’as ciblée. Qu’est-ce que ta famille me veut ? Pourquoi la C&C ? Si vous avez des problèmes avec S.U.I, c’est pas vers nous qui faut se tourner. Bordel, mon père a passé des contrats avec la Ghost Scoiety, de quel droit vous vous permettez de…
— Iva, l’interrompit Jihane en levant une main. Tu vas trop vite.
L’adolescente se rembrunit, étouffa l’étincelle de riposte qui brillait dans ses yeux. Après avoir respiré profondément et retrouvé son calme, Ivana s’enquit :
— Pourquoi la Ghost Society t’a envoyé à Modros ?
Jeremy, que la pluie d’informations avait sonné aussi efficacement qu’une gifle de Jihane, garda le silence. Son mutisme tira des éclats de frustration palpables à ses interlocutrices. La femme se leva du fauteuil, s’empara d’une bouteille d’eau sur le bureau de sa coéquipière.
— Tiens-toi tranquille.
L’ordre claqua dans le silence de la chambre quand Jihane s’accroupit face à Jim. Elle dévissa la bouteille, en tendit le goulot vers son hôte. Jeremy avala de travers quelques goulées d’eau, en recracha la moitié dans la flaque de bile qui patientait toujours entre ses jambes.
Jihane redressa la bouteille pour l’empêcher de s’étouffer.
— Merc…
La femme lui jeta le reste de l’eau à la figure. Avant de lui tapoter gentiment la joue.
— Allez, gamin, on sait que t’as sûrement été entraîné dans le cas où tu serais interrogé. On veut juste quelques réponses. Pour qu’on se prépare à l’avalanche de merde qui va suivre.
Avec un grognement, Jihane se redressa et retourna s’affaler sur le fauteuil. Elle fit un geste vague en direction de sa partenaire. Ivana fouilla au milieu de ses carnets, récupéra quelques feuilles volantes.
— Ton petit discours sur l’école de S.U.I était très touchant, ironisa l’adolescente en lorgnant les documents qu’elle serrait entre ses doigts. Mais ta famille et toi m’avez prise pour une foutue idiote. Sincèrement, je sais pas pourquoi tu t’es donné autant de peine, jusqu’à te faire recruter par le restau que je fréquente avec mon amie, si c’est pour te construire une identité aussi pourrie.
— Je comprends pas, Ivana, s’étrangla finalement Jim.
Elle leva le nez de ses documents, fronça les sourcils. Après s’être avancée avec raideur, Ivana lui siffla au visage :
— Et ça, tu comprends ?
Parmi les feuilles imprimées, aux lignes trop serrées pour que Jim ait une quelconque envie de les lire avec ses yeux fatigués, il y avait une photo. De lui. Pas que de lui. D’Edward et Rebecca. D’eux trois. Comme une jolie petite famille unie, tout bien habillés et souriants. Un bras d’Ed autour des épaules de sa fille. Jim qui se tenait alors à côté de sa prétendue-sœur.
Nouvelle envie de vomir. Il se retint à temps, évita d’asperger les documents d’Ivana de son déjeuner et de sa compréhension. Jeremy n’avait aucune idée de la provenance de cette photo, mais il la savait véridique. Elle datait de sa dernière soirée en leur compagnie. Quelques heures après le flash de l’appareil, Janice Gordon l’aidait à s’échapper de l’emprise de la Ghost.
— Elias Sybaris, cracha Ivana en se redressant. Et s’il te vient l’idée de me dire que c’est pas toi sur cette photo, qu’elle a été truquée ou que sais-je… J’étais à cette soirée, abruti. Avec mon père.
Jim ferma les yeux, eut l’impression qu’on plaquait de nouveau le tissu odorant contre son visage. Une serre glacée s’était refermée sur sa trachée, sur son cœur, sur ses tripes. La crise d’angoisse menaçait aussi bien qu’Ivana.
— C’est bien moi, marmonna-t-il d’une voix pâteuse. Sur la photo. Mais… je suis pas Elias. Edward Sybaris a pas de fils.
— C’est quoi ces conneries encore ? grinça Jihane d’un air mauvais depuis son fauteuil. Iva et Lorenzo étaient à cette soirée. Ton propre père t’a présenté à eux, sombre demeuré.
— Ed est pas mon père, c’est mon oncle, expliqua Jeremy en forçant sur sa voix pour qu’elle porte au moins jusqu’aux deux femmes. C’est… une longue histoire. Mais je vous mens pas.
— Il t’a pourtant introduit comme étant son fils, répliqua Ivana avec flegme. Il a même parlé du fait qu’on était de la même année. Rebecca Sybaris est ta sœur.
— Ma cousine. (Jim prit plusieurs inspirations sifflantes, appuya un regard ouvert dans celui suspicieux de l’adolescente.) Putain, je peux te donner le numéro de mon père, si tu veux. Il t’expliquera tout.
— On a pas très envie de lui parler, marmonna Jihane en secouant la tête. Foutu calculateur.
L’anxiété se lova plus confortablement dans le corps de Jim, compressa son diaphragme et son estomac. Envoya des palpitations jusque dans ses tempes. La porte s’ouvrit avant qu’il ait le temps d’avancer un nouvel argument. Un homme s’arrêta au seuil, dévisagea Ivana puis Jim.
— Papa, lança l’adolescente en déposant ses feuilles sur le bureau. Il faut que…
— Ivana, c’est quoi ce bordel ?
Lorenzo, qui n’avait pas encore remarqué Jihane, fronça doublement les sourcils quand elle se leva pour rejoindre sa protégée. Ses yeux d’un marron étincelant – les mêmes qu’Iva – parcoururent la pièce, les documents, l’adolescent attaché au radiateur de sa fille.
— C’est Elias Sybaris, souffla Ivana en tendant le bras dans sa direction. On l’a rencontré à la soirée des partenaires de la Ghost Society, y’a un an de ça. Tu te rappelles ?
— Oui, murmura son père d’une voix blanche. Mais ça ne m’explique pas ce qu’il fabrique ici et pourquoi il se vide de son sang dans ta chambre.
À ces mots, Ivana esquissa une grimace, bascula un regard hésitant vers Jim. Maintenant qu’il le faisait remarquer, Jeremy sentait son épaule blessée dégouliner désagréablement.
— C’est une erreur, parvint-il à croasser. Je suis son neveu. À Edward Sybaris.
— Son neveu, répéta l’homme avec réticence. Tu serais le fils d’Ethan ?
— O-Oui, acquiesça Jim en haletant à moitié. Je peux vous donner son numéro. Il confirmera.
— Pas la peine, gronda Lorenzo en plissant les yeux. Je l’ai. (Il marqua une pause, ajouta d’un ton pensif : ) Je me rappelle très bien d’Edward qui parlait de toi.
Alors que l’espoir avait desserré l’étreinte glacée de l’angoisse, Jim se sentit de nouveau étouffer. Son expression éplorée empêcha pourtant l’homme d’en dire plus. Jeremy profita de son silence pour préciser :
— J’ai vraiment une sœur. Elle s’appelle Thalia. Ma mère s’appelle Maria Wayne. Et mon père…
— Ethan. Je sais, soupira Lorenzo en levant une main pour se frotter le visage. Je croyais qu’il avait perdu ses enfants.
Comme l’homme se tournait vers sa fille, Jim nota avec une drôle d’impression le vide à la place de son bras droit.
— Ivana, je passe un coup de fil, la prévint son père d’un ton sec. Vous ne touchez pas un cheveu de…
— Jeremy, marmonna l’intéressé en réponse à l’hésitation.
— Vous ne touchez pas Jeremy tant que j’ai pas mis les choses au clair avec Ethan Sybaris.
— Mais…
— Ivana, je suis sérieux, tonna Lorenzo d’une voix forte. Je crois que tu as fait une grosse connerie. Et fais quelque chose pour son épaule, bon sang.
Sur quoi, il s’engouffra dans le couloir. Jihane et Ivana échangèrent un regard stupéfait. Basculèrent sur leur victime. Jim baissa le menton sur sa poitrine, plissa fort les paupières pour empêcher les larmes qui le chatouillaient de couler en leur présence.
— Je vais chercher du désinfectant et des pansements, grommela Jihane après quelques secondes.
— Merci.
Ivana se laissa choir à même le sol, ses feuilles éparpillées sur son bureau et autour d’elle. Ce n’était peut-être pas l’adolescent en face d’elle qui avait lamentablement échoué. Le constat lui brouilla la vue, comprima sa poitrine. Elle pressa une manche contre ses yeux, serra la mâchoire.
C’était bien elle, l’idiote.


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Un petit casting Picrew vous attend après ce chapitre 👀


- Chapitre 35 -



Samedi 14 octobre 2023, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Jihane lui avait donné un analgésique dans l’optique de s’attaquer à sa blessure à l’épaule. Après l’avoir forcé à s’installer sur le fauteuil qu’elle avait occupé quelques minutes plus tôt, elle lui fit signe de retirer son t-shirt. Jeremy la toisa de mauvaise grâce. Il devinait encore la tension dans la silhouette de la femme, dans son regard luisant.
Elle émit un grognement sourd entre ses dents, agrippa son col.
— M’oblige pas à te désaper. Lorenzo m’a demandé un truc, alors je le fais.
— Vous êtes qui, au juste ?
— Jihane. (Comme l’adolescent ne perdait pas sa moue perplexe, elle ajouta avec suffisance : ) Disons que je suis une sorte de coach, de mentor, de prof et de garde du corps pour Iva.
— OK. Mais… eux, Ivana et son père, pourquoi ils connaissent S.U.I et la Ghost Society ?
Jihane se figea alors qu’elle venait d’imbiber une compresse avec un produit antiseptique. Elle dévisagea son interlocuteur, crispa les lèvres. Puis éclata d’un rire rauque, railleur.
— Bordel, t’es vraiment le petit-fils d’Alexia Sybaris ?
La mention de sa grand-mère tassa Jim dans son fauteuil, ferma un peu plus son visage. Jihane nota sa réaction, la commenta d’un simple sourire de travers.
— Lorenzo est le boss de la Costello Corporation, une société de gestion et de commercialisation d’armement professionnel pour les forces armées, expliqua la femme avec sérieux. C’est une boîte qui a fait son petit bout de chemin depuis presque quarante ans.
Jeremy, qui s’était résigné à retirer son haut, enroula son t-shirt en boule contre son ventre. Si le nom de la société en lui-même ne lui parlait pas, le Costello lui rappelait quelque chose. Sûrement Edward qui l’avait mentionné lors de cette fameuse soirée où il avait croisé Ivana et son père.
— Et si tu te demandes pourquoi ton arrivée dans le quotidien d’Ivana nous a mis sur les nerfs, enchaîna Jihane en se penchant sur son épaule blessée, c’est que Giulia, sa grand-mère, a été en rivalité avec la tienne.
L’adolescent siffla tout bas quand elle tamponna son épaule à l’aide de la compresse. Après avoir nettoyé le gros du sang, elle commenta d’un ton pensif :
— Mon coup de couteau aurait pas laissé de trace, mais Iva a un peu empiré le truc. Va falloir un ou deux points. (Elle reposa la compresse ensanglantée sur la coiffeuse, s’empara de son kit de suture.) Je vais être soigneuse, t’inquiète, mais ça laissera sûrement une petite cicatrice.
La gorge comprimée de Jim ne s’éclaircit pas franchement à la vue des ciseaux, des pinces, du fil et de l’aiguille. Ce n’étaient pas ses premiers points de suture. Mais c’étaient les premiers dans la chambre d’une inconnue, faits par une inconnue, et avec un cerveau bien trop conscient.
— Pour en revenir à Giulia, marmonna Jihane en repoussant doucement le menton de l’adolescent pour lui dégager la vue, les Costello ont eu du mal à avaler la victoire de ta grand-mère quand elle a gagné l’appel d’offres de la Ghost Society pour fonder une société-fille par ici.
— Je savais pas, grommela Jeremy en serrant les poings dans son t-shirt en préparation de la douleur à venir. Mais je vous jure que je… j’ai pas rejoint le Farfalla pour espionner Ivana ou je sais pas quoi. Je la connaissais vraiment pas.
Jihane resta silencieuse tandis qu’elle tirait la chaise de la coiffeuse pour s’installer en face de lui. Elle braqua sur eux la lampe à pied dont se servait habituellement Ivana pour se maquiller ou se coiffer. Le faisceau jeta des plaques blanches sur la peau d’un beige tanné de Jihane.
— Tant que j’ai pas eu de retour de Lorenzo, je crois rien de ce qui sort de ta bouche, gamin. Même si t’es le fils d’Ethan Sybaris, ta famille de barjes est déjà un mauvais point pour toi.
— Je vous ai rien demandé, maugréa Jeremy en tirant sur son collier pour qu’il ne gêne pas la femme pendant sa tâche. Je suis juste serveur pour me faire des sous. Le proprio est mon grand-oncle du côté de ma mère.
— Dans l’absolu, je m’en fous. Maintenant, ferme-la. À moins que tu veuilles que je t’écharpe un peu plus.
Frustré, mais enclin à se retrouver avec des points nets plutôt qu’un saccage de chair et de fil, Jim ravala sa réplique. Quand Jihane crocheta le bord de la plaie, un geignement glissa hors de sa gorge, s’échoua au bord de ses lèvres pincées fermement.
— Désolée, souffla Jihane avec sincérité. Je fais vite.
Elle tint sa promesse. Ça n’empêcha pas Jeremy de souffrir tout le long.

Jim s’était rhabillé et débarbouillé dans la salle de bains attenante quand Lorenzo Costello débarqua de nouveau dans la chambre d’Ivana. La jeune femme en question avait d’ailleurs disparu depuis l’intervention de son père, mais Jeremy n’en était pas mécontent. Le regard perçant de Jihane lui suffisait amplement.
L’adolescent se redressa du fauteuil sur lequel Jihane l’avait obligé à rester tranquille. Elle plaqua une main sur son épaule saine pour l’inciter au calme alors que Lorenzo s’avançait dans la pièce. Le visage de l’homme s’était plissé. Il ne prit pourtant aucun détour pour annoncer d’une voix rauque :
— Je suis désolé pour ce que t’on fait subir Ivana et Jihane. Elles auraient dû me parler de leurs soupçons avant de monter ce… plan.
— Vous avez eu mon père au téléphone ? s’enquit Jeremy sans s’attarder sur le grognement sourd qui s’était échappé de la gorge de Jihane.
— Oui. Il arrive dans quelques minutes pour te récupérer. (Lorenzo soupira, redressa ses lunettes sur l’arête de son nez.) Je suis sincèrement navré, Jeremy.
L’adolescent se contenta de hocher la tête. Du chaos émotif qui lui torpillait la poitrine, c’était le soulagement qui ressortait en premier. Quant au reste, il n’était pas sûr de vouloir mettre le nez dedans. Pas tout de suite, en tout cas.
— Tu voudrais boire ou manquer quelque chose ? l’interrogea Lorenzo après un instant de silence. On peut attendre au salon.
— Ça va aller, merci.
Son estomac était encore trop secoué pour qu’il envisage d’avaler quoi que ce soit.
— Jihane, lança Lorenzo avant qu’ils ne quittent la chambre, tu veux bien retrouver ma fille ? Je ne sais pas où elle est partie.
— Pas de problème, acquiesça-t-elle avant de lorgner en direction de l’adolescent. Désolée, je suppose.
Avant que Jim puisse lui répondre, elle lâcha son épaule et les contourna pour s’éloigner dans le couloir. Ils ne tardèrent pas à lui emboîter le pas dans un silence pesant. Jeremy zieuta les alentours, aperçut quelques photos sur les murs. Lorenzo, plus jeune, sans lunettes, avec son bras droit. Un sourire à moitié édenté d’Ivana, des tresses blondes sur les épaules. Sur un seul cliché, une femme qui lui ressemblait beaucoup. Pas de traces d’elle sur le reste des photos.
Jim resta muet quand ils débarquèrent dans le salon, où les Costello s’étaient construit un nid douillet. Deux canapés en cuir qui étaient sûrement aussi vieux que l’adolescent se faisaient face. Ils croulaient sous les plaids, les livres et les coussins. La table basse qui les séparait n’était pas en meilleur état avec un empilement de mugs dépareillés, une tablette dans un coin, un pot de fleurs séchées dans l’autre.
Sur les murs de brique, des posters de vieux films, une collection de photos de Rome et des banderoles à demi effacées. Jim retint un sourire alors que Lorenzo l’invitait à s’asseoir sur l’un des canapés. Ça ressemblait plus à une planque d’étudiants qu’à un salon familial.
L’adolescent écarta un roman noir à moitié entamé pour s’installer sur le vieux sofa en cuir. À l’autre bout de la pièce, Lorenzo s’enfonça par une ouverture qu’il devina être la cuisine. Il en ressentit quelques minutes plus tard avec une tasse de café. L’odeur, suffisamment forte pour parvenir jusqu’à Jeremy, le fit grimacer.
— J’espère que tu pardonneras ma fille, avança soudainement l’homme, appuyé contre le mur en face de lui. Elle a voulu prendre le taureau par les cornes et éviter une situation compliquée pour nous. Elle avait des preuves et elle en a tiré des conclusions qui paraissent logiques alors…
— Elle aurait pu me parler, l’interrompit Jeremy d’un ton agacé. Oui, elle avait peut-être des preuves, mais elle les a utilisées comme ça l’arrangeait. Bordel, pourquoi le soi-disant fils d’Edward Sybaris viendrait se faire chier à servir des citronnades pendant des mois à Modros tout ça pour… Pour quoi au juste ? Vous êtes pas si importants que ça, non ?
Lorenzo sourit dans sa tasse de café. Il lui avait semblé étonnant que l’adolescent reste de marbre tout ce temps. Voilà qu’il montrait enfin le mordant qui caractérisait sa famille.
— C’est ce qu’elle voulait découvrir, justement. Mets-toi à sa place, Jeremy. Un jeune homme qui est censé être au Nevada, en train d’apprendre à être un Fantôme, débarque soudain dans le bar qu’elle fréquente depuis des mois. Je pense pas qu’elle ait fait le lien tout de suite entre toi et cet Elias. Sinon, elle aurait agi avant. Mais quand elle a compris…
— Je lui ai pourtant dit que j’étais élève de l’école de S.U.I, grommela Jim en croisant les bras. Je lui ai jamais menti, bordel. Mais elle… je sais même pas ce qui est vrai dans tout ce qu’elle m’a dit.
— Eh bien, qu’est-ce qu’elle t’a dit ? souffla l’homme avec un sourire en coin. Je peux t’éclairer sur ce qui est vrai et sur ce qu’elle a pu… imaginer pour t’inciter à te trahir.
— J’avais rien à trahir, contra sèchement Jeremy. Merde, je veux juste qu’on me foute la paix. Mais évidemment c’était obligé que ça me colle au cul.
— De quoi tu parles ? De cet épisode avec ton oncle ? Tu nous as pas dit ce que tu fabriquais sur cette photo, d’ailleurs.
L’adolescent se renfrogna et s’enfonça dans le canapé. Devait-il vraiment des explications à cet homme ? Ça ne le regardait pas, aux dernières nouvelles.
La sonnette le sauva. Lorenzo se redressa du mur, posa sa tasse de café sur la table basse pour s’éloigner dans un autre couloir. Jim déglutit péniblement, agrippa le plaid qui couvrait l’accoudoir du canapé. Pourvu que ce soit son père.
Il perçut la claquement d’une porte puis quelques échos de conversation. Et, sous la voix portante de Lorenzo, celle plus calme d’Ethan. Jeremy souffla entre ses dents, se passa les mains sur le visage. Il avait quitté l’appartement de son père ce matin pour assurer son service de midi au Farfalla et il y rentrerait avec des bleus, des points de suture et l’angoisse que tout finisse toujours par le rattraper.

La brume de doutes qui avait subsisté en Lorenzo concernant Jeremy le quitta pour de bon quand Ethan le prit dans ses bras. L’homme n’avait pas hésité une seconde et son fils s’était laissé étreindre dans un abandon qui en disait long.
Avec le soulagement de ne pas s’être fourvoyé sur le lien entre les deux hommes vint la culpabilité. Si quelqu’un s’en était pris à sa fille de cette manière, il n’aurait sûrement pas affiché une maîtrise pareille.
Ou peut-être Ethan préférait-il garder une masque calme et solide en face de son fils. Dans ce cas, Lorenzo avait tout intérêt à se préparer au déluge qui ne manquerait pas de suivre une fois Jim hors de leur champ de vision.
— Comment tu vas ?
La question plana un moment dans le salon. Ethan avait desserré son étreinte, mais il avait toujours une main posée sur la joue de Jim. Celui-ci jeta un œil vers Lorenzo avant de grimacer.
— Bof. Mais je vais m’en sortir, t’inquiète.
Ethan pinça les lèvres sans le quitter des yeux. Il accepta la réponse blessée de l’adolescent, ôta la main de son visage. Jeremy aurait sûrement beaucoup de choses à lui dire – ou à essayer de lui faire comprendre – une fois seuls.
Lorenzo avait récupéré sa tasse abandonnée entre temps.
— Ethan, je te sers quelque chose à boire ?
— Ça ira, merci. On ne va pas s’attarder.
Alors que Lorenzo acquiesçait avec raideur, Jim bascula de l’un à l’autre. Il s’était vaguement demandé comment le père d’Iva pouvait avoir le numéro du sien, mais la question revenait à la charge.
— Tu le connais d’où ? murmura-t-il à son père alors qu’il enfilait sa veste en grimaçant – les points de son épaule tiraient.
— Boulot, expliqua Ethan en suivant Lorenzo du regard.
Le père d’Ivana était retourné dans la cuisine pour déposer sa tasse. Une fois sa veste sur les épaules, Jeremy fronça les sourcils.
— Quand t’étais agent de la A.A ?
— Oui. On a bossé avec la C&C à quelques occasions. Et puis, la société a un lien avec S.U.I depuis longtemps. La mère de Lorenzo a connu…
— Alexia, termina son fils pour lui. J’ai cru comprendre, ouais.
Son père l’observa d’un air intrigué avant de soupirer. Un autre sujet à aborder. Plus tard.
— Je ne vais pas vous retenir, lâcha Lorenzo avec une grimace quand il fut de retour de la cuisine. Je suis encore désolé pour tout ce qui s’est passé. Je vais en discuter avec Ivana. Elle ne te causera plus de problèmes, mon garçon.
La gorge de Jeremy se comprima comme si le chloroforme – ou toute autre substance qu’Ivana et Jihane avaient utilisée contre lui – était de retour dans sa trachée.
En constatant son expression, Ethan soupira avant de lui proposer à voix basse :
— Prends les clés de la voiture, je suis garé à quelques mètres de la sortie. Attends-moi là-bas, je vais parler de deux-trois choses avec Lorenzo.
Jeremy dévisagea son père un moment avant de hocher la tête. Il supposait que ces deux-trois choses concernaient son séjour auprès d’Edward et la raison pour laquelle Elias Sybaris avait brièvement existé. Et il était reconnaissant à son père de conter ce récit à sa place.
Une fois les clés récupérées, il adressa un bref hochement de tête à Lorenzo.
— Au revoir, Jeremy. Et oublie pas ton vélo ! Il est dehors, à l’entrée. Et encore désolé.
— Salut.
Le mot s’échappa avec peine de ses lèvres, lui fit presque honte. Il hâta le pas dans le couloir qui menait à la porte d’entrée. Dans le vestibule, il reconnut quelques paires de chaussures d’Ivana, grimaça. Par pure mesquinerie, Jim envisagea de briser les fichus talons que l’adolescente avait enfoncés dans son dos quelques heures plus tôt. Au lieu de quoi, il se servit sans vergogne dans la corbeille fourre-tout posée sur une tablette fixée au mur. Un post-it et un stylo en main, il griffonna rapidement ses horaires de travail avant d’ajouter la mention « Passe pas au Farfalla quand j’y suis ». Il plia ensuite le papier et le glissa dans l’une des paires de chaussures.

Jeremy avait allumé l’autoradio. Allongé sur la banquette arrière, yeux clos et jambes tendues contre la vitre, il puisa dans la musique l’équilibre qui lui manquait. Il devait affronter ses émotions. Le soulagement était passé depuis un moment. Il y avait eu la honte, brève et vicieuse, quand Ethan l’avait pris dans ses bras. La honte de s’être retrouvé dans pareille situation. La honte de devoir faire appel à son père pour l’en sortir. La honte que Lorenzo assiste à leurs retrouvailles, prenne conscience de sa vulnérabilité.
L’acide de la trahison, aussi. Trahi par un trop-plein de confiance envers une jeune femme qu’il connaissait à peine. Trahi par la conviction qu’il commençait à vraiment l’apprécier. Trahi par des sentiments qu’il s’en voulait d’avoir éprouvé.
Pendant un moment, il s’était auto-flagellé. Puis sa peine avait trouvé une nouvelle cible. Avait mué. Sa poitrine était engourdie par une colère glacée. Une rage sous-jacente qui ne l’avait jamais vraiment quitté, depuis qu’il avait compris que rien ne tenait complètement debout dans sa vie.
La colère l’avait ramené trois ans en arrière, quand il avait découvert que sa mère et sa sœur avaient disparu de leur appartement. Quand tout n’avait été qu’une descente ardue pour se retrouver dans la toile de son oncle. Pour devenir un outil modulable à souhait et répondre à des ambitions déplacées.
Jim n’avait jamais pu régler ses comptes avec Edward, avec cette famille maudite qui avait ruiné le bonheur de la sienne. Pour se construire un semblant de sécurité au sein de la Ghost Society, il avait ravalé sa rage. Accepté les ordres d’Edward. Et, quand on l’avait extirpé de cette toile, la colère était revenue. Contre ses parents, ses amis, sa famille proche. Contre tous ceux qui avaient vécu sans lui, pendant un an et demi.
Mais pas contre son oncle. Pas contre l’instigateur de tout ça. Les premiers mois, il avait même regretté certains moments passés au centre de formation. C’était plus facile de tomber dans une fausse mélancolie que d’affronter des proches qui avaient changé. Que de s’affronter lui-même.
Edward se targuait de l’avoir reconstruit, remis sur ses pattes et dans le droit chemin. Jeremy n’oubliait pas ce qu’il avait appris à ses côtés. Mais il prenait aussi conscience, avec un retard consternant, combien Ed l’avait cassé. Monté contre ses proches. Changé en poupée.
Et, voilà que maintenant, cette poupée d’Elias Sybaris hantait son quotidien. Avec le temps, Jim s’était enraciné auprès de ses parents, de sa sœur et ses amis. Il avait oublié cet oncle et cette famille paternelle qui les surplombaient dangereusement. Sa colère s’était tassée, enfouie sous les souvenirs plus heureux qu’il se fabriquait jour après jour.
Son propre déni effrayait Jim. Il avait passé plus d’un an centre de formation de la Ghost, des heures et des heures en compagnie des Sybaris à les écouter conspirer pour leurs ambitions – parfois les uns contre les autres. Comment avait-il pu penser que tout disparaîtrait en silence, sans laisser de traces ?
À présent furieux envers lui-même, Jim jura entre ses dents, se redressa sur la banquette arrière et coupa la musique. Le silence tomba brièvement, saturant ses oreilles. Puis revinrent les bruits de la ville, de la circulation, des discussions.
Un coup contre la vitre. L’adolescent sursauta, s’agaça de sa propre peur alors qu’il déverrouillait les portières pour que son père puisse entrer. Ethan apporta avec lui l’odeur de café qui avait enivré le salon des Costello.
— Ça va mieux ?
La question fit écho à celle posée quelques minutes plus tôt. Jeremy scruta le visage de son père. Le pli sur son front. La préoccupation au fond de ses yeux ambrés. Ses lèvres pincées, les ridules autour.
— J’en ai marre.
L’adolescent se rassit au bord de la banquette arrière, une main sur le siège devant lui. La colère lui brûlait le cœur à présent. La gorge et les yeux.
— J’en ai marre de tout ça. Je veux juste qu’on me foute la paix.
Les sourcils bruns d’Ethan se froncèrent, amenèrent une dizaine de nouvelles ridules aux coins de ses yeux. Jeremy s’en voulut. D’avoir tant vieilli son père. D’avoir tant assombri son regard et éteint son éclat.
— Je veux plus qu’on me fasse du mal, chuchota-t-il du bout des lèvres, ses cordes vocales étranglées par cette simple vérité.
Ethan se tordit sur le siège avant pour glisser une main sur son bras et une autre contre sa joue. Ses doigts étaient frais sur sa peau rendue chaude par les coups qu’elle avait encaissés.
— Jem, murmura son père d’une voix éraillée, je suis tellement désolé. Encore une fois, c’est à cause de ma famille.
L’adolescent hocha la tête. Il savait qu’il peinait son père, mais il avait compris depuis longtemps que sa relation avec lui était teintée de ces regrets, de cette douleur diffuse et constante. Qu’ils répercutaient l’un et l’autre des émotions conflictuelles.
Sous la colère, le chagrin enfla brusquement. Naquit près de ses yeux, où la main d’Ethan le touchait encore. Même ça, ces retrouvailles, le fait de vivre à nouveau ensemble, Edward leur avait imposé. Ethan avait toujours manqué à Jeremy. Mais le temps avait donné à l’absence de son père une saveur différente. Un peu moins triste, un peu plus amère. Et quand ils avaient dû renouer pour enquêter sur la disparition de Maria et Thalia, Jim était tombé de haut. Tombé sur des émotions faussées par des mensonges et des demi-vérités. Tombé sur un père soucieux, aimant, loin de l’image qu’il s’était forgée avec le temps et le silence.
Ça avait rendu les choses beaucoup plus difficiles, quand il avait trahi sa confiance pour rejoindre Edward. Alors qu’il découvrait qui était réellement son père, l’adolescent avait choisi pour eux tous le fin mot de l’histoire. Et, quand il était revenu, sa perception d’Ethan avait de nouveau été manipulée, édulcorée, par une famille qui l’avait toujours rejeté.
Les larmes gonflèrent ses paupières, coulèrent sur les doigts de son père. À seize ans passés, Jeremy craignait que ce soit trop tard. Qu’il n’ait plus de quoi construire une sincère complicité avec Ethan. Que l’homme lui-même ait un intérêt restreint pour ce fils presque adulte.
Pourtant, la vérité était là, à portée de doigts, posés sur sa joue et sur son bras. Dans les gestes tendres que son père avait toujours su lui porter. Dans leurs questions, leurs échanges, leurs rares éclats de rire communs.
— Jeremy, souffla Ethan en bougeant sa main de sorte à essuyer les larmes qui roulaient sur sa peau abîmée. Jem, on va s’en sortir.
L’adolescent ne put empêcher un bref rire dépité de lui échapper. Si tout ça n’avait dépendu que d’eux-mêmes… Mais il y avait ces familles, ces liens passés et présents, ces chaînes et ces menottes, tous ces rouages qui se frictionnaient les uns les autres en produisant des étincelles.
Avec un soupir fébrile, Jim ferma les yeux et appuya le front contre le siège devant lui. Ethan lui caressa la nuque jusqu’à ce que les larmes se tarissent. Après quoi, il ramena son fils à la maison.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

Message par louji »

- Casting Picrew -


Hello 👋

Rien de folichon, je voulais juste partager un casting Picrew des personnages adolescents. Adolescents, parce que le modèle a une apparence de jeune personne, donc désolée pour les persos adultes de l'histoire.
Pour rappel : les Picrew ont des possibilités de personnalisation limités, donc il y a beaucoup d'éléments qui ne correspondent pas totalement aux personnages (RIP les cheveux de Trice). Ça reste une façon de se les représenter plus ou moins. Vous pouvez toujours vous faire une meilleure idée avec les fiches personnages où il y a une petite photo + des éléments descriptifs.

Le modèle est par ici

J'ai classé +/- par binômes :roll:


Jeremy
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Ryusuke
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Kaya
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Thalia
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Rebecca
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Beatrice
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Aiden
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Emily
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Hugo
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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

Message par louji »

Je sais que y'a beaucoup de persos, alors un petit organigramme réalisé avec les pieds vous attend sous ce chapitre 👍


- Chapitre 36 -



Vendredi 15 décembre 2023, Dourney, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


La salle de conférence du Centre bruissait. Les soixante élèves de 6ème année du parcours S.U.I avaient été rassemblés par leurs professeurs d’EPSA. Ils essayaient tant bien que mal de contenir l’impatience des adolescents en attendant le discours du directeur. La fin de semaine mettait à rude épreuve des nerfs déjà bien titillés par une matinée passée à s’entraîner.
Ethan sourit quand Manuel se rassit après avoir passé une chasse à deux élèves bruyants de sa classe. Il zieuta par-dessus son épaule pour s’assurer que son fils ne faisait pas partie des fauteurs de trouble. Pour l’instant, Jeremy se tenait tranquille. Ethan s’imaginait déjà l’adolescent agité qu’il ramènerait à la maison une fois le discours terminé. Assis au fond avec ses amis, Jim finit par trouver son regard et pencha la tête de côté d’un air interrogateur. Ethan le rassura en secouant le menton.
Ryan Scott se présenta enfin sur l’estrade. Il avait troqué son habituel costume beige par une version plus sombre. Même ses yeux bleu pâle avaient perdu leur éclat rieur. Ethan se redressa sur la chaise en plastique, inspira profondément. Ses deux collègues et lui-même savaient déjà ce qui les réunissait en ce vendredi après-midi dans la salle de conférence.
Pour les élèves dans leur dos, c’était plus inhabituel. Il ne se passait normalement rien de remarquable en 6ème année. C’était en 7ème année, la dernière, que les lycéens subissaient les examens finaux et pouvaient rencontrer quelques surprises.
— Bonjour à tous, entama sobrement le directeur après avoir récupéré le micro sur son pied. Je suis désolé de vous faire rater une heure de cours pour ce petit discours.
Des ricanements dans la salle. Ethan ne leur en voulut pas, même s’il ramena le calme d’un geste sec par-dessus son épaule. Comme si une heure de cours allait manquer à des adolescents.
— Vos professeurs d’EPSA et la direction de l’École ont une annonce particulière à vous faire, poursuivit Ryan en approchant du bord de l’estrade pour capter l’attention des élèves. Ça ne va pas vous impacter avant l’année prochaine, mais nous voulions quand même vous en parler en avance.
Le directeur attendit que les derniers chuchotis se dissipent pour reprendre :
— Vous n’êtes pas sans savoir que S.U.I fait partie d’un réseau d’agences plus global appartenant à la Ghost Society. Même si ça doit vous paraître flou et lointain, sachez que notre société-mère n’est pas indifférente aux réussites de l’École.
Les murmures derrière Ethan étaient trop faibles pour qu’il les fasse taire. Et il préférait ce léger brouhaha inoffensif aux pensées brûlantes qui l’assaillaient à la mention de la Ghost Society.
— Notre école est le plus grand centre de formation de ce réseau. Mais il y a deux autres agences qui forment leurs propres effectifs. Et c’est ce qui va nous intéresser pour l’année prochaine.
Alors que Ryan marquait une pause pour reprendre sa respiration, une élève d’Ethan se pencha vers lui et souffla :
— On peut poser des questions, monsieur ?
— Pas tout de suite, répondit-il à voix basse. Le directeur vous dira.
Ethan adressa un petit sourire désolé à l’adolescente qui se repliait sur sa chaise avec une moue frustrée. Il se rappelait bien la tornade d’interrogations qui l’avait tourmenté quand il avait lui-même appris la nouvelle.
— La Ghost Society a décidé de nous challenger, en quelque sorte. Pour se faire, ils veulent mettre en compétition tous les élèves de dernière année. Pour l’instant, les modalités ne sont pas définitives ; c’est pourquoi ça ne commencera pas avant l’année prochaine. Vous serez la première génération test. Ce projet porte pour l’instant le nom de Réseau et je vous prierais de ne pas trop l’ébruiter auprès de vos cadets. Pas la peine de les inquiéter pour quelque chose qui n’est pas encore entièrement déterminé.
Les visages plissés des adolescents, les murmures sur leurs lèvres et la confusion dans leur regard n’échappèrent pas au directeur. Il retourna près du micro pour le déposer sur son pied et annonça :
— J’imagine que vous avez plein de questions. Je vous dis d’avance que je n’ai pas réponse à tout et que je suis dans l’attente de plus d’informations de la part du responsable du côté de la Ghost Society. Mais, allez-y un par un, je vais faire au mieux.
Une main s’était vivement levée depuis le fond. Ryan Scott plissa les yeux pour reconnaître son élève, hocha le menton dans sa direction.
— Valentina, vas-y.
— On sait si ça va durer toute l’année prochaine ?
— Il y a peu de chance. Il faudra forcément croiser des élèves des autres centres de formation, mais on ne peut pas se permettre de faire ça tout au long de la dernière année. Je pense que ça aura surtout lieu sur les derniers mois, quand il y a les examens finaux.
Une autre élève avait levé le bras, près des trois professeurs d’EPSA rassemblés devant l’estrade. Comme le directeur l’incitait d’un sourire, elle demanda :
— Les autres élèves vont venir ici ou c’est nous qui allons bouger ?
— Eh bien, ça fait partie des choses à définir pour de bon. Mais à priori, ce sera eux qui viendront. Nous avons les plus grands locaux. Ce serait le plus simple pour tout le monde.
Deux, trois puis quatre mains se dressèrent dans la salle. Ryan serra les siennes autour du micro, repoussa la fatigue. Plus que quelques heures et c’était le week-end.

Ryusuke jouait avec la coque de son téléphone, plongé dans ses pensées. Avec son groupe d’amis, ils s’étaient tous installés dans un coin du bâtiment des salles de classe. Leur prochaine heure de cours n’avait lieu que dans quinze minutes.
En attendant, ils débattaient à qui mieux-mieux sur ce qu’on leur avait annoncé. Kaya avait hâte d’en découdre avec de nouveaux élèves. Jason craignait que les niveaux ne soient pas alignés. Valentina stressait à l’idée de les affronter en plus des examens de dernière année. Tess ne pensait qu’aux apprenties Amazones, auréolées de mystères.
Et Jim gardait le silence. Ryusuke rangea son téléphone, se glissa près de lui contre le mur. Depuis le discours du directeur, son ami s’était assombri. Il avait l’air de penser à mille choses en même temps, sans pouvoir en démêler une seule.
— Tu en penses quoi ? De ce projet Réseau ?
— Que c’est Edward derrière ça, marmonna Jeremy sans détour. Et que j’étais pas du tout au courant. Je sais pas de quand ça date. Ni à quel point il est impliqué… mais il l’est forcément.
— Ah bon ? Pourquoi ? C’est vaste, la Ghost Society, non ?
— Oui, mais il est en partie responsable du centre de formation, expliqua son ami, les yeux perdus dans le vague. Le projet Réseau vient de la Ghost. Ils veulent challenger leurs recrues-Fantômes… Ça le concerne forcément.
Ryusuke colla la langue à son palais en cogitant à ce que lui disait son compagnon. Ça expliquait l’attitude dispersée de Jeremy depuis quelques minutes. Et la tension qui crispait sa mâchoire.
— Ça te stresse ?
— Un peu, ouais. Les recrues-Fantômes de notre âge, je les connais. C’est pas des rigolos. Et puis… ça me rappelle le temps que j’ai passé là-bas.
— Je comprends. (Ryusuke lui serra le bras avant de casser le contact pour ne pas le mettre mal à l’aise.) Même ta cousine t’a rien dit ?
— Nan, c’est ça qui est encore plus bizarre, grommela Jim en se frottant le dessus de la main dans un geste nerveux. J’espère qu’Edward lui a pas foutu la pression ou un truc comme ça.
Jeremy quitta le vide pour lorgner vers le couloir, où le reste de leur classe attendait le début du cours. Il enchaîna toujours à voix basse, pour que sa discussion reste privée avec Ryu :
— Et je pense à mon père. Ça doit lui foutre les boules aussi. Si ça se met vraiment en place à l’École, Edward va sûrement ramener sa fraise. Ils se sont pas vus depuis un bail. J’ai peur de ce qui pourrait se passer.
Ryusuke, qui n’était pas encore arrivé à ce stade du raisonnement, grimaça. Depuis le retour de Jim, il avait eu le temps de comprendre les tensions familiales qui agitaient les Sybaris.
— Merde, c’est clair. Edward vous la joue à l’envers, encore une fois.
— Ouais. Mais bon, cette fois c’est vraiment professionnel. Il s’amuse pas avec notre famille pour son plaisir personnel.
Le dépit dans la voix de Jeremy tira sur le cœur de Ryu. Il se tourna pour bloquer la vue à son ami, le prit par les épaules. L’ombre qui couvrait les iris dépareillés de son ami s’éclaircit alors que Ryusuke affichait une expression déterminée.
— Quoi qu’il se passe avec ce projet Réseau, souffla Ryu, on est ensemble. Tu peux compter sur moi. Sur Tina, Jason et les autres.
Un léger sourire aux lèvres, Jim tapota les bras de son ami, hocha la tête.
— Oui, on a passé un deal, rappelle-toi. J’arrête de tout vouloir régler tout seul.
Soulagé, Ryusuke le lâcha avant de lui tapoter le crâne. Il en profita pour aplatir quelques épis.
— Comme quoi, ça finit par rentrer.

Il avait plu tout le reste de l’après-midi. Jim releva sa capuche avant de sortir du bâtiment, reniflant l’air chargé d’humidité. Alors que ses amis se dirigeaient vers la sortie ou le Centre, l’adolescent les salua de la main et partit s’isoler près des tables de pique-nique. Avec le mauvais temps et la fin des cours, Jeremy ne risquait pas de croiser qui que ce soit.
Il tripota son téléphone plusieurs secondes avant de se décider à lancer l’appel. Avachi sur le banc, Jim ne se redressa que lorsque la voix de Rebecca s’éleva, sérieuse comme toujours :
— Oui, gros naze ?
— Salut, Becca. Je peux te parler ?
— T’es en train de le faire.
Jeremy roula des yeux, même si sa cousine ne pouvait pas voir son exaspération. Après avoir ravalé une réplique plus acide qu’il ne l’aurait voulu, il grommela :
— C’est sérieux.
— OK. Deux secondes. (Il perçut le bruit éloigné de sa respiration, quelques échos, une porte qui claque puis un meuble qui grince.) Vas-y, je t’écoute.
— Tu sais ce que c’est, le projet Réseau ?
Rebecca grogna à l’autre bout des ondes. D’une voix lasse, elle répondit finalement :
— Oui. Mon père m’en a parlé y’a quelques mois. On vous l’a enfin annoncé, du coup ?
Décontenancé, Jim observa la chute des gouttelettes sur le béton pendant quelques secondes. Après quoi, il gronda tout bas :
— Tu savais ? Pourquoi tu m’as rien dit ?
— Mon père m’a fait promettre de pas t’en parler, expliqua Rebecca sans sourciller. Même ton père pouvait rien te dire.
Vexé, Jim serra plus fort son téléphone, soupira.
— Tu sais, j’aurais rien dit. Au pire, j’en aurais parlé avec Ryu et peut-être nos potes. Mais…
— Et eux-mêmes en auraient parlé à leur famille. Qui en aurait discuté avec les autres parents d’élèves. Puis tous tes petits camarades de classe auraient été au courant.
Agacé par cette logique implacable, Jeremy claqua la langue. Il écrasa une goutte d’eau qui avait traversé sa capuche et roulait sur son front.
— Bon et j’imagine que tu pourras rien me dire si t’en apprends plus ?
— Nan, arrête de me soudoyer, grand gamin. Tu apprendras en même temps que tes camarades. Et puis de toute façon, c’est mon père qui gère ça, pas moi. On se voit encore moins qu’avant et, quand on se retrouve, on parle pas forcément boulot.
La culpabilité mit complètement fin aux idées de Jim. Il se cala contre le rebord de la table, étendit les jambes devant lui.
— Ça se passe comment, d’ailleurs ? Tes premières missions de Fantôme ?
— Ça… se passe. Je demande des affectations pas trop complexes. Des trucs qui peuvent m’emmener à l’autre bout du pays, si possible. Ne pas voir les Sybaris me fait bizarrement un bien fou.
— Tu m’étonnes, grinça l’adolescent. Je suis content pour toi, en tout cas. T’es de plus en plus indépendante.
Rebecca acquiesça d’un grognement sourd. Elle avait l’air épuisée.
— T’es où, là ? En mission ?
— Nan, au siège de la Ghost. Mais je suis rentrée y’a une heure à peine. J’allais prendre une douche quand t’as appelé.
Jim sourit, zieuta le ciel couvert et menaçant qui crachait ses larmes sur l’École.
— C’est le déluge, ici. Pas la peine d’être chez moi pour me faire rincer.
— Si tu me parles de météo, c’est que je peux couper l’appel, le railla sa cousine avant d’ajouter plus doucement : en vrai, je vais te laisser là, Jem. Je rêve de dormir.
Le surnom tira à Jim une moue surprise.
— Tu m’appelles Jem, maintenant ? Ça me fait bizarre, y’a que mes parents et leurs amis qui m’appellent comme ça.
— Je peux pas t’appeler gros naze à chaque fois. J’ai encore un peu de compassion.
L’adolescent commenta sa réponse d’un rire forcé avant de déclarer :
— Bon, je te laisse prendre ta merveilleuse douche. À bientôt, Becca.
Quand l’appel se coupa, Jim observa l’écran noir de son portable avec une drôle de lourdeur dans la poitrine. Un an et demi qu’il n’avait pas revu sa cousine. À quelques occasions, ils avaient fait des appels en visio, mais c’était loin d’être similaire à une rencontre physique.
Elle lui manquait vraiment. Et, entre sa récente prise de fonction en tant que Fantôme et les propres activités de Jim, l’adolescent s’imaginait mal trouver le temps pour de réelles retrouvailles.
Avec le projet Réseau, c’était peut-être même son oncle qu’il reverrait avant sa propre cousine. La perspective lui tira une grimace aussi sombre que le ciel.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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- Récapitulatif des personnages -



J'avais déjà réalisé un organigramme au début du T2 et voilà une version à jour :D

Sont présents les personnages introduits dans le T1 et les personnages du T2. À priori il y en aura pas d'autre avant le T3 car tous les personnages du T2 (marquants) ont été introduits.


Spoilers Tome 2 - chapitre 34 requis ⚠️
Spoiler
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- Chapitre 37 -



Samedi 30 décembre 2023, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Sous l’éclat tamisé de ses plafonniers de style industriel, le Farfalla bourdonnait. Ce n’était pas encore le Réveillon, mais l’aura de la nouvelle année planait dans les esprits. Et dans le bar-restaurant, l’ambiance était déjà de mise : les murs de briques croulaient sous les banderoles et les cartes de vœux en provenance du monde entier. On avait laissé une musique de fond, mais l’estrade accueillant les groupes était en pleins préparatifs. Un concert était prévu pour animer la soirée.
Maria observa les environs avec un sourire. Depuis que son fils travaillait ici, elle rendait souvent visite à son oncle. Elle l’avait plus vu au cours de l’année passée que durant le reste de sa vie. Un oncle duquel sa mère n’avait jamais cherché à la rapprocher. Avec douceur et prudence, elle renouait avec cet homme aussi patient que passionné.
Elle repéra ses amis dans un large box où se côtoyaient plusieurs tables. Grace lui adressa un signe de la main. En face d’elle, Mike et Ethan la saluèrent d’un hochement de tête. En louvoyant entre les tables déjà occupées, Maria remarqua Thalia et les amis de son fils au fond du box. Ryu et sa fille s’excusèrent auprès de leurs camarades pour rejoindre Maria. Elle les étreignit tour à tour avant de rendre son accolade à Grace.
— Pas trop stressée ? souffla Maria à son amie tandis que Mike tendait son poing pour qu’elle y cogne le sien. Salut, Mike.
— Un peu, avoua Grace en se rasseyant. Toi aussi, non ?
— Pas plus que nos fils respectifs, je pense.
Elle échangea une œillade avec Ethan qui s’était contenté de la saluer d’un sourire poli. Il s’était assis en face de Mike pour que Maria puisse s’installer en tête-à-tête avec sa propre amie. Elle remercia silencieusement Grace d’avoir choisi la place à côté d’Ethan. Même si leurs échanges étaient plus décontractés, il y avait toujours cette brume de non-dits entre eux.
— Leur premier vrai concert, souffla Grace en plaçant une mèche de cheveux derrière son oreille. Ils doivent être terrifiés.
— T’as pensé à prendre un pantalon de rechange ? intervint Mike, le menton sur son poing. Sûr que mon p’tit gars va mouiller son froc.
— Mike, grogna Maria en lui enfonçant un doigt dans l’épaule, tu serais prié d’avoir un peu plus de considération pour ton filleul.
L’intéressé lui adressa un sourire mutin en retour, ses yeux gris luisant sous le halo chaleureux des plafonniers. Elle avait beau plaisanter avec Michael, elle-même avait passé une bonne demi-heure au téléphone avec son fils le matin-même pour le rassurer. Wyatt se produisait pour la première fois en concert dans un lieu public. Face à des gens qui n’étaient ni leur famille ni leurs amis.
Antonio, l’oncle de Maria et propriétaire du Farfalla, s’était montré d’un enthousiasme débordant quand il avait appris que son petit-neveu était chanteur et guitariste dans un groupe de rock. En l’espace de quelques semaines, il avait convaincu l’adolescent et les trois autres membres du groupe de se produire dans le bar-restaurant.
Et voilà que ce jour était arrivé. La veille d’un réveillon. Une quarantaine de clients serrés dans une nuage de rires et d’ivresse bourdonnait entre les quatre murs. Pour l’instant, ils ne faisaient pas encore trop attention à l’estrade. Wyatt finalisait ses préparatifs. Ce n’était qu’une question de minutes.
Des minutes un peu trop courtes. Caché derrière l’estrade, empêtré de câbles et de nervosité, Jim avait suivi l’arrivée de ses proches au compte-goutte. Chaque visage familier en plus avait été une épine d’angoisse dans son cœur. Des visages pour l’instant détendus, souriants, impatients. Des visages que Jeremy était terrifié de décevoir.
— Haut-les-cœurs, Jimmy.
L’encouragement venait d’être soufflé à son oreille. Il se retourna, considéra une Trice rayonnante. La bassiste et chanteuse de Wyatt avait misé sur un ensemble en similicuir qui faisait ressortir ses braids bordeaux et l’argenté de ses bijoux. D’eux tous, c’était la plus détendue. La plus enthousiaste et la plus impatiente. Sous l’effet du stress, Aiden s’était tu et claquemuré dans une sorte de répétition mentale. Jason se focalisait sur les derniers ajustements.
Jim tordait les câbles entre ses doigts, oubliant qu’il devait chauffer sa voix et préparer sa propre guitare. Il était à deux doigts de ne pas se rappeler son propre nom alors que le trac lui brûlait les entrailles.
— Je vais vomir, je crois, geignit-il en se tournant vers la porte des toilettes.
— Va vomir, si ça peut te faire du bien.
Le pragmatisme de Beatrice l’apaisa bizarrement. Son amie lui tordit la joue avec l’adresse d’une grand-mère sénile avant de se glisser près d’Aiden. Ses gestes se firent plus tendres alors qu’elle murmurait à l’oreille du batteur. C’était sûrement plus facile de rassurer son amoureux.
Les genoux cotonneux, Jeremy se traîna vers Jason, qui grattait quelques notes sur sa guitare. Il l’observa faire ses ajustements avec une admiration non-feinte. Jason s’était dévoué à ce concert dès lors que Jim avait annoncé que son grand-oncle leur laissait l’estrade de ce samedi soir. Bien que d’un naturel effacé, Jason s’était montré persuasif avec les membres du groupe. Avec leur accord, il avait programmé beaucoup plus de sessions d’entraînement, finalisé les arrangements de leur première chanson originale. C’était le parolier de Wyatt et le compositeur avec la complicité de Trice. Aiden se contentait de suivre, ouvert à toutes options tant qu’il battait caisses et timbales. Jeremy avait observé par-dessus les épaules de ses camarades les dernières retouches de Noir Absolu. Il était à la traîne sur la question des arrangements musicaux. Il commençait à se sentir à l’aise avec sa voix et son instrument, mais la composition était encore trop complexe pour lui.
Noir Absolu. Jim avait souri en voyant le titre la première fois. Mais son rictus s’était dissipé à la lecture. Trice lui avait assuré que les paroles venaient de Jason, qu’elle n’avait que proposé des corrections grammaticales ou des sonorités plus percutantes.
Les paroles en écho lointain dans son esprit, Jim observait son ami. Le pli concentré entre ses sourcils clairs. L’éclat déterminé de ses yeux azurs. Alors que Jason pouvait se laisser porter volontiers par l’ivresse de la musique lors de leurs répétitions, il avait été d’une rigueur presque glacée des derniers temps. Du moins, quand ils interprétaient Noir Absolu. L’adolescent y avait encré ses maux. Ancré ses silences. Hurlé les ténèbres qu’un père maltraitant avait plantées dans son cœur.
Avec des gestes fébriles, Jim s’efforça d’accorder son instrument. Trice l’avait chanté en solo pour la présenter au reste du groupe, la première fois. Elle avait ensuite fait un duo avec Jim pour qu’il puisse se familiariser avec. Et, d’un accord tacite entre l’adolescente et Jason, ils avaient demandé à Jeremy qu’il la chante seul dans sa version finale. Jim avait fini sa première interprétation en solitaire les larmes aux yeux. La brûlure des mots sur la langue. Le souvenir de la rage du père de Jason sous son crâne. Prendre la responsabilité d’être le chanteur principal pour leur première composition originale ne lui plaisait pas tant que ça. C’était une pression qu’il n’était pas certain de pouvoir subir.
Mais il y avait eu dans le regard de Jason un contentement, un soulagement de pansement arraché à la hâte pour souffrir moins longtemps. Une approbation. Jim avait été rassénéré, touché par la confiance que son ami plaçait en lui.
En vérité, s’il y avait bien une personne que Jeremy craignait de décevoir ce soir, c’était son ami.

Le cœur de Grace bondit dans sa cage thoracique quand son fils et le reste du groupe se présenta sur scène. Les lumières de la salle se tamisèrent pour faire la belle part à l’estrade. Une batterie, qui restait toujours sur place, était calée sur le fond. Aiden y était installé, le visage caché par ses cheveux longs. Devant lui, les trois autres membres se tenaient sur une même ligne. Grace ne put s’empêcher de sourire et de brandir son téléphone pour photographier son fils. Comme Ethan faisait de même, elle se sentit un peu moins gênée.
— Tu m’enverras les photos ? Je suis pas à la meilleure place pour les prendre.
Grace tourna le cou pour observer une Maria coincée derrière la carrure imposante de Mike.
— Bien sûr !
Maria n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit, car sa fille venait de plonger vers elle en pointant du doigt l’estrade. Le rire de Thalia ricocha dans le box alors que son frère se tortillait sur scène. Grace considéra l’adolescent nerveux avec compassion. Sur l’estrade, chacun gérait son trac à sa façon. Et si Jim le témoignait dans une gestuelle de balancier, la rigidité de Jason était tout aussi parlante aux yeux de la femme. En temps normal, son fils était traversé de ces petites ondulations qui marquaient une personnalité, un tempérament. Jason tapait distraitement du doigt ou du pied. Souriait vaguement sans s’en rendre compte. Se frottait le coude quand il réfléchissait.
Là, il s’était figé. Figé dans la prestation qu’il devait offrir. Figé dans l’attente des premières notes. Grace retint son souffle quand Trice s’approcha du micro. Après avoir inspiré brusquement, elle déclara d’une voix forte, mais un peu trop hâtive :
— Bonsoir, on est le groupe Wyatt. On fait du rock, du métal, de l’alternative et des trucs comme ça. Euh, merci de nous écouter. On va surtout jouer des reprises, comme on est un jeune groupe. Mais on a aussi une chanson originale à vous proposer.
Comme elle reculait avec une moue embarrassée, des applaudissements saluèrent sa présentation. Le box qu’occupait Grace avec ses proches se révéla le plus bruyant. Les amis de Jim et Jason sifflaient et hurlaient leur soutien. Mike tapait contre la cloison en métal pour provoquer le plus de bruit possible.
Grace les considéra avec amusement, leur envia leur exubérance. À l’instar de son fils, elle avait grandi et vieilli avec un tempérament calme. L’idée de crier ou de taper du pied la mettait mal à l’aise. En face, elle vit Maria lever un pouce vers l’estrade. Grace y porta de nouveau son attention, imita le geste de son amie. Jason et Jeremy, attirés par le tapage de leur box, leur souriaient maladroitement.
Quand le vacarme s’apaisa, chaque membre de Wyatt se consulta d’un regard entendu. Après un hochement de tête commun, Jason réhaussa sa guitare électrique, en crocheta les cordes avec habileté. Les premières notes s’élevèrent entre les tables, se répercutèrent dans les boxes, arrachèrent quelques frissons. Aiden attaqua les percussions, fit résonner les cages thoraciques. Trice les rejoignit quelques mesures plus tard, vint chatouiller les tympans des fréquences basses et suaves de son instrument.
Quand le premier couplet chanté se présenta, Jim et Trice s’approchèrent des micros. Leurs voix s’élevèrent avec justesse, s’enveloppèrent l’une et l’autre avant de se séparer sur leurs harmoniques respectives.
Grace se redressa, un large sourire aux lèvres. C’était quelque chose d’assister aux répétitions de Wyatt dans le garage de sa maison. L’expérience était autrement renversante dans un lieu prévu pour les concerts.

Entracte. Un peu moins de tract. Jason essuya la sueur sur son visage et sa nuque. Entre la chaleur ambiante d’une quarantaine de corps entassés entre quatre murs, la pression du concert et le faisceau des spots lumineux braqués sur eux, l’adolescent était en nage. Il se félicita d’avoir opté pour un simple t-shirt malgré la moue concernée de sa mère quand elle l’avait vu sortir de la maison.
Jason vida la moitié de sa gourde, considéra ses trois camarades. Trice et Aiden discutaient tout bas, les mains liées. Jeremy était assis contre le mur et essuyait son front avec le col de son haut. La sueur plaquait les mèches ébouriffées de sa nuque et de ses tempes sur sa peau. Jason retint un sourire ; il avait l’air d’un épouvantail sous la bruine.
— Ça va ?
Jim dressa le nez, flasha un sourire crispé à son ami.
— Euh, ouais. Je me suis pas pissé dessus et j’ai pas gerbé sur le public. J’crois que c’est déjà bien.
Jason rit tout bas avant de s’asseoir à côté de lui contre le mur. Leur public était réceptif. Les chansons interprétées par Wyatt étaient des classiques du genre, récents et moins récents, qui déplaisaient rarement. Les enthousiastes tapaient du pied en rythme et les plus impliqués chantaient à tue-tête.
Trice et Jim s’étaient donné la réplique avec aisance. Ils étaient plus à l’aise pour les refrains en commun. Plus équilibrés. Jeremy avait une voix plus marquante, vibrante, mais aussi moins d’expérience et de justesse. Comme leurs tons de voix ne s’accordaient pas forcément de façon idéale, ils avaient aussi fait le pari de couplets en solitaire. D’après les réactions du public, leur recette fonctionnait plutôt bien. À voir si leur unique composition originale de la soirée susciterait le même enthousiasme.
Les paumes de Jason se couvrirent de sueur. Noir Absolu était un abîme de ce qu’il n’avait jamais su expliquer ni exprimer. De la violence des coups, des regards et des mots. Du silence qui entourait ce vacarme depuis son enfance. Du silence de sa souffrance.
Il chercha sa mère du regard. La trouva en train de rire avec Michael. Quand Rick s’en était pris à lui après que Jim était venu dormir à la maison, Grace avait cherché à comprendre. Ce qu’elle avait redouté pendant des années – que son ex-mari violent lève les poings et la voix après leur fils – était donc vrai. Double choc à l’arrière du crâne : non seulement Rick n’avait jamais changé, mais Jason n’avait jamais trouvé le courage de parler.
L’adolescent avait bien essayé, à quelques reprises. Ce n’était pas un manque de confiance envers Grace. C’était la crainte de brandir un miroir au visage de sa mère. De briser ses espoirs, depuis trop longtemps malmenés. De devoir assumer ce que la révélation de cette violence entraînerait.
Quand la vérité avait éclaté et dardé ses bouts de verre sur leur famille, Jason n’avait toujours pas su trouver les mots. Il avait trouvé le soutien et la compassion de sa mère et de ses amis. Et, au bout de quelques semaines, trouvé l’échappatoire. Avec ferveur, il avait craché ses démons sur le papier. Le papier uniquement. L’écran de l’ordinateur lui fichait la migraine. Le papier la soignait.
— J’vais faire de mon mieux.
Jason quitta sa mère du regard, le posa sur son ami. Une grimace sérieuse figeait les traits de Jim. Sous le faisceau de l’un des spots braqués vers l’estrade, ses yeux avaient pris l’éclat de l’ambre et de l’émeraude.
— Je compte sur toi, souffla Jason en lui serrant le bras.
Il se releva, tendit la main à Jeremy pour l’aider. Une fois debout côte à côte, ils prirent une inspiration commune. Il était temps d’y retourner.

Au milieu de l’interprétation de Noir Absolu, Grace remarqua le silence. Le silence de leur box, où ses proches découvraient les creux sombres et les arêtes cassées de son fils, le silence d’une salle qui retient son souffle, le silence de son propre cœur. Qui osait à peine battre, de peur d’interrompre ce témoignage. Il y avait quelque chose de perturbant à entendre la souffrance de Jason chantée par quelqu’un d’autre. Comme une biographie écrite par une plume étrangère.
Une part de Grace aurait aimé que ce soit la voix de son fils sur ces mots. Que ce soit lui au micro. En même temps, comment lui en demander autant ? Il avait déjà écrit les paroles, accepté de livrer ses démons pour construire cette première chanson. Et Jeremy s’était approprié Noir Absolu de façon troublante. Sa voix se tordait plus que sur le reste de leurs interprétations. Même son corps trahissait une colère qui débordait.
Une main lui serra l’épaule. Sans réelle surprise, Grace découvrit l’éclat de ses larmes sur le bord de son verre. Ethan s’était penché vers elle pour lui tendre un mouchoir. Elle l’accepta sans être capable de le remercier. L’idée de lui dire « merci » alors que son fils chantait une souffrance qu’aussi bien l’homme que Jason avaient connue lui était impensable.
En face, Mike et Maria n’affichaient plus leur bonne humeur habituelle. Et, tandis que Jim attaquait à nouveau le refrain, le visage de son amie se plissa. Des perles transparentes ne tardèrent pas à rouler, écho à ce qui chatouillait les joues de Grace. Michael passa un bras réconfortant autour des épaules de Maria avant de souffler pour eux quatre :
— Ils sont doués, ces gamins. Ç’aurait juste été mieux qu’ils soient pas déjà aussi abîmés.
Grace retint un sanglot, brûlée par une culpabilité à laquelle elle ne pouvait rien. Ethan serra plus fort son épaule, souffla à son oreille :
— Grace, tu veux sortir un moment ?
— Non, articula-t-elle en essuyant ses yeux pour s’assurer de ne rien manquer du concert. Je veux écouter la chanson jusqu’au bout.
Malgré ses paupières piquantes et son cœur en vrac, Grace s’obligea à affronter la douleur de son fils par le biais de Jeremy. Les doigts de Jason dansaient sur les cordes, ceux de Trice pinçaient avec précision. Aiden maintenait l’ensemble du groupe en cohésion grâce à ses percussions précises.
Quant à Jim, il avait délaissé sa guitare pour se concentrer sur le chant. Les mains serrées sur le pied du micro, il laissait la chanson prendre possession de sa puissance vocale et de ses tripes. Alors que le dernier tiers de la chanson s’annonçait, Jim se tourna légèrement vers Jason. Braqua les yeux sur lui tandis que le rythme gagnait en intensité. Jason accepta cette attention, lui rendit d’un sourire d’extase, mélange de libération et de reconnaissance.
Grace prit l’entière mesure du progrès de Wyatt quand ils entamèrent le final de Noir Absolu. Aiden assura le tempo sans écarts, Trice enveloppa le Farfalla de basses langoureuses, les riffs de Jason déclenchèrent quelques sifflements appréciateurs. Jeremy témoigna de sa gamme vocale, bien plus étendue que lorsqu’il avait commencé à chanter avec Wyatt.
Une fois les dernières paroles soufflées avec un tremblement dans la voix qui relevait aussi bien de l’émotion que de la fatigue, Jim conclut d’un sobre « merci » leur prestation. Ses trois camarades laissèrent tomber tension et respiration pour accueillir la vague d’applaudissements et de sifflets qui s’échoua sur eux.
Grace se leva sans attendre, rapidement accompagnée par l’ensemble de son box. Elle goûta le sel de ses larmes quand elle sourit. Sur scène, Aiden, Trice et Jeremy s’étaient approchés de Jason pour lui frotter le bras et l’enlacer. L’adolescent essuya son visage avant de lever le nez vers Grace. Le sourire apaisé qui étira ses lèvres enveloppa son cœur de mère d’une chappe cotonneuse.
— Maman, je peux aller les voir ?
La demande de Thalia, qui s’était glissée près des adultes, ramena Grace dans le box. Maria passa une main dans les cheveux de sa fille.
— Vas-y, Thallie. On te rejoint bientôt.
Alors que l’adolescente filait vers l’estrade en se faufilant entre les tables, Maria rejoignit Grace. Elles s’étreignirent avant d’échanger un regard. Leur compréhension mutuelle se passait de mots. Ce soir, leurs fils avaient dépassé leurs peurs pour offrir à un public inconnu comme à leurs proches une part de vulnérabilité.
Maria comme Grace n’auraient pas pu être plus fières.



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Dernière modification par louji le dim. 03 mars, 2024 3:44 pm, modifié 1 fois.
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Et un petit entraînement à l'École 🏃


- Chapitre 38 -



Mardi 13 février 2024, Dourney, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Le vent froid qui soufflait sur l’École rougissait les visages des 6ème année de Manuel Cross. Bien emmitouflé dans sa veste militaire, le professeur observait les adolescents sautiller sur place pour se réchauffer. La plupart s’était fait avoir par la météo changeante et frissonnait dans des vêtements de sport trop légers.
— Bande de chèvres, les salua-t-il d’une voix forte pour couvrir les bourrasques, première erreur technique pour la moitié d’entre vous. J’espère que vous utiliserez vos téléphones pour autre chose que les réseaux sociaux la prochaine fois. Vous savez, notamment ce truc appelé météo.
Quelques visages se plissèrent, mécontents ou vexés. Manuel les avait rassemblés en ligne face à lui sur le terrain d’athlétisme. Avec l’impression d’être un chef de guerre qui inspecte ses troupes pour leur donner du courage, Manuel longea la rangée d’élèves.
Mais il ne comptait pas vraiment leur remonter le moral.
— Ce matin, j’aimerais vous faire faire quelque chose de sympathique. Parce que je suis quelqu’un de sympathique.
Des regards perplexes, des messes basses échangées d’une épaule à l’autre. Manuel adressa un large et franc sourire à ses étudiants.
— Je me suis levé en me disant que j’avais envie de vous challenger. On va donc changer de nos courses et ateliers habituels. Vous avez sûrement fait ce genre d’entraînement avec d’autres profs d’EPSA, mais pas avec moi.
Manuel reprit son inspection de la rangée d’adolescents à moitié endormis ou frigorifiés. Ils n’avaient pas l’air spécialement enthousiasmés par l’annonce de leur prof.
— Vous allez former cinq équipes de quatre. Je doute pas de vos compétences en maths, mais ça fait deux binômes par équipe.
Comme des élèves commençaient à se déplacer par habitude, il leva un doigt.
— Les binômes restent les mêmes, mais c’est moi qui fais les équipes. Pleurez pas, mes petites dindes, c’est pour votre bien.
Il pointa deux doigts devant lui puis deux autres élèves quelques mètres à droite. Tess et Valentina affichèrent des moues soulagées en se rapprochant de Kaya et Jason. Sur ce coup, Manuel avait respecté leurs affinités.
Deux autres élèves furent élus par les doigts impérieux du professeur. Manuel forma ainsi trois autres équipes. Ne restèrent que quatre élèves qui se toisèrent sans masquer leur hostilité commune.
— Oups, fit le professeur en les observant d’un air narquois.
— Je veux changer, lança Hugo en remontant le zip de sa veste coupe-vent.
— Demande refusée.
— Même si elle vient des deux côtés ? grommela Jeremy en retour, accroupi à côté de son ami pour s’épargner les rafales.
— Oui. Allez, lève-toi paresseux.
Jim s’exécuta de mauvaise grâce. Ryusuke lui coula un regard las avant de se tourner vers Hugo et Emily. Le vent claquait la queue-de-cheval de l’adolescente dans son dos.
— On va faire de notre mieux.
Emily acquiesça du bout du menton sans prendre la peine de les regarder. Quant à Hugo, il ricana méchamment avant de secouer la tête.
— Nan, monsieur, vraiment c’est mort.
— Pourquoi ? Si tu es capable de m’expliquer factuellement pourquoi ta collaboration avec Hitori et Wayne peut pas être productive, je peux considérer un changement.
Dérouté, Hugo prit quelques secondes pour siffler avec véhémence :
— On peut pas s’encadrer, monsieur. Ils voudront pas bosser avec nous.
— Hitori vient pourtant de vous dire que son binôme va faire de son mieux.
— Il ment, cracha l’adolescent en pointant du bras l’intéressé. C’est un sale hypocrite.
Ryu haussa un sourcil étonné, mais se retint de commenter. Il y avait bien longtemps qu’il avait laissé tomber l’idée de s’entendre avec Hugo.
— Je me fiche de vos broutilles d’adolescents écervelés, gronda Manuel en s’approchant de son élève. Cowell, j’attends toujours des preuves.
— Ils sont nuls, gronda Hugo en serrant les dents.
Son professeur le considéra un moment avant de renifler.
— Bien, restons factuels. Wayne est le meilleur d’entre vous en EPSA pour l’instant. Hitori majore avec Hobs sur la question de la stratégie. Cowell, factuellement, tu es le moins doué de l’équipe.
L’écarlate qui apparut sur les pommettes du jeune homme n’était pas du fait de la brise glacée. Manuel adressa un rictus perçant à son élève puis considéra les trois autres.
— Pas de commentaires ?
— C’est pour le projet Réseau ? s’enquit Emily avant que Manuel donne les consignes à l’ensemble de la classe. Que vous nous forcez à travailler avec d’autres élèves ?
— Oui. Évidemment, vous allez affronter les étudiants des autres centres de formation. Mais peut-être que vous serez obligés de collaborer. Ou que vous n’aurez pas le choix sur les groupes d’élèves de l’École. Je prends les mesures nécessaires.
Manuel planta un regard sévère sur les quatre visages tendus qui lui retournaient la pareille.
— Et, vous quatre, vous êtes des bombes à retardement. Des mois et des mois que vous vous menacez de vous sauter à la gorge. Vous êtes assez influents pour entraîner les autres à votre suite, bande de dindons abrutis. Vous êtes en train de me séparer la classe en deux groupes et, vos autres profs et moi, on a beau essayer de vous rapprocher, vous changez pas.
Hugo fronça le nez avant de diriger son dédain vers les Recrues à ses côtés. Emily se plaça volontairement entre lui et les deux autres.
— On essaie, monsieur, de se rapprocher des Boursiers. Mais le contact ne passe pas.
— Sans blague, princesse, grinça Jeremy, les mains dans ses poches. S’agirait d’arrêter de cracher à la gueule de tout ce qui bouge, avant.
— Le conseil va dans les deux sens, alors, cingla-t-elle sans sourciller.
Ryusuke leva des mains apaisantes entre les deux adolescents qui se tailladaient du regard.
— Bon, Hitori, déclara Manuel en se tournant vers le reste de la classe, je te laisse gérer ça. T’es élu capitaine de l’équipe.
— Quoi ? lâchèrent les quatre membres du groupe simultanément.
Sourd à leurs suppliques et à leurs plaintes, Manuel retourna auprès des autres étudiants. Il était temps de donner les consignes.

Des plots, des chasubles et des petits drapeaux multicolores plus tard, les cinq équipes avaient été réparties sur le terrain d’athlétisme. À équidistance de chacune des bases, un cône retenait cinq tiges de diverses nuances.
Chaque équipe avait reçu une couleur et patientait en se protégeant des bourrasques. Installé sur une chaise à l’abri du vent, Manuel observait ses élèves. Les consignes étaient simples : récupérer la tige de son équipe et la ramener à bon port. Seule contrainte : que l’un des quatre membres du groupe reste à la base. Autorisations : voler la tige d’une autre équipe, bloquer un adversaire à un ou à trois, attaquer une base pour récupérer le drapeau qui signalait leur course dans le jeu.
Avec un sourire goguenard, le professeur porta le sifflet à ses lèvres. À peine le son strident avait-il retenti par-dessus les rafales que les équipes s’animèrent. La plupart des groupes envoyèrent deux membres vers le plot central. Ainsi, la base était protégée par deux autres personnes.
Emily Hobs se révéla être une exception. Elle se retrouva seule sur sa base alors que les trois garçons de son groupe partaient chacun dans une direction différente. Manuel suivit la trajectoire des adolescents, plissa les paupières. Ils se dirigeaient vers les bases ennemies. Ambitieux, dans la mesure où elles étaient protégées par deux ou trois élèves.
Valentina Saez fut la première à atteindre le plot central, propulsée par des jambes qui connaissaient intimement les contraintes de l’athlétisme. Elle s’empara de la tige de son équipe avant de bondir sur le côté. Aussitôt, un garçon ennemi tendit le bras dans sa direction. Avant que ses doigts se referment sur la capuche de l’adolescente, Tess Baker se dressa face à lui. Son coup de pied partit à toute allure dans la hanche du jeune homme.
Le plot central fut bientôt un nid de coups, de cris et de tiges qui rebondissaient sur l’asphalte. Pendant ce temps, les élèves restés aux bases lorgnèrent avec perplexité les têtes-brûlées qui fonçaient vers eux. Et la silhouette solitaire d’Emily, restée de son côté.
Deux courageux quittèrent leurs bases pour foncer vers la jeune femme. Manuel zieuta dans la direction de Valentina et Tess qui sprintaient vers leur base, où Jason et Kaya leur hurlaient de se dépêcher. Il ne put s’empêcher de grimacer quand Ryusuke leur fonça brutalement dessus. Valentina chuta, mais parvint à conserver la tige de son équipe au creux de sa main. Tess intervint aussitôt pour repousser Ryu. S’ensuivit un jeu du chat et de la souris où le jeune homme profitait de la détente de ses grandes jambes.
De l’autre côté du terrain, Jeremy venait d’adopter la même stratégie avec un autre groupe. Il avait mis plus de puissance dans son placage et pu récupérer la tige adversaire en conséquence. Hugo, qui avait zoné entre sa base et le plot central jusqu’ici, revint sur ses pas. Il se positionna dans le dos de Jim et fit écran de son corps pour protéger le coureur.
Pendant ce temps, deux élèves approchaient d’Emily. La jeune femme s’empara du drapeau de sa base, tourna la pointe qui l’ancrait au sol vers ses adversaires. Manuel se permit un sourire et même un rire quand Emily planta sauvement son drapeau-lance dans le bras d’un opposant. Un cri surpris traversa le terrain. Loin d’être émue, Emily balaya l’espace devant sa base pour repousser le deuxième élève. Manuel gardait son sifflet à portée de lèvres dans le cas où l’adolescente sortirait du périmètre autorisé.
Bientôt, Jeremy et Hugo furent à proximité de leur base, trois élèves sur les basques. Ils avaient toujours la tige ennemie en main. Mais celle de leur propre équipe reposait à proximité du plot central, où la dispute générale s’était apaisée.
Une première équipe rejoignit enfin sa base avec sa tige de couleur. La quatuor Tess-Valentina-Jason-Kaya. Ryusuke avait opéré un demi-tour pour s’emparer de la tige de son équipe. À quelques mètres du plot, il déchanta. Une élève d’un autre groupe avait profité de leur absence pour s’emparer de leur tige. Elle fonçait à présent vers sa propre base.
Ryusuke inspira profondément, allongea sa foulée. S’il y avait bien quelque chose à tirer de son mètre quatre-vingt-sept et de ses membres dégingandés, c’était une détente conséquente. Il était loin d’être le plus endurant ou résistant de sa classe. Mais la rapidité ? Il en faisait son joker.
Son adversaire glapit de surprise quand Ryusuke lui agrippa l’épaule à mi-chemin de sa base. Sans douceur, il se servit de sa grippe pour la retourner et lui faucher les jambes. La rencontre de son dos avec le sol lui vida les poumons. Le souffle court, Ryu lui arracha la tige des mains et fonça dans le sens inverse.
Une deuxième équipe victorieuse avait rejoint sa base. Il ne restait donc que trois équipes en course. Celle de la jeune femme qu’il venait d’arrêter, mais dont les trois autres membres avaient retrouvé la sécurité de leur base.
Celle de Ryu. Et celle dont ils avaient volé la tige. À proximité de sa base, Ryusuke discerna un mélange confus de corps. Emily qui agitait leur drapeau comme une lance. Jeremy qui assénait des coups avec la tige ennemi sur lesdits ennemis. Hugo qui virevoltait à droite à gauche pour perturber les autres.
Et l’élève resté seul à sa base, dépité de s’être fait voler sa tige. Il perçut les pas de Ryusuke quelques secondes avant que celui-ci ne s’empare du drapeau de son équipe. L’adolescent poussa un cri strident, révolté, mais Ryusuke fusait comme une flèche. Le tige de son équipe en main, le drapeau ennemi dans l’autre, il fonça vers sa base.
Pendant que Jeremy tenait en respect deux adversaires, Hugo se sépara du groupe pour rejoindre Ryu. Ils échangèrent un regard grisé, un sourire farouche. Une connexion, une sauvagerie maîtrisée, partagée, l’espace de quelques secondes. Pendant que Ryusuke avalait de ses longues foulées les derniers mètres, Hugo resta dans son sillage. Asséna des coups de coude bien ajustés pour repousser les assaillants.
Du coin de l’œil, Jim aperçut son ami. Il sourit, sentit son cœur gonfler dans sa poitrine. Plongea sous le bras d’un adversaire, lui planta sa tige dans les reins. Balança celle-ci dans la tête d’un autre, l’assomma à moitié. Il encaissa un coup de pied en se repliant sur lui-même, coinça la tige sous un bras pour mieux repousser la jambe ennemie et déséquilibrer son propriétaire.
Ryusuke s’enfonça dans la mêlée. Il esquiva l’un des élèves qui avaient attaqué Emily en premier lieu. L’autre était toujours prostré au sol, une main pressée sur son bras blessé. Sans plus y réfléchir, Ryu balança la tige de son équipe vers Emily.
L’adolescente se hâta de renfoncer leur drapeau dans le plot, saisit la tige qui avait atterri à quelques centimètres de ses pieds. Leur équipe venait officiellement de se qualifier. Ryu poussa un cri triomphant quand il dérapa aux côtés d’Emily, le drapeau des adversaires coincée sous l’aisselle. À peine deux secondes plus tard, Jim le rejoignait en passant un bras autour des épaules. Il agitait la tige de l’autre équipe avec sa main libre.
Avec un rire railleur, Hugo les rejoignit enfin. En face de leur base, cinq élèves essoufflés et confus les toisèrent avec aigreur. Aucune autre équipe n’avait pensé à voler le drapeau d’une base ennemie. La disqualification en était automatique.
Coup de sifflet. Manuel Cross s’extirpa de sa chaise d’observation, rejoignit le stade. Les équipes quittèrent leur base avec des mines plus ou moins réjouies. Une fois tous réunis face à lui, les élèves le dévisagèrent avec anticipation.
— Eh ben, y’a du boulot, mes colombes. Je vous ai laissé cinq minutes pour établir un plan. La plupart d’entre vous a juste foncé dans le tas. D’autres ont laissé leur base vulnérable. D’autres ont choisi une stratégie basée sur l’élimination des autres équipes.
Il appuya un regard lourd sur Emily et ses trois coéquipiers. L’adolescente ne broncha pas, mais les trois garçons ne purent s’empêcher de sourire d’un air suffisant.
— Mais, globalement, c’est confus. C’est pas en fonçant dans le tas sans analyser la situation et vos faiblesses que vous allez être diplômés. La fin de votre formation, c’est l’année prochaine. Alors, faites-moi plaisir et montrez-moi ce qu’on vous apprend depuis des mois et des mois.
Manuel agita son sifflet en direction de la seule équipe éliminée d’office par le vol de leur drapeau de base.
— Et, vous, vous êtes tombés trop facilement dans le piège de l’équipe de Hobs. Elle vous a bien eus. J’ai jamais dit qu’on pouvait pas se servir des drapeaux comme arme. (Comme un adolescent ouvrait la bouche, il le devança : ) Ni que voler celui des autres était interdit.
De nouveaux des moues agacées. Manuel ne pouvait pas reprocher à Ryusuke et ses coéquipiers d’avoir joué avec le flou des consignes et de la confusion générale. C’était la seule équipe à avoir vraiment su tirer son épingle du jeu.
Alors que les élèves prenaient une pause, le professeur s’approcha d’Emily et ses partenaires. Ils ne s’assassinaient plus du regard. Il y avait même une espèce d’entente entre eux. Une tension électrique qui ne relevait pas tant de l’esprit d’équipe que d’une envie commune d’en découdre avec le reste du monde.
— Et voilà, mes gazelles, lança Manuel en se plantant près d’eux avec un rictus moqueur. Quand vous vous sortez les doigts du fion, il se passe des choses intéressantes.
Emily haussa les épaules, Jim renifla, Hugo l’ignora et Ryusuke hocha la tête avec enthousiasme. M. Cross les considéra un par un une dernière fois, soupira de frustration. S’ils avaient été introduits les uns aux autres dans d’autres circonstances, ils auraient sûrement formé l’un des groupes les plus chevronnés de la classe. En attendant, ils devaient se contenter d’être bons en binômes sans être vraiment capables de se mélanger aux autres.
Manuel n’avait plus qu’à façonner chacun de ces profils pour qu’ils tiennent la route d’ici les examens finaux en 7ème année.



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- Chapitre 39 -



Samedi 17 février 2024, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Jeremy n’était qu’à dix minutes de la fin de son service quand la porte du Farfalla grinça de façon caractéristique. Agacé d’avance par l’idée de servir quelqu’un au milieu de l’après-midi, il porta un regard peu amène vers l’entrée du bar-restaurant. Antonio n’était même pas dans la salle de restauration, occupé dans les cuisines à trier leurs réserves.
L’irritation de Jim mua en appréhension quand il reconnut Ivana Costello. La jeune femme avançait d’un pas décidé vers le bar, le visage à moitié masqué par ses cheveux détachés.
Quatre mois et quelques mètres les séparaient. Ainsi que deux familles opposées par un vieux conflit qui n’aurait pas dû les concerner, eux.
— Salut.
La voix d’Ivana était un peu rauque, comme difficile à extirper de sa gorge. Celle de Jeremy se coinça contre sa glotte, s’érailla avant même qu’il ait décidé quoi répondre. Lorenzo Costello lui avait promis. Que sa fille ne lui ferait plus de tort.
— Je t’ai donné mes horaires de boulot, lâcha-t-il finalement. Reviens plus tard.
— Je suis venue te voir, contra l’adolescente avec cran. Et, la prochaine fois, choisis autre chose que mes chaussures pour laisser un message.
Piqué au vif, Jeremy se redressa. Pour mieux s’apercevoir des joues rouges de l’adolescente. Il resta un moment décontenancé, car elle n’avait jamais montré le moindre signe de timidité jusqu’ici. Ou peut-être qu’elle était simplement gênée. Ce que Jim ne trouverait pas désagréable, car ce n’était pas à lui d’avoir honte dans cette histoire.
— Qu’est-ce que tu veux ? grogna-t-il après coup, calé contre l’étagère centrale du bar.
— Je…
Ivana referma la bouche, bascula d’un pied à l’autre avant de bondir à moitié sur l’un des tabourets de bar. Jim se plaqua contre le rayonnage d’alcools dans son dos. Plus il y aurait de distance entre elle et lui, mieux ça vaudrait.
— Je suis venue m’excuser, annonça l’adolescente d’un ton qui suggérait qu’elle n’était pas tout à fait d’accord avec elle-même.
— Pas trop tôt, grinça Jim sans pouvoir s’en empêcher.
Il regretta l’acide de sa remarque quand le visage de l’adolescente se plissa. Ses yeux luisirent, sa bouche se hissa d’un côté. Elle avait posé les bras sur le comptoir, mais ses mains étaient serrées en poings.
— Donc tu attendais mes excuses ? le nargua-t-elle d’un ton railleur. Je croyais que tu voulais plus me voir.
— Le minimum, non ? Et tu peux pas dire « désolée » sans être en face de la personne ?
Haussement de sourcil moqueur. Elle desserra l’un de ses poings pour appuyer son menton sur sa paume. Ses yeux marron le sondaient à la recherche de la moindre faille. Raide contre l’étagère qui s’élevait du sol au plafond, Jim s’efforçait de ne rien laisser paraître de compromettant.
Comme la confusion qu’elle était encore capable de faire naître chez lui. L’agacement, la fascination, une espèce de rivalité idiote et l’envie de débattre avec elle pendant des heures.
— Tu voulais que je fasse comment, du coup ? Que je laisse un message à ton papounet pour toi ?
L’adolescent émit un rire bref, croisa les bras pour s’empêcher de gesticuler.
— Tu faisais moins la maligne quand tu croyais qu’Edward était mon père. Que je sois finalement qu’un élève de l’École et mon père juste un de leurs profs, ça te permet pas de manquer de respect, tu sais.
La mâchoire d’Ivana se crispa, le rose sur ses joues revint à la charge. Elle avait encore de la décence, donc. Jim en profita pour asséner :
— Et c’est pas moi qui me suis affiché auprès de mon père après m’être fait tout un film.
— C’était pas un film. Juste des faits, cracha-t-elle en reposant brutalement sa main à plat sur le comptoir. Pas ma faute si ta famille complètement pétée te met dans des situations invraisemblables.
Touché. Jeremy grinça des dents, la fusilla du regard. Comme Ivana lui rendait la pareille, il chercha une nouvelle accusation, une pique bien placée, de quoi se venger pour la déstabiliser comme elle l’avait fait avec lui.
— Tu me donnes vraiment pas envie de m’excuser, siffla Ivana en tournant la tête de côté. Foutu imbécile.
Plutôt que de s’indigner sur l’insulte qui s’ajoutait à la pile des torts qu’elle lui causait depuis quelques mois à présent, Jim tressaillit. Foutu imbécile. La même injure, aussi taquine qu’affectueuse, que Ryu lui assénait parfois.
— Quoi ? Pourquoi tu fais cette tête ? bougonna Ivana, avec plus de curiosité que d’irritation.
— Hein ? fit Jeremy en retour, même s’il savait pertinemment qu’il s’était trahi.
Le front de l’adolescente se plissa. Quand elle lui parlait normalement, il se rebiffait. Quand elle l’insultait, il réagissait à peine. Décidément, plus Ivana le côtoyait, plus elle avait le sentiment de se fourvoyer sur son compte.
— Mon père m’a demandé de te présenter mes excuses, à la base, déclara Iva en profitant du silence du jeune homme. Euh, je crois qu’il pensait que j’avais ton numéro.
Jim grimaça avant de lorgner avec intérêt la tireuse à bière sur le côté.
— Enfin, bref, j’ai repoussé le moment. Mais me voilà, OK ?
Jeremy retint un sourire. Il était persuadé qu’elle s’adressait autant à lui qu’à elle-même.
— Quatre mois après, pas trop tôt.
— Mieux vaut tard que jamais, comme on dit. (Avec sérieux, Ivana se percha sur le tabouret pour lui tendre la main.) Je te présente mes excuses, Jeremy Hunt.
— Wayne, corrigea-t-il par habitude.
Alors qu’il lui serrait la main sans grande conviction, persuadé de se faire manipuler comme depuis le début avec elle, Ivana afficha une moue intriguée.
— Ton père a pas changé de nom de famille ?
— Hein ? Si. Juste, je porte pas son nom.
Ivana cligna des yeux confus, se réinstalla au fond du tabouret. Le visage en coupe entre ses mains, elle considéra l’adolescent en face d’elle.
— C’est bizarre.
— Pourquoi ? C’est ma mère qui m’a élevé. Elle qui s’est tapée la grossesse, l’accouchement et tout le bordel. Ça fait que quelques années que je vis à nouveau avec mon père. Je vois pas en quoi il mériterait que je porte son nom à lui à la place de celui de ma mère.
— Ta sœur s’appelle aussi Wayne ?
— Elle porte les deux noms, expliqua-t-il en se rapprochant de l’étagère murale. Elle le voulait.
Quant à Jim, il n’avait pas encore pris sa décision. Surtout que changer son nom de famille alors qu’il était encore scolarisé ne manquerait pas de créer un lien entre lui et le professeur d’EPSA. Et Jeremy tenait à rester discret jusqu’à sa fin de lycée.
Ivana finit par hocher la tête, pensive. L’explication tenait la route. Lui semblait cohérente, juste et méritée. Ça ne serait pas si mal d’en parler avec son père. Elle qui ne gardait que des souvenirs vieillis, un carnet de recettes et des vêtements au parfum de sa mère.

Alors que Jim gardait les yeux rivés à l’heure sur son téléphone, impatient que vienne le moment où il pourrait mettre Iva à la porte en bonnes et dues formes, elle souffla :
— Ça te dirait, un ciné ?
Comme il n’était pas certain d’avoir bien entendu, Jim osa à peine lever les yeux de son portable. Resta un moment figé, son cœur en embardée, dans l’espoir qu’Ivana ajoute un commentaire. Ce qu’elle ne tarda pas à faire :
— Euh, allô ? Tu m’as entendue ?
— T’as dit quoi ? grommela-t-il en tournant le cou vers elle de mauvaise grâce.
— Je te propose un ciné. (Comme Jim ne cillait pas, elle précisa avec l’ombre d’un sourire moqueur : ) Tu m’as bien entendue la première fois, hein ? Pas la peine de jouer les timides.
Face à son air de défi, Jeremy hésita entre l’indignation et une répartie acide.
— Un ciné ? Pourquoi j’irais au ciné avec une psychopathe comme toi ?
Le qualificatif sembla lui plaire, car elle élargit son sourire. Dépité, Jim ne trouva rien d’autre à répliquer et la sonda avec appréhension. Pourvu qu’elle crie « surprise, je t’ai eu ! ».
Rien. Le sourire de l’adolescente finit par se dissiper, au profit de quelque chose d’à la fois plus doux et plus amer. Face à l’embarras clairement affiché de Jim, Ivana expliqua :
— Tu sais, je reconnais encore les gens à qui je plais.
Une centaine de paroles contradictoires se précipitèrent dans l’esprit de Jeremy. Incapable de démêler ce sac-de-nœud mental, il se contenta de gronder entre ses dents. Ce fut seulement au bout de quelques secondes qu’il parvint à extirper de sa bouche maussade :
— Ivana, je crois que t’as oublié ce que tu m’as fait y’a quatre mois.
— J’ai pas oublié. Je suis venue m’excuser. Et je te propose de rattraper ça.
— Mais pourquoi ? On se connaît même pas ! Je veux plus rien avoir à faire avec toi.
Les lèvres de l’adolescente se plissèrent. Toujours ce mélange aigre-doux sur son visage. Comme si elle se battait contre elle-même pour rester ici, dans ce bar, à proposer un cinéma à l’adolescent qu’elle avait plus ou moins kidnappé.
— Justement. On peut apprendre à se connaître. Si tu veux.
— Et si je veux pas ?
— Tant pis pour toi, soupira Ivana en rejetant ses cheveux en arrière.
Jeremy roula des yeux, car sa façon de se moquer ouvertement de lui titillait de plus en plus ses nerfs. Décidément, il n’était pas favorable à l’idée de passer des heures avec une jeune femme qui ne savait que tailler dans le vif de ses incertitudes.
Une porte claqua. Jim fit un pas de côté pour zieuter à travers l’étagère verticale des alcools. La silhouette de son grand-oncle se dessina entre les tables. Son éternel chiffon sur l’épaule, Antonio lança à la cantonade :
— Jeremy, ci sono altri clienti?
L’adolescent contournait l’étagère pour signaler à son grand-oncle qu’il souhaitait terminer sa journée quand la voix d’Ivana s’éleva dans son dos :
— Je vais bientôt partir.
Elle lui avait répondu en italien. Jim se figea, perturbé par l’idée qu’elle puisse suivre une conversation entre son grand-oncle et lui. L’italien avait toujours été la langue du cocon familial pour Jeremy. Depuis sa tendre enfance, il ne l’avait parlé qu’avec sa mère et sa sœur. Parfois avec sa grand-mère et, plus récemment, avec Antonio.
Cette langue, avec laquelle il détenait une sorte d’intimité rassurante, lui échappait à présent. Jim ne trouvait aucun réconfort dans l’idée qu’Iva puisse comprendre tout ce qu’il aurait à raconter à sa famille.
Mi scusi, signorina, répondit Antonio avec courtoisie en approchant du bar.
L’homme posa un bras sur le comptoir, son sourire affable réservé à la jeune femme, mais son regard glissé vers son petit-neveu. Il devina sans mal la tension entre les deux adolescents, ne sut pas en déterminer la nature profonde.
— Tu peux partir maintenant, si tu veux, lança-t-il à Jim.
Son petit-neveu lui adressa un regard bourré de reconnaissance avant de s’enfuir derrière l’étagère. Antonio le suivit des yeux jusqu’à la salle de repos réservée aux employés puis se tourna vers Ivana.
— Il ne vous a pas servie ?
L’adolescente quitta le tabouret en secouant la tête, visiblement mal à l’aise.
— J’ai rien commandé. Je voulais juste lui parler.
— Je vous vois souvent ici, vous êtes une amie de son école ? Vous aussi, vous allez travailler pour S.U.I ?
Ivana retint un sourire crispé à temps, se composa une façade tout aussi aimable que celle d’Antonio.
— Non, on s’est connus ici. Je suis au lycée St-Mary. Mais on s’est… disputés, alors je voulais lui parler.
— Oh, fit Antonio avec peine, toujours accoudé au comptoir. C’est une bonne chose, en tout cas. Je crois que le petit vous aime bien.
L’homme ponctua sa phrase d’un sourire entendu. Iva accepta la remarque en haussant les épaules. Elle n’était pas dupe. Ni sur l’attirance que Jim avait eue pour elle – et qu’il avait peut-être encore – ni sur la sympathie qu’elle-même avait fini par développer.
— Bonne après-midi, lâcha Ivana en tournant les talons.
Elle ne s’autorisa aucun coup d’œil par-dessus son épaule pour vérifier l’expression d’Antonio. Ivana avait déjà remarqué le sourire à fossettes désarmant qu’il partageait avec son petit-neveu. Elle craignait de lire sur son visage la même peine, la même déception, qui avaient affaissé les traits de Jeremy le jour où il s’était réveillé dans la chambre d’Iva, menotté à son radiateur.
Une fois à l’extérieur, Iva s’octroya quelques respirations profondes. Son objectif principal – présenter ses excuses – était rempli. Les missions secondaires qu’elle avait logées dans un coin de son esprit étaient toujours en suspens. Et Ivana n’était pas certaine de connaître la démarche à suivre pour les remplir. Jim n’était très coopératif. Elle ne lui en voulait pas vraiment. D’entre eux deux, il était sûrement le plus prompt à pardonner et oublier.
Il n’empêchait qu’Iva était déçue que leur relation, même basée sur des citronnades et une rivalité familiale ancestrale, s’achève ainsi.

Un couinement métallique l’arracha à ses pensées. L’adolescente se tourna vers l’allée qui donnait sur l’arrière du bar-restaurant. Jim en sortait, juché sur son vélo. Il mit pied à terre en l’apercevant, releva le nez pour rencontrer son regard sous la visière de sa casquette.
— Toujours pas partie ?
— Nan.
Ivana plissa les paupières dans l’attente du prochain mouvement, de la prochaine attaque verbale. Jeremy se contenta de la toiser avant de secouer la tête.
— La prochaine fois, lança-t-il en calant un pied sur une pédale, propose un truc plus sympa qu’un ciné. C’est ringard.
— C’est toi qui es ringard, siffla-t-elle en retour, vexée. En plus, t’es pas clair.
— Comment ça ?
— Pourquoi tu pars pas, tout simplement ? Pourquoi tu t’arrêtes pour me dire ça ?
Le visage de l’adolescent plongea dans l’ombre de la visière.
— J’suis poli, c’est tout.
— Mes fesses, gronda Ivana en roulant des yeux. Alors, qu’est-ce que tu veux faire ?
— Avec toi ? rien. Oublie-moi, Iva. Par pitié.
La supplique, soufflée avec plus d’irritation que de conviction, refroidit l’adolescente. Tassée sur elle-même, Ivana ne put que le regarder s’élancer sur son vélo.
Son cœur en déroute, l’adolescente le vit disparaître à un angle de rue. Elle resta un moment campée sur place, désillusionnée, avant de ricaner tout bas.
Il l’avait appelée Iva. Décidément, il n’était pas clair.



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Un p'tit chapitre tout doux 🥺


- Chapitre 40 -



Samedi 2 mars 2024, Californie, États-Unis d’Amérique.


Jeremy zieutait le paysage par la fenêtre, un vague sourire aux lèvres. Les pins se dressaient de part et d’autre de la route. À côté de lui sur la banquette arrière, Thalia brandissait son portable pour capturer l’écrin de vert et, au-delà, les formes arrondies des collines. Ils n’avaient quitté Modros que depuis une heure. Jim n’aurait jamais cru tomber sur une escapade aussi dépaysante en s’éloignant si peu de la ville.
— Comment t’as trouvé le gîte ? lança-t-il à sa mère, qui avait pris le volant.
Maria jeta un œil à Ethan, installé sur le siège passager, avant de lui sourire par le biais du rétro intérieur. Sa fidèle casquette noire enfoncée sur le crâne ne masqua pas les étincelles qui pétillèrent dans ses yeux verts.
— Papa et moi, on le connaît depuis quelques années. On y allait, avant.
Avant. Jim haussa un sourcil, se retint d’ajouter un commentaire sarcastique. Il effaçait parfois de son esprit la vie commune que ses parents avaient menée pendant presque dix ans. Comme ils poursuivaient chacun leur chemin de leur côté, Jeremy se demandait de temps à autre si tout ça avait réellement eu lieu.
Il tourna la tête vers Thalia, qui avait baissé la vitre pour inspirer l’air vivifiant de la montagne. Sa sœur et lui étaient des preuves. On ne faisait pas un enfant – et encore moins deux – pour s’amuser. Malgré ça, malgré eux, la majorité des photos de leur vie antérieure avaient disparu dans l’incendie de leur maison. Il y avait plus de preuves dans les cicatrices qu’ils portaient chacun que dans les clichés de famille.
— Vous faisiez de la rando ? s’enquit Thalia en se penchant entre les deux sièges avant.
Ethan se dévissa le cou pour l’observer, lui rendit son sourire enthousiaste.
— Oui, pas mal. On tenait pas trop en place, à l’époque.
Si Thalia nota avec amusement le regard en coin que glissa son père à sa mère, Jeremy afficha une moue consternée. Il n’était pas certain d’être prêt pour cet étalage de mélancolie. C’était son week-end d’anniversaire, après tout. Après l’avoir fêté la veille au soir avec ses amis chez Jason – qui possédait la plus grande maison – il avait prévu de le passer en famille.
Sa mère avait pris en charge l’organisation et embarqué la petite famille le matin-même. Elle n’avait révélé leur destination qu’une fois Modros bien loin derrière eux.

La chambre était spacieuse. En dehors des deux lits simples qui meublaient la pièce principale avec un assortiment de table et chaises, une deuxième plus petite accueillait un lit double. Thalia et Jeremy s’y jetèrent sans demander leurs restes.
Maria les regarda s’étaler dans les draps avec un demi-sourire. Se chamailler dans leur chambre était une activité qu’ils pratiquaient depuis leur plus tendre enfance. Même si, à présent, ils étaient un peu trop grands et basculaient par terre au moindre mouvement trop ample.
— Oh, il y a un balcon, lança Ethan en traversant la pièce principale.
Comme elle le savait déjà – Maria s’était occupée des réservations – elle se contenta de le rejoindre à l’extérieur, où deux bains de soleil occupaient la majorité de l’espace. Accoudé à la balustrade, Ethan balaya du regard le paysage – un océan de vert marqué du gris de la roche et du marron des troncs. Ils restèrent côte à côte en silence jusqu’à ce que Maria baisse les yeux sur les mains croisées d’Ethan. Une marque noire sur son poignet avait retenu son attention.
— Pense-bête ? souffla-t-elle en indiquant les traces sombres à moitié cachées par sa manche.
Ethan décroisa les mains en secouant la tête. Il garda une expression troublée pendant un instant de soupirer. Avec hésitation, il remonta ses manches.
— S’il y a quelqu’un qui peut comprendre, c’est toi.
Maria haussa un sourcil intrigué avant d’observer les bras tendus dans sa direction, paume vers le haut pour dévoiler l’intérieur des poignets. Sur chacun d’eux, deux chiffres similaires étaient tatoués, seulement séparés d’un point. Maria n’eut aucun mal à les déchiffrer à l’envers.
Gorge nouée, elle resta silencieuse un moment, suivit du doigt les numéros inscrits en lignes fines. Comme Maria ne disait toujours rien, ses mains figées en suspension au-dessus des siennes, Ethan expliqua d’un air gêné :
— Je leur ai pas dit, encore. Je crois qu’ils me vont me trouver bizarre.
— C’est pas bizarre, soupira Maria en laissant ses bras retomber. Tu as mis Jeremy du côté de ta main brûlée.
C’était une simple constatation, mais elle les plongea tous deux dans un silence de fumée acide.
— Tu crois qu’il m’en voudra ? grimaça Ethan en zieutant le « 3.3 » inscrit sur son poignet droit.
— Je pense pas. Ça fait sens. (Maria frôla le « 5.5 » sur le poignet gauche de son ancien compagnon.) Et Thallie sera touchée.
Ils reculèrent chacun d’un pas, Ethan abaissant brusquement ses manches, quand la porte-fenêtre grinça dans leur dos. Un sourire fendant son visage de part en part, Thalia les héla :
— Y’a des jus de fruits dans le mini-frigo, on peut en prendre ?
— Bien sûr, ma puce, répondit Ethan en la rejoignant à l’intérieur.
La jeune fille sprinta à moitié à travers la pièce pour se jeter sur une brique que tenait son frère. En privé, elle ne râlait pas sur les surnoms que lui donnaient ses parents. En public, les « ma puce, mon ange, mon cœur » commençaient à lui tirer des grimaces. Ses treize ans approchaient à toute vitesse, deux mois et deux jours après l’anniversaire de son frère.
Maria lorgna les poignets d’Ethan, devina les tatouages plus qu’elle ne les vit. Elle en avait une boule dans l’estomac. Une boule de regrets – ils seraient difficiles à retirer de sa conscience – et de tendresse.
— Depuis combien de temps ? murmura-t-elle avec un regard entendu pour Ethan.
— Deux semaines. Y’a que Mike qui est au courant. Il m’a accompagné pour les faire. Et, euh, Manuel. Il les a vus la semaine dernière.
— M. Cross ? souffla Maria avant de secouer la tête. Il a dû se foutre de toi.
— Un peu, avoua Ethan avec un petit sourire. Mais pas trop. Il a dit que c’était, je cite et il faut imaginer sa voix d’ours par-dessus, « mignon ».
Comme Maria pouffait près de la porte-fenêtre, leurs enfants les sondèrent avec étonnement.
— Eh, leur lança Maria en remarquant qu’ils avaient vidé le frigo pour aligner les canettes et les jus sur le comptoir, commencez pas à tout dévaliser.
En réponse à sa remarque, Jim entreprit d’empiler les canettes sans les ranger pour autant. Agenouillée sur la moquette, Thalia triait les brisques par parfum. Maria les regarda faire un moment avant de se laisser choir sur l’un des lits simples. C’était un week-end de détente. L’un des rares avec leur famille réunie. Elle pouvait bien relâcher un peu la pression. En plus, l’avantage d’être tous les quatre ensemble, c’est qu’Ethan pouvait prendre le relai du parent directif.

Thalia s’était allongée sur l’un des bains de soleil, emmitouflée dans un plaid laissé sur les lits pour contrer le froid de la nuit. Éloignés qu’ils étaient des grandes villes, le ciel dévoilait ses astres avec orgueil. Les paupières plissées, Thalia s’efforçait de retrouver les constellations et les étoiles principales qu’elle avait apprises.
La porte-fenêtre couina sur ses gonds avant de se refermer. Jeremy s’installa sur le deuxième bain de soleil, un plaid autour des épaules. Il ne le couvrait pas entièrement, contrairement à sa sœur.
— Ça va ? souffla-t-il en cherchant son regard dans la pénombre.
— Oui. Papa et maman lisent toujours ?
— Ouais. Je me faisais un peu chier, alors me voilà.
— Dis tout de suite que je suis ton bouche-trou, le taquina-t-elle.
Son frère lui tira la langue avant de la rejoindre dans l’admiration de la voûte céleste. Thalia l’observa de biais, éprouva une drôle de lourdeur au cœur à l’idée qu’il souffle sa dix-septième bougie d’ici quelques heures. Elle avait de vagues souvenirs de dix ans en arrière, quand elle rendait visite à son frère à l’hôpital. Il était alors sur la fin de son traitement pour ses brûlures et de son accompagnement psychologique. Thalia n’avait compris l’ampleur des dégâts subis par Jim durant l’incendie de leur maison que des années plus tard.
— Ça se passe toujours bien, les cours ? s’enquit Jeremy en resserrant le plaid autour de lui.
— Oui, pourquoi ?
— Nan, c’est juste que… entre mes propres cours, le boulot au Farfalla et le groupe de musique, j’ai l’impression de plus avoir de temps pour toi.
— T’es pas obligé de jouer le troisième parent, Jimmy, murmura Thalia d’une voix lasse.
— C’est toi, mon troisième parent, rétorqua son frère avec un sourire railleur. Non attends, c’est Mike. Hm, un peu Ryu, aussi.
Alors que Thalia riait, Jeremy tourna la tête de côté pour l’observer. Son visage se devinait par des aplats de gris. Il aperçut le reflet de la lumière de la chambre dans ses yeux quand elle lui rendit son regard.
— Et toi, ça va ? lui retourna sa sœur avec sérieux. T’as l’air ailleurs, depuis un moment.
— Ah bon ? Ça va, pourtant. Je m’éclate comme un fou avec Wyatt et avec mes potes.
Sa sœur afficha une moue circonspecte, même si Jeremy ne pouvait la remarquer dans l’obscurité. Il y avait autre chose, elle en était certaine. De la même façon dont Jim sentait quand elle tirait trop sur la corde ou était incapable de passer à autre chose, Thalia devinait les pensées maussades qui agitaient parfois son frère.
— C’est quelqu’un ? souffla-t-elle avec hésitation, craignant de s’aventurer en terrain miné.
— De quoi ?
— Qui te perturbe ? Quelqu’un ou quelque chose ?
— Thallie, tu sais que je prends quasi plus d’anxiolytiques, mais je reste un gros angoissé. Alors, y’a un paquet de trucs qui peuvent me foutre mal.
La façon crispée dont il l’avait dit renforça Thalia dans ses convictions. Elle se tortilla sous le plaid pour sortir un bras, le tendit vers son frère.
— Jim, je dirais rien à papa ou maman si c’est ce qui te fait peur.
L’adolescent ricana contre la couverture qui lui apportait une maigre défense contre le froid et la perspicacité de sa sœur. Il s’était engagé dans un chemin glissant. Le sommet au loin lui promettait de sortir du brouillard, mais les bas-côtés étaient dangereusement friables.
— Thallie, marmonna-t-il après coup, c’est plus sympa quand tu regardes les étoiles.
Elle profita que son bras était à découvert du plaid pour pincer celui de son frère. Une fois un enchaînement de grimaces échangé, ils retournèrent chacun à l’abri de leur couverture. Alors que Thalia allait se faire une raison sur le mutisme de son frère, il grommela :
— Y’a quelqu’un.
L’adolescente faillit bondir de son siège. Elle s’efforça de se contenir, même si la surprise et l’impatience envoyaient des vagues chaudes dans ses membres. Scotchée au visage de Jeremy, elle tenta d’en déduire quelque chose, mais il faisait trop sombre. Et il regardait obstinément devant lui, conscient de tous ce que ses traits pouvaient révéler de caché.
— Tu sais, quand j’ai commencé à bosser au Farfalla, j’ai rencontré pas mal de gens. Et y’a le lycée St-Mary pas loin, alors on a souvent des lycéens qui squattent. Y’a deux filles de St-Mary qui venaient souvent et…
— T’es amoureux ? lâcha sa sœur sans ambages.
Sa spontanéité empêcha Jim de lui en vouloir vraiment. Il grommela dans sa barbe, se passa une main sur le visage. Il commençait à regretter d’avoir ouvert son cœur aux prunelles insistantes de sa sœur.
— Pas vraiment, Thallie. Mais c’est pas un non, non plus. Tu vois ? C’est compliqué.
Thalia se contenta de hocher la tête, mais si elle n’était pas certaine d’en saisir tous les enjeux. En attendant, elle était tout à fait capable d’écouter.
— Le truc, c’est que cette fille, elle m’a fait un truc mal.
— Oh, mais c’est la fille qui t’a enlevé ?
— Comment t’es au courant de ça, toi ? s’indigna son frère en se redressant. Papa t’a rien dit.
— J’ai écouté et compris, se défendit sa sœur en faisant la moue.
Agacé, Jim se frotta avec un peu plus de nervosité le visage. Décidément, Thalia était un véritable radar à événements et émotions. Jeremy se demanda combien d’autres secrets et non-dits familiaux elle avait déjà deviné, frustrée d’attendre « quand elle sera plus grande ».
— Oui, ben c’est elle, maugréa Jim sans tourner autour du pot. Ivana.
— Costello, compléta Thalia et elle afficha un large sourire à la lumière de la chambre en réponse au regard atterré de son frère.
— Elle est venue s’excuser pour ça, y’a deux semaines. J’aurais préféré qu’elle évite, au fond.
— Pourquoi ? C’est gentil de sa part, non ?
— C’est le minimum, grinça son frère avec amertume. Mais c’est surtout que… ben j’essayais d’oublier tout ce bordel. Et j’ai à nouveau tout dans la gueule.
Indécise sur la réponse à apporter, Thalia replia les jambes pour se tourner sur le flanc et avoir un aperçu direct de son frère.
— Et tu crois qu’elle ressent la même chose pour toi ?
— C’est tout le problème, soupira Jim en repoussant sa tête en arrière pour sonder le mystère des étoiles. Elle m’a proposé un ciné. Donc j’imagine qu’elle… ressent un petit truc, ouais. À moins qu’elle se soit foutue de ma gueule.
— Je pense pas, lui assura sa sœur avec conviction. Elle a l’air sérieuse, non ?
— Si. Fin, j’ai pas accepté, alors le problème est réglé.
— Quoi ? glapit Thalia avec déception. Mais, Jim… t’aurais pu avoir des réponses.
Comme il ne répondait rien, les mâchoires contractées, Thalia réalisa que c’étaient peut-être les réponses, qu’il craignait le plus dans cette histoire. Après tout, à sa connaissance, c’était la première fois que Jeremy éprouvait ce genre d’attirance pour quelqu’un.
— Rattrape-toi, gronda sa sœur en se levant abruptement. Envoie-lui un message, va au cinéma avec elle.
— J’ai pas son numéro, rétorqua son frère sans sourciller. Et puis, quoi encore ? C’est une espèce de barje psychopathe qui…
— Tout ce qui te faut, assura sa sœur avant d’adoucir son sourire suffisant. En vrai Jimmy, elle te plaît, nan ?
— Ben… un peu, ouais, mais en même temps, avec ce qu’elle a fait… et puis, on se connaît pas au fond, merde. Elle l’a bien prouvé.
— Justement, insista Thalia en se rasseyant. Un ciné, c’est pas une demande en mariage. Tente !
Jim sourit face à l’optimisme qu’affichait sa sœur. Il n’avait parlé à personne des émotions contradictoires qu’il éprouvait à l’évocation d’Ivana. Pas même à Ryu. Notamment car il était persuadé que son meilleur ami lui aurait donné les mêmes conseils que sa sœur.
— Trop tard, maintenant, soupira-t-il en haussant les épaules. J’ai pas son numéro et je lui ai dit de me laisser tranquille. Elle reviendra sûrement pas au Farfalla.
— Son lycée est à côté, t’as dit, asséna Thalia avec contrariété. Tu te donnes de fausses excuses.
— Dis donc, t’es bien moralisatrice, marmotta Jim, le nez dans le plaid. Vraiment, le troisième parent.
De bonne guerre, elle lui asséna une tape sur l’épaule avant de se lever en emportant le plaid. Des frissons courraient dans son dos.
— Je rentre, fait trop froid. (Elle ébouriffa les cheveux déjà pas bien coiffés de son frère.) Jimmy, dis-moi que tu vas pas laisser tomber.
— Je vais essayer, lui assura-t-il en levant la main pour taper son poing contre le sien. Merci, mon p’tit clown.
— Faut bien te remettre les idées en place, le railla-t-elle avant de s’engouffrer à l’intérieur.
Une fois seul sur le balcon en compagnie des étoiles et de son cœur incertain, Jeremy soupira. Se faire moraliser par sa petite sœur lui rappelait les sermons de Rebecca. Ou ceux de Ryu. Et, à chaque fois, ils n’avaient jamais été de mauvais conseil.
Il se pourrait bien qu’il se décide à les écouter.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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- Chapitre 41 -



Samedi 6 avril 2024, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Bien avant que l’influence atteigne son apogée au Farfalla, Ryusuke s’était réservé une table pour deux près de l’estrade. De cet emplacement, il aurait tout le loisir d’assister au concert de Wyatt. Ce soir-là, il était le seul de leur groupe d’amis à être venu. Les deux autres duos étaient occupés de leur côté.
Il adressa un salut de la main à Jim qui passait en coup de vent derrière l’estrade. Son ami lui rendit la pareille avec un sourire généreux. Un t-shirt trop large à l’effigie de Pink Floyd lui tombait sur les hanches. Il arborait la parfaire dégaine du rocker avec son jean trouvé et ses Converse défraîchies. De tous les membres du groupe, c’était celui qui affichait le style le plus prononcé. Jason préférait les jeans et t-shirts simples, Aiden se masquait sous des sweats larges. Trice arborait plus d’audace dans ses tenues, mais en jouant sur des styles plus recherchés et féminins.
Ryu observa ses amis tandis qu’ils se préparaient pour le concert. À présent qu’ils étaient tous plus à l’aise et qu’ils avaient composé quelques chansons originales supplémentaires, le Farfalla n’hésitait pas à les programmer le samedi soir. Des diverses soirées-concerts qu’ils organisaient dans la semaine, c’était le jour qui attirait le plus de monde.
Le petit groupe de rock-métal à l’ancienne, composé d’adolescents énergiques, avait trouvé son public. La clientèle plus âgée retombait en nostalgie. Les jeunes générations s’enthousiasmaient pour la passion qui se dégageait de Wyatt. Et Antonio était beaucoup trop fier de son petit-neveu pour ne pas l’afficher sur la scène de son bar-restaurant.

Ryusuke apprécia les premières chansons en se régalant d’une pizza – une vraie pizza à l’italienne. Au fil des semaines, la balance de présence vocale entre Trice et Jim s’était inversée. Il se positionnait comme le chanteur principal, les compositions ayant été pensées plus pour sa voix que pour celle de Trice. L’adolescente intervenait toujours sur des chansons en duo ou sur quelques passages en chœur, mais elle avait volontiers cédé sa place de chanteuse.
Ryu aimait l’énergie vocale de Beatrice, mais le timbre de Jeremy le touchait. Sa gamme était plus étendue et les sonorités éraillées de son chant s’accordaient mieux avec le style de leurs chansons. Et tout le monde s’était mis d’accord sur ce point chez Wyatt. Trice se concentrait sur sa basse et passait parfois aux claviers. Jason électrisait l’air de ses solos maîtrisés, secondé par Jeremy à la guitare. Quant à Aiden, c’était un très bon batteur pour son âge et il menait rarement le groupe sur un tempo irrégulier.
Le rock et le métal n’avaient jamais été des genres musicaux dans lesquels Ryu se retrouvait. Il n’avait pourtant manqué quasiment aucun concert de Wyatt. Les vibrations que causaient les instruments à quelques mètres de lui l’enivraient de sensations. Sa peau se couvrait de frissons quand Jim emmenait sa voix à la recherche des notes et du sens des paroles. Ryu finissait souvent les concerts à moitié en nage alors qu’il n’avait fait que chanter en écho, applaudir ou danser au milieu de la foule des autres clients. Et dans la sagesse qui l’animait quotidiennement, ces apartés de chaos enfiévré lui rappelaient à quel point il avait le droit de sortir de sa propre zone de confort.

Ryusuke profita de l’entracte pour un tour aux toilettes. En sortant, il croisa Trice, échangea un check enthousiaste avec elle. Les pupilles de l’adolescente brillaient presque autant que les strass sur les épaules rigides de sa veste en cuir. Ses joues brunes s’étaient teintées d’un rouge d’effort et d’excitation.
Jeremy ne tarda pas à les rejoindre, son visage tout aussi rougi. Ryu l’aurait bien serré dans ses bras, mais à en voir le col mouillé de son t-shirt, il s’abstint. Les marques d’affection physiques pouvaient bien attendre qu’il prenne une douche.
— Vous êtes parfaits, lâcha Ryu avant qu’ils retournent sur scène.
— Merci !
Trice échangea un dernier check avant de rejoindre Aiden à l’arrière de l’estrade. Jim se cala contre le mur, le souffle encore un peu court.
— J’ai vu que tu mangeais de la pizza, elle est bonne ? J’suis un peu jaloux.
— Délicieuse, lui assura Ryusuke. Je t’en aurais bien gardé un bout si j’avais pas tout mangé.
Ils échangèrent un rire avant que Jason leur fasse signe qu’il était temps de reprendre. Ryusuke finit par se résigner sur les notions d’hygiène pour échanger une accolade rapide avec son ami.
Ryu dut louvoyer entre les clients impatients que le concert reprenne, ceux déjà plus ou moins alcoolisés et ceux qui avaient profité de l’entracte pour rentrer chez eux. En chemin, il croisa le regard d’une jeune femme assise deux tables derrière lui. Il ralentit, la dévisagea alors qu’elle lui rendait la pareille.
Après avoir hésité un instant, Ryu navigua jusqu’à sa table. Elle était seule cette fois ; son amie aux cheveux colorés aux abonnés absents.
— Ivana, la salua Ryusuke sans savoir s’il devait sourire ou grimacer.
L’adolescente haussa un sourcil curieux tandis qu’un sourire creusait ses lèvres maquillées en rouge.
— Ryusuke, lâcha-t-elle après une seconde de réflexion. On a jamais eu l’occasion de se parler vraiment.
Ryu se crispa. Jim n’avait jamais parlé de lui à Iva, encore moins après ce qui s’était passé entre ces deux-là. Son sens de l’observation et de la déduction avait quelque chose d’effrayant.
— Pourquoi tu es là ? répondit Ryu sans chercher à rebondir à la remarque précédente.
— J’ai pas le droit ?
— Avec ce que tu as fait à Jim…
Le visage de l’adolescente se plissa, mais elle maintint son sourire avenant. Empli d’un soudain courage, Ryu tira la chaise inoccupée en face d’Ivana pour s’y installer. Elle élargit son rictus.
— Jeremy m’a déjà envoyé sur les roses, précisa la jeune femme en croisant les bras. Si c’est ce que tu te demandes.
— Non. Je te demande ce que tu fais là. Il t’a demandé de le laisser tranquille. T’es pas capable de respecter ça ?
— Je suis juste venue au concert, Ryusuke. Il sait pas que je suis là. Je comptais pas le voir.
Ryu plissa les yeux, colla sa langue à son palais. Il ne savait pas comment gérer cette situation. Jim ne lui parlait plus d’Ivana depuis qu’elle l’avait pris pour un pseudo-espion à la solde des Sybaris. Et il se rappelait très bien le dépit dans le regard de son ami. Avoir cru à quelque chose pour tomber d’aussi haut avait refermé son cœur à peine ouvert.
— Je voulais l’entendre chanter, ajouta Ivana sans paraître embarrassée de son audace. Et je regrette pas, parce que le groupe est vraiment sympa.
Sa franchise bouscula Ryu dans la confusion de ses pensées. Comme il restait figé en face d’elle, Ivana fit un geste de la main en direction de l’estrade.
— J’ai vu que ta table est plus proche que la mienne. Ça te dérange pas si je me cale avec toi ?
Cette fois, Ryusuke ne put s’empêcher de rire. Décidément, il n’y avait rien pour gêner cette fille. Comme il se levait pour rejoindre sa place, elle récupéra sa citronnade et le suivit. Ryu poussa son assiette terminée pour lui faire de la place.
Wyatt reprit le concert alors qu’ils venaient de s’installer. Ryusuke laissa passer deux chansons sans rien dire, alternant entre les visages extasiés de ses amis et celui admiratif d’Ivana. Il profita d’une pause silencieuse à la fin de la deuxième interprétation pour demander :
— Tu as des sentiments pour lui ?
— Oui, sinon je serais pas là.
Clair. Ryu masqua son sourire en posant son menton dans sa paume. Ivana était peut-être trop rentre-dedans pour son ami. Mais Ryusuke ne pouvait que respecter Ivana pour l’honnêteté de ses sentiments. Il aurait aimé avoir la même, à une époque.
— Il le sait ?
— Je lui ai dit. C’est lui qui est perdu et sait pas quoi faire.
— En même temps, avança Ryu avec une grimace, c’est normal, tu crois pas ? Après ce qui s’est passé entre lui et toi, entre vos familles.
— Justement, j’essaie de rattraper ça. De… réparer.
Elle se mordillait la lèvre, les sourcils froncés. Comme elle sentait l’attention de Ryusuke sur elle, Ivana riva ses yeux marron dans les siens. Ryu ne put s’empêcher de tressaillir. Son regard franc, ouvert, intelligent, avait de quoi déstabiliser.
— Tu penses que j’ai tort ? souffla Ivana alors que les premières notes d’une guitare sèche s’élevaient.
Étonné, Ryu tourna le nez vers l’estrade. Un morceau acoustique. Jim avait récupéré sa guitare folk, secondé par Jason. Les guitares électriques avaient été reposées sur leurs socles, poussés sur le côté. Ryusuke nota que le volume sonore, forcément moins conséquent, était idéal pour poursuivre la conversation.
— Je sais pas, répondit-il résolument. Je suis pas très doué avec les sentiments non plus, pour être honnête. Je les gère mieux que Jimmy, mais je sais pas forcément ce qui est juste ou pas juste.
— Pas bien difficile de mieux gérer ses émotions que celui-là, rit Ivana et Ryu ne pensa même pas à défendre son ami sur ce sujet.
— Écoute, Ivana, au fond, Jim et toi, vous faites bien ce que vous voulez. Je veux juste être sûr que tu forces pas Jeremy sur une voie qu’il voudrait pas prendre.
Comme elle coulait un regard pensif dans sa direction, Ryusuke serra les poings devant lui, sentit son monde tanguer légèrement. Au milieu des notes de musique et du brouhaha du bar-restaurant, Ryu continua d’une voix qui n’était plus aussi assurée :
— J’ai voulu forcer Jim à aller sur un chemin qu’il voulait pas prendre, juste pour qu’il soit avec moi. Trois ans après, je m’en veux encore, même si on s’est expliqué tous les deux. Alors, je veux juste être sûr que personne lui fera plus jamais ça. (L’adolescent quitta la table des yeux, offrit sa vulnérabilité à l’inspection d’Ivana.) Désolé si ça te paraît culotté.
— Non, lui assura-t-elle aussitôt, un trouble dans le velours de ses iris. Mais… tu…
Elle pinça les lèvres, fouilla plus profondément le masque déstabilisé de Ryu.
— Tu es tombé amoureux de lui ?
— Oui.
Ryusuke expira un rire-soupir en constatant combien cette information lui torpillait encore le cœur des années après. Même s’il était en paix avec Jim sur ce sujet, il ne l’était pas complètement avec lui-même.
— OK, souffla Ivana sans paraître surprise. Écoute, je veux pas faire de mal à ton protégé.
— C’est pas mon protégé. (Comme elle lui jetait un regard appuyé, il capitula : ) Bon, un peu.
— Je veux juste essayer, Ryusuke. Merde, je sais très bien qu’il a des sentiments pour moi. Et je veux lui prouver que j’ai commencé à ressentir la même chose. Jusqu’à ce que je découvre son histoire avec les Sybaris.
— Et ça t’a pas fait reculer ?
— Un peu. (Ivana repoussa une mèche de cheveux avec une grimace.) Mais je déteste abandonner.
Cette réponse saugrenue détendit la poitrine crispée de Ryu. Comme Ivana ne disait plus rien, il se concentra sur le concert. La chanson acoustique arrivait à sa fin. Et Jim prenait un soin particulier à casser sa voix pour émouvoir son public.
En tout cas, il émouvait toujours autant Ryusuke.

Les genoux de Jeremy tremblaient comme des feuilles mortes quand il descendit de scène aux côtés de ses amis. Ils avaient poussé la fin du concert comme ils le faisaient rarement, cédant aux « encore » du public sans trop rechigner.
C’était terriblement gratifiant de constater le lien qu’ils avaient développé avec les habitués et les curieux de passage au fil des mois. Leur quatuor enthousiaste et maladroit avait fini par se souder en quelque chose de plus solide. Un véritable groupe où chacun trouvait sa place sans se sentir contraint.
Les membres de Wyatt partirent vaquer à leurs occupations pour cette fin de concert. Aiden et Trice se laissèrent tomber sur le sofa fatigué dans la petite salle que leur réservait le Farfalla pour se préparer. Ils aimaient prendre un moment pour redescendre, leurs mains liées tendrement. Jason retrouvait son calme en prenant soin des instruments et du matériel.
Jim avait généralement besoin d’un coup d’eau fraîche sur le visage. Il restait un moment penché au-dessus du lavabo, la gorge à vif d’avoir longtemps chanté, les tripes nouées par un mélange d’exaltation et de trac. Après avoir essuyé le mélange d’eau et de sueur sur son front, ses joues et son cou, il retournait dans la salle du Farfalla.
Ce soir-là, Antonio avait déjà préparé son verre de soda parfumé au sirop. Si ses amis et son grand-oncle ne manquaient pas de se moquer de lui pour cette hérésie, le shoot de sucre et de bulles rallumait quelques lumières dans l’esprit embrumé de l’adolescent.
Une fois son verre terminé, il remercia Antonio et chercha Ryu du regard. Quelques clients s’attardaient dans la salle pour prendre une dernière boisson ou discuter avec les musiciens. Jeremy s’était fait maître dans l’art d’éviter ces échanges qui le mettaient souvent mal à l’aise.
Il repéra son ami près de l’estrade, en train de converser avec une fille. Jim cilla, désemparé, avant d’être gagné par une curiosité teintée d’amusement. Ryusuke était en couple avec Lily, une fille de l’École. Et ce n’était pas trop son genre de passer des soirées en tête-à-tête avec une autre personne quand il était pris.
— Hey.
Ryu ne l’avait vu arriver dans son dos. Il se retourna avec hâte, inquiété par la réaction qu’aurait Jeremy à la vue d’Ivana. Elle-même s’était redressée, alerte.
— Qu’est-ce que tu fais là ? grommela Jim avec sidération.
— Je regardais le concert. C’est tout.
— Avec Ryu ? gronda un Jeremy guère convaincu.
— J’ai accepté qu’elle s’asseye avec moi, expliqua Ryu dans l’espoir de désamorcer la confrontation qui ne manquerait pas de suivre.
À propre surprise, Jim se renfrogna, mais n’ajouta rien de plus. Ivana profita aussitôt de son calme pour souffler :
— Je voulais te voir en concert, avec ton groupe. Vous êtes doués. Et tu chantes drôlement bien.
Les sourcils de Jeremy se froncèrent alors que sa moue gagnait en circonspection.
— Je suis sérieuse. (Iva lui adressa un sourire angélique.) Et la bassiste ? Beaucoup trop classe.
— Trice, souffla Jim en se déridant. Je lui dirai, elle sera contente.
L’adolescente laissa paraître une expression plus apaisée. Jeremy la sonda encore un moment, à la recherche d’un calcul, d’une répartie qu’elle allait lui asséner. Il ne trouva rien qu’un regard où pulsait une sincère curiosité, des traits détendus et l’ombre d’un sourire.
— Je vous laisse, lâcha Ryusuke comme le silence s’installait.
— Ryu, pars pas, s’étrangla son ami en le retenant par le bras.
— Je t’attends dehors, le rassura Ryu en s’efforçant de ne pas rire. On rentre ensemble, de toute manière.
— Oui. (Jim extirpa son téléphone de sa poche.) Mon père arrive dans dix minutes.
Ryu adressa un salut à Ivana avant de traverser la salle pour rejoindre la sortie. Comme Jim commençait à s’agiter, planté debout à côté d’Iva, il se laissa choir sur la chaise qu’avait abandonné Ryu.
— Vos compos originales, avança Ivana en suivant une ligne dans le bois de la table, elles sont cool.
— On sait très bien qu’on a encore beaucoup de progrès à faire, grommela Jeremy en croisant les bras. On joue ensemble depuis à peine un an.
— Sûrement, acquiesça Ivana sans insister, car elle ne s’y connaissait pas assez en musique. Mais Noir Absolu ? J’ai adoré.
Un sourire fugace sur le visage de Jim. Cette chanson marquait plus les esprits. Sûrement en raison des paroles, qui résonnaient avec beaucoup de noirceur pour une bande d’adolescents.
— Et je trouve qu’elle met très bien ta voix en avant.
Jim n’avait jamais été très bon pour accepter les compliments. Et que ce soit Ivana qui les fasse ne lui facilitait pas la tâche. Il s’efforça pourtant de hocher la tête en espérant faire transparaître la reconnaissance sur ses traits.
À voir la façon dont Ivana se retint de rire, Jeremy n’était pas certain d’avoir réussi. Il ferma les paupières le temps de maîtriser son souffle nerveux et de s’assurer que la chaleur de ses joues ne s’étendrait pas à tout son visage.
— Ça tient toujours ? murmura-t-il si bas qu’Ivana se pencha dans sa direction.
— Quoi ?
— Ta proposition, ça tient toujours ?
L’adolescente afficha un air perplexe avant que la compréhension finisse par illuminer ses yeux.
— Mon ciné ringard ? Ouais, ça tient toujours.
Jeremy laissa un sourire poindre au coin de ses lèvres. La précision moqueuse était justifiée.
— T’es dispo, le week-end prochain ?
— Oui, souffla Ivana en croisant les jambes. Samedi soir ?
— Parfait. J’ai répèt’ avec Wyatt l’après-midi, j’espère que je serai pas en retard.
Ivana se mordilla la lèvre, récupéra son téléphone dans la poche de sa jupe.
— On a cette merveille technologique pour communiquer, lâcha-t-elle en avançant le portable vers Jim. Donne-moi ton numéro, je pourrai t’envoyer un message. Et si t’es en retard, t’auras qu’à me prévenir.
— Deal.
Jeremy attendit qu’elle déverrouille le téléphone et ouvre une nouvelle page de contact pour récupérer l’appareil avec des doigts fébriles. Il tapa son numéro avec d’inscrire simplement « Jem ».
Ce qu’Ivana ne tarda pas à relever.
— Tes amis t’appellent pas Jim ?
— Si. Mais Jem ça le fait aussi.
L’adolescente hocha la tête sans chercher à percer ce mystère. Jeremy finit par se relever avec maladresse. L’idée qu’Ivana l’appelle différemment de son groupe d’amis n’était pas pour lui déplaire.
— Bonne soirée, lâcha-t-il avant que le malaise s’installe définitivement. C’est cool que tu sois venue.
— Depuis le temps que je voulais. (Elle se contenta de lui serrer brièvement le poignet.) Bonne soirée, Jem.
Comme Antonio aimait bien saluer son petit-neveu avant de fermer le bar-restaurant, Jeremy prit la direction du comptoir. Il jeta un œil par-dessus son épaule quand Ivana franchit les portes. Peut-être qu’elle échangerait quelques mots avec Ryu avant de rentrer chez elle.
Quand Jim se tourna de nouveau vers le comptoir, son grand-oncle et Archer se tenaient côte à côte contre l’étagère à alcools, la mine grave. Le cœur de Jeremy s’envola dans sa cage thoracique, prêt à encaisser l’annonce d’une mauvaise nouvelle.
Les visages d’Antonio et d’Archer se fendirent alors d’un immense sourire.
— Bravo, petit chou à la crème, roucoula Archer en se penchant par-dessus le comptoir pour lui ébouriffer les cheveux. T’as enfin conclu.
— Bordel, gronda l’adolescent en faisant un grand écart en arrière. Espèce de taré.
Archer grimpa le comptoir avant de s’asseoir dessus, les jambes dans le vide. Ses yeux brillaient tellement que Jim se demanda s’il avait bu en même temps que les clients. Plus calme, Antonio s’accouda à côté de lui, une lueur amusée dans ses yeux bruns.
— Je suis content pour toi, Jem.
L’adolescent inspira profondément pour repousser le mélange de gêne, d’indignation et de colère. Il aurait dû se douter que son grand-oncle et son collègue, toujours avares de ragots, ne manqueraient pas d’assister à l’échange.
Agacé, Jim opéra un demi-tour, s’engouffra dans la salle attenante pour récupérer ses affaires et traversa la salle en marmonnant un « bonne nuit » bougon.
Toujours assis sur le comptoir, Archer s’exclama :
— Prends des leçons de drague, espèce de nullos.
Jim lui adressa un doigt d’honneur avant de sortir du bar-restaurant. L’air extérieur lui fit du bien après l’atmosphère étouffante du Farfalla. Ryusuke l’attendait assis sur un banc, son visage éclairé par l’écran de son téléphone. Ivana n’était pas en vue.
Jeremy s’assit à côté de son ami, son sac-à-dos au bout du bras et ses guitares glissées sur chacune de ses épaules. L’épuisement venait de s’abattre sur lui. Spontanément, il se pencha vers l’épaule de Ryu et cala sa tête dessus. Ryusuke lui passa un bras dans le dos en retour.
Ils restèrent ainsi, bercés par les bruits nocturnes de la ville, jusqu’à ce que la voiture d’Ethan apparaisse sur le parking du bar-restaurant. Malgré une batterie sociale bien à plat, la perspective de passer le reste de la soirée avec Ryu le rassénérait. C’était une habitude entre eux, de se réserver des moments rien qu’à deux. Comme souvent, ils s’endormiraient devant des vidéos YouTube, des paquets de chips et de crackers abandonnés sur le canapé. Attentif comme toujours, Ethan les couvrirait d’un plaid avant d’éteindre la télévision.
Jeremy sourit alors qu’ils se redressaient du banc pour rejoindre la voiture. Cette soirée était définitivement un concentré d’événements qui lui réchauffaient le cœur.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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Je me suis brisé 3 fois le cœur en écrivant ce chapitre 🥲 Clairement l'un de mes préférés, la saveur douce-amère comme ça ✨


- Chapitre 42 -



Samedi 4 mai 2024, Mona, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Grace et son fils étaient déjà partis quand Ethan se gara dans l’allée de leur maison. Thalia l’avait gentiment mis à la porte pour fêter son anniversaire avec des amis dans l’appartement. Quant à Jeremy, Ethan l’avait déposé chez Ryu avant de venir.
En remontant le chemin pavé qui menait à la maison suburbaine des Empkin, il observa les bacs de fleurs qui délimitaient le porche, sourit malgré lui. Ethan ne les avait jamais vus aussi colorés et bien entretenus. Sans conteste la marque de Maria, qui vivait chez Grace depuis plus d’un an déjà.
Maria lui ouvrit avant qu’il ait le temps de sonner. Une moue radieuse se dessina sur son visage quand elle aperçut le sac de nourriture au bout de son bras. D’un commun accord, ils avaient opté pour de la cuisine thaï.
— J’ai entendu la voiture, souffla-t-elle en reculant pour le laisser passer.
Ethan lui tendit le sac plastique dont le fumet ne tarda pas à envahir le salon. Grace et Jason s’étaient réservés une soirée mère-fils en extérieur des semaines en avance, sans savoir qu’Ethan aurait besoin d’un refuge pour laisser sa fille tranquille. Grace avait failli annuler en l’apprenant. Maria l’avait pourtant convaincue qu’elle pouvait survivre à une soirée en compagnie d’Ethan.
— Je fais réchauffer, lança Maria en se dirigeant vers la cuisine ouverte.
Elle sortit les différentes barquettes avant de les glisser au four. Dans le salon, Ethan contemplait les lieux avec curiosité. Il y avait beaucoup plus de vases de fleurs et de plantes en pot que dans ses souvenirs.
Ayant noté son observation, Maria s’esclaffa :
— Je me suis un peu étalée.
— T’avais déjà fait ça à l’appart, s’amusa Ethan en la rejoignant près de l’îlot central.
— T’étais OK tant que ça s’approchait pas de ton côté du lit.
Ils échangèrent un sourire de connivence avant de se décider à sortir assiettes et couverts. Maria récupéra des bières du frigo, en tendit une à Ethan. Pendant qu’ils les décapsulaient, elle s’enquit avec une grimace :
— T’as bien enlevé tous les alcools à l’appart, hein ? Je sais que Thallie déconne pas avec ça, mais ses amis pourraient…
— J’ai fait gaffe, lui assura Ethan en la coupant sans brusquerie. J’ai tout planqué au fond de mon armoire.
C’était inattendu et Maria pouffa dans la mousse de sa bière. Elle finit par hausser les épaules.
— Bien pensé.
Le temps que leur repas termine de réchauffer, ils avaient attaqué tous les deux une deuxième bière. Ils s’installèrent sur les canapés avant d’allumer la télévision. Un film d’action quelconque meubla pour eux le silence qui s’était installé dans le salon.
Quand le générique finit par défiler à l’écran, les barquettes étaient vides et un certain nombre de bières aussi. Alors que Maria se levait pour débarrasser, Ethan brandit son téléphone.
— Thallie vient de nous envoyer une photo.
Intriguée, Maria se laissa tomber à côté de l’homme pour observer l’écran. Thalia avait ajouté plusieurs clichés à leur conversation de famille à quatre. Elle s’était prise avec plusieurs copines dans le miroir de la salle de bains.
Ils restèrent silencieux tandis qu’Ethan faisait défiler les photos. Maria avait prêté une vieille robe à sa fille et du maquillage pour qu’elle puisse se faire plaisir. Mais elle ne voyait le résultat que maintenant.
— La vache, s’étrangla-t-elle en récupérant le portable pour zoomer sur le visage rayonnant de l’adolescente. Mon bébé.
Ethan rit doucement par-dessus son épaule, ajouta d’une voix tout aussi émue :
— Ils grandissent beaucoup trop vite.
Une notification les tira de leur observation douce-amère. Dans la même conversation, Jeremy avait répondu par une photo accompagnée d’un texte :
« Ici Ryu, Jim voulait pas prendre de photo cet ingrat. Il a quand même dit, je cite « Put*** elle ressemble à maman » »
Maria et Ethan s’esclaffèrent avant d’ouvrir la photo qu’avait prise Ryusuke avec le portable de son ami. Ils apparaissaient côte à côte, dans ce qui devait être le lit de l’adolescent, entouré de paquets de chips. Jim s’était à moitié caché le visage avec la capuche de son sweat.
Comme elle avait encore le portable d’Ethan en main, Maria lui rendit pour répondre de son côté. Leurs messages pleins de cœur tirèrent une réponse toute aussi gaie à leur fille et un emoji consterné à leur fils.
Quand Thalia et son frère finirent par déserter la conversation familiale, Ethan et Maria échangèrent un regard apaisé. Leurs enfants s’épanouissaient. Même s’ils grandissaient beaucoup trop vite à leur goût, la connexion entre eux tous ne s’effritait pas. Après tant d’années séparés les uns des autres, la sérénité qui s’installait mois après mois sans incident majeur prenait le pas.
— J’y pensais, souffla Ethan en récupérant la veste qu’il avait abandonnée sur le dossier du canapé, j’aimerais bien qu’on fasse un point sur les photos qui nous restent d’avant l’incendie.
Comme Maria le sondait d’un regard interrogateur, il extirpa son portefeuille d’une poche intérieure et l’ouvrit. Dans l’un des rabats, Ethan avait rangé trois photos cornées par le temps.
— Oh, c’est vieux ça.
— Un peu, grimaça l’homme en étalant les clichés sur ses cuisses. Et, justement, je voulais savoir si tu en avais d’autres ? Que je puisse photocopier ?
Maria récupéra les photos avec une grimace inconsciente, caressa du pouce leur surface lisse. Une photo de Thalia bébé, avec son visage joufflu et ses grands yeux verts. Une autre affichait leur fils, à peine plus âgé. Il mâchouillait le bras d’un ours en peluche que Mike lui avait offert. La troisième était une photo que Maria avait prise elle-même, quelques jours avant la nuit qui avait détruit leurs vies. Assis sur le canapé, Ethan maintenait une Thalia endormie sur sa poitrine et enroulait l’autre bras autour des épaules d’un Jeremy à peine plus réveillé.
— J’en ai d’autres, oui. Mais le mieux, ce serait de demander aussi à Mike et Grace. À ton père et à ma mère. On pourrait tout rassembler, comme ça.
— Bonne idée. (Ethan récupéra les photos avec une grimace.) Désolé de t’embêter avec ça, mais comme j’ai pas pu prendre de photos pendant des années… J’ai quasiment rien.
— T’excuse pas, souffla Maria d’une voix nouée. Je m’occupe de demander aux amis et à nos parents.
— OK, merci.
Maria hocha la tête en pinçant les lèvres, la boule dans sa gorge ayant migré dans son estomac. Elle se leva avec raideur, empila les barquettes pour les ramener à la cuisine. Ethan se chargea des bières, prit conscience du nombre de bouteilles qui tintèrent entre ses doigts.
Peut-être l’alcool n’y était-il pas pour rien dans la facilité avec laquelle il avait abordé le sujet des enfants. Ni dans les rires un peu idiots qu’ils avaient partagés, Maria et lui.
Quand il se tourna vers la femme, Ethan nota la bouteille de rhum ambré dans sa main. Il haussa un sourcil ; elle fit de même en retour.
— Il est délicieux, lâcha-t-elle en dévissant le bouchon. Arrangé à la vanille. Meilleure bouteille des Empkin, crois-moi sur parole.
— Tu adores le rhum, en même temps.
— Pas faux. (Maria récupéra un verre propre, adressa un regard de défi à l’homme.) Alors ?
— Je t’accompagne.
Une fois les verres remplis, Maria poussa le sien vers Ethan. Elle attendit qu’ils aient cogné les rebords pour tremper ses lèvres dans le liquide ambré. La brûlure de l’alcool déferla en même temps que la douceur de la vanille sur ses lèvres.
Maria soupira de contentement, se cala contre un plan de travail. En face d’elle, Ethan avait déjà avalé deux gorgées.
— Eh ben, fit-elle avec surprise, t’aimes bien ça finalement.
— Jamais dit le contraire.
Après un rire bref, Maria remua le liquide dans son verre. Cette couleur lui rappelait les yeux d’Ethan. La chaleur du rhum dans son œsophage n’avait toujours pas dilué la boule dans son ventre.
— Au fait, lâcha Ethan d’un ton pincé, William n’a pas refait parler de lui ?
— Non, le rassura Maria avec un soupir. Il a tenté plusieurs fois de reprendre contact les premières mois, mais je lui ai…
Elle secoua la main dans un geste vague. Ethan traduisit comme il put :
— Dit d’arrêter ?
— D’aller se faire foutre. (Maria prit le rire à demi étouffé d’Ethan pour une approbation, ajouta : ) J’ai demandé aux enfants de me prévenir s’il les contactait. Heureusement, il a pas eu le culot de le faire.
— Et pour toi ? Il t’a laissée tranquille ?
— Pas au début, comme je disais. Mais ça fait plus d’un an que j’ai pas entendu parler de lui. Donc ça va.
Ethan acquiesça, sans oser remettre en cause le « ça va ». Son regard lointain, ses traits marqués et la manière dont ses doigts tremblaient autour de son verre traduisaient un état d’esprit contraire.
— Alors, tu vas faire comme Grace ? s’enquit-il doucement après quelques secondes. Laisser tomber les relations ?
— Je sais pas. Contrairement à Grace, j’ai pas été frappée par mon ex.
— La violence n’est pas que physique.
Ils le savaient parfaitement, aussi bien l’un que l’autre. Maria ne sut que faire de ce rappel, haussa les épaules. Comme ses entrailles étaient toujours aussi nouées, elle porta de nouveau le verre à ses lèvres, se brûla les idées et les papilles.
— Merde, gronda-t-elle entre ses dents, les paupières serrées. Ethan, je… Je voulais juste te dire un truc. Depuis un moment. Depuis qu’on a arraché Jem à ton frère.
Ethan reposa son verre sur l’îlot central, s’appuya à moitié contre. Il avait déjà l’impression de tanguer. Et ce qui s’apprêtait à sortir de la bouche de Maria lui donnerait sûrement le tournis.
— Je te l’ai déjà dit ce jour-là, ajouta Maria en se frottant les tempes. Mais je voulais te le redire. Et aller plus loin.
La vision rendue trouble par ses paupières plissées et par l’alcool qui lui montait à la tête, Maria chercha le regard d’Ethan. Le trouva confus, inquiet.
— Tu sais que ça m’a beaucoup touchée, que tu participes à l’opération de sauvetage. Tout s’est passé pour le mieux, mais tu aurais pu tomber sur Edward. Ou pire.
— Maria, soupira Ethan en cassant l’échange visuel, je te le redis, mais c’est normal. Et puis, il est temps que je regarde les choses en face. Je vais pas pouvoir les ignorer pour toujours.
Ethan poussa du doigt son verre, regretta qu’il soit déjà vide. Des frissons glacés remontaient son dos, ses flancs, son âme. L’étreinte brûlante de l’alcool lui manquait.
— Edward va débarquer à l’École pour le projet Réseau d’ici quelques mois, marmonna-t-il d’une voix sourde. Va falloir que je me prépare à ça.
Peinée, Maria hocha la tête, serra les poings dans son dos jusqu’à s’en faire mal. Pourquoi les derniers mots qui lui restaient à libérer étaient-ils si lourds, si fuyants ? Elle inspira, accepta les larmes qui lui montaient aux yeux.
— La dernière chose que je voulais te dire, avança-t-elle d’une voix écorchée, c’est que je suis désolée. Je suis désolée de pas t’avoir pardonné avant tout ce temps. Je suis désolée de t’avoir effacé de la vie des enfants.
Stupéfait, Ethan oublia complètement son verre bien trop vide, son esprit bien trop hanté. Le corps de Maria s’était mis à trembler, enfin soulagé de toute cette colère vaseuse, de ces regrets poussiéreux, de cette absence qui avait pesé si lourd dans sa vie et dans son cœur.
— Faire en sorte que les enfants t’oublient, reprit-elle d’un ton où menaçaient des larmes étouffées, ça m’a facilité les choses sur certains plans. Mais ça a rendu d’autres aspects tellement plus compliqués. Et je suis pas sûre que Thalia et Jeremy me le pardonnent.
La joue de Maria la chatouilla quand une première goutte dévala son visage jusqu’à son menton. Tout ça ne rendait pas sa vue plus nette. Ethan n’était qu’une silhouette grise devant elle.
— Si un jour, t’arrives à me pardonner, ajouta Maria en forçant sur ce qui lui restait d’air dans les poumons, je veux bien que tu me le dises. Parce que je sais que t’as toujours été plus doué que moi dans ce domaine.
— Maria, s’étouffa Ethan en faisant quelques pas hésitants vers elle, bordel pourquoi… Pourquoi tu me dis ça maintenant ?
— Je sais que j’ai mis beaucoup trop de temps, grogna-t-elle en essuyant les larmes qui coulaient sur ses deux joues à présent. Je sais qu’on a encore perdu du temps à cause de moi.
— Nan, je te parle pas de ça, murmura Ethan en comblant un peu plus la distance. Je te parle d’attendre mon pardon. Pourquoi tu me l’as pas dit avant ? Je pensais pas… que tu t’en voulais autant.
Déstabilisée, Maria se retourna pour s’appuyer complètement au plan de travail. Les émotions n’avaient pas que fait monter les larmes. La nausée grignotait ses tripes.
— J’étais encore trop en colère, expliqua-t-elle d’une voix enrouée par des sanglots qu’elle n’osait pas libérer. C’est ma faute, pas la tienne. J’étais trop bornée. J’ai jamais pu comprendre ta décision. Maintenant, je la comprends mieux. Je regrette toujours. Mais je comprends.
Le menton tremblant, Maria se redressa, contourna Ethan pour se remplir un verre d’eau. Elle en avala la moitié d’une traite, sentit la nausée refluer.
Pas ses émotions.
— Tu sais que je m’en voudrai toujours, souffla Ethan dans son dos. De pas avoir pu accepter ta proposition. Je sais que je me suis moi-même effacé de la vie des enfants en prenant cette décision. Tu ne l’as pas fait seule.
— Mais je l’ai fait en partie. (Maria tourna les talons, contempla l’homme au cœur aussi brisé que le sien.) Et cette partie, c’est pas pardonnable non plus.
Ethan la sonda, les traits affaissés. L’ombre d’un sourire triste plissa ses lèvres.
— Alors, on est quitte, non ?
La boule dans le ventre de Maria grossit au point de lui couper la respiration avant de disparaître complètement. Elle resta un moment désorientée.
— Oui, s’entendit-elle répondre d’une voix lointaine. Oui, on est quitte.
Rasséréné, Ethan hocha la tête, tendit le bras vers la bouteille. Il remplit son verre, goûta de nouveau à l’alcool. Ce rhum était une merveille, Maria n’avait pas menti. Elle ne tarda d’ailleurs pas à le rejoindre pour s’en servir.
— À nos choix pourris, lança Ethan en cognant son verre contre celui de Maria.
— À nos réussites, nuança Maria avec un petit sourire. À Thallie et à Jemmy.
— À eux, approuva Ethan d’une voix douce.
Quand ils eurent tous les deux reposer leurs verres, ils échangèrent un regard penaud. Maria écarta légèrement les bras et, en réponse, Ethan l’attira contre lui. Ils s’étreignirent avec ferveur, laissèrent couler les accusations mutuelles, les remords et les craintes. Maria agrippa plus fort le t-shirt d’Ethan quand elle l’entendit renifler à son oreille.
— C’est tellement dégueulasse, ce qu’on nous a fait, siffla Maria dans l’épaule de l’homme. On avait la maison, les enfants. Et je t’aimais tellement, putain.
— Moi aussi, souffla Ethan sans cesser de l’étreindre.
Quelques battements de cœur plus tard, ils finirent par s’éloigner l’un de l’autre. Ils restèrent à se dévisager jusqu’à ce que le portable d’Ethan sonne de nouveau. Il cligna des yeux, consulta la notification.
— Thalia, souffla-t-il à Maria en déverrouillant le téléphone. Elle a envoyé d’autres photos.
Maria s’appuya sans gêne contre l’épaule de l’homme pour observer les clichés. La fête allait bon train. Ils aperçurent des paillettes jusque dans les poils de Snowball. Après concertation, ils décidèrent de prendre eux-mêmes une photo en guise de réponse.
Au bout de quelques secondes, ce fut Jeremy qui réagit en premier :
« Putain, vous êtes bourrés ? »
Ethan et Maria s’esclaffèrent avant de se diriger conjointement vers le canapé. L’appel des coussins et des plaids était bien plus attrayant que le carrelage et le marbre de la cuisine. Ils s’étalèrent chacun d’un côté avant de s’emparer de leurs portables respectifs pour répondre à l’adolescent.
Quand la nuit fut suffisamment avancée pour que la conversation familiale reste silencieuse, Maria se leva, frôla l’épaule d’un Ethan à moitié endormi.
— Bonne nuit.
L’homme lui agrippa le poignet avant qu’elle monte dans sa chambre. Il hésita sur les mots, finit par abandonner. Entre ce qu’il ressentait réellement et ce que l’alcool lui soufflait, Ethan préféra jouer la prudence.
— Bonne nuit.
Le cri silencieux d’Ethan trouva sans mal écho chez Maria. Elle rattrapa les doigts d’Ethan avant qu’ils retombent sur le plaid, les serra entre les siens. Maria suivit machinalement les cicatrices de brûlure sur sa main. Avant de le lâcher complètement.
— Bonne nuit, Ethan. Pour de vrai.
De bonne guerre, il rit tout bas avant de soupirer. Il tendit l’oreille quand Maria grimpa les escaliers, regretta quand il ne perçut plus rien. Rien d’autre que les doigts fantômes de Maria autour des siens.



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Dernière modification par louji le ven. 05 avr., 2024 9:01 pm, modifié 1 fois.
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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

Message par louji »

Un chapitre spécial petits chats 🐈 Et accessoirement le dernier de la partie 2. La dernière partie du T2 commence donc la semaine pro ! Et comme j'aime bien faire des choses inutiles et chronophages, j'ai préparé 2 tests de "personnalité" pour savoir à quels personnages de S.U.I (de la gen des ados ou de la gen des adultes) vous ressemblez le plus j'ai eu Jim et Maria, je suis absolument pas surprise)



- Chapitre 43 -



Vendredi 2 août 2024, Point Reyes National Seashore, Californie, États-Unis d’Amérique.


Ryusuke marqua une pause sur le chemin de sable, laissa le vent iodé fouetter son visage et ses cheveux détachés. Jeremy le rejoignit en ajustant sa casquette pour se protéger de la lumière flamboyante. Quelques silhouettes se baladaient le long de la côte, d’autres s’étaient déjà installées pour profiter du coucher de soleil.
En face d’eux, l’océan grondait. Ses vagues écumeuses s’écrasaient impitoyablement sur le sable grossier. En les amenant ici, Dimitri les avait prévenus de ne pas tenter la baignade. L’océan était bien trop fougueux. Dès le premier jour, les adolescents s’étaient donc résignés à tremper les jambes sans oser aller plus loin.
À présent, ils n’avaient plus qu’une soirée pour en profiter. Ils reprenaient la route le lendemain pour rentrer à Modros. Dimitri les avait incités à profiter d’un dernier coucher de soleil avant le départ.
Il n’avait pas fallu beaucoup plus pour convaincre les garçons.

Après quelques minutes de marche silencieuse, ils installèrent leurs serviettes pour s’asseoir face à l’océan. Entre le vent et les vagues, le bruit avait quelque chose d’assourdissant. D’engourdissant. Les bras croisés autour de ses jambes, Ryu se laissa porter, écraser. Cette semaine passée à randonner, faire du vélo, marcher sur la plage pendant des heures en compagnie de Dimitri et Jim lui manquait déjà. Ce n’était pas encore terminé, mais les heures s’égrenaient cruellement.
De retour à Modros, il faudrait se préparer à la rentrée. Commencer à envisager la suite. Ryusuke adorait réfléchir à son avenir, aux possibilités. Il adorait aussi s’accorder des instants de paix insouciante, des moments illusoires où il se rappelait qu’il n’était encore qu’un gamin.
Et il adorait encore plus partager cette indolence avec Jim. Depuis toujours, il était le souffle imprévisible qui lui permettait de s’envoler pendant quelques minutes, quelques heures ou quelques jours. Qui lui rappelait de décoller les pieds de terre, de regarder le ciel plutôt que devant lui.
Le cœur de Ryusuke se compressa sous ses côtes, lui envoya une décharge douloureuse dans toute la poitrine. Il porta une main à son t-shirt, le serra entre des doigts gourds. Il était terrorisé. Terrorisé de quitter cette plage, de revenir à sa chambre de Modros, à sa routine sécurisante.
Terrorisé en même temps de perdre ses repères, ses proches, ses réussites.
— Ryu ?
L’appel de Jeremy au milieu des rafales de vent le tira de ses pensées. Comme il tournait la tête, une bourrasque projeta ses cheveux dans ses yeux et sa bouche. Il tira aussitôt sur l’élastique à son poignet pour les attacher. Avec les encouragements de ses amis, Ryu avait décidé de les laisser pousser. Ses mèches lisses encadraient aussi bien son visage en étant détachées que montées en chignon. En attendant, ce n’était pas très pratique par temps venteux.
— Tu fais une tête, ça va ?
Comme Jim portait des lunettes de soleil, il ne put pas croiser son regard. Ryu en ressentit une légère frustration. Une bonne partie de sa façon de communiquer avec Jeremy passait par les regards et les mimiques. Sa casquette et ses lunettes dressaient un mur inconscient entre eux.
— J’ai pas envie de rentrer, répondit-il finalement. En même temps, j’ai envie d’être chez moi.
— Ouais, je comprends.
Comme un air maussade gagnait les traits de Jim, Ryu s’en voulut aussitôt. Parfois, ça aurait été tellement plus simple que son ami ne s’imprègne pas tant des émotions qui fluctuaient autour de lui. Ryusuke aurait aimé être plus souvent celui qu’on soutient, qu’on rassure, qu’on protège.
Il soupira, récupéra ses propres lunettes au col de son t-shirt pour les enfiler. Le halo brûlant du soleil avait bien entamé sa course vers l’horizon.
— Ryu, reprit Jim avant que le silence s’installe pour de bon, je pensais à un truc pour l’année prochaine. Enfin, je veux dire, l’année encore d’après.
— Quand on sera diplômés ?
— Ouais. Je sais pas si t’as déjà prévu des choses, mais…
Ryusuke se raidit sur sa serviette. C’est bien parce qu’il avait un certain nombre de projets en tête qu’il craignait de rentrer chez lui. De tout expliquer à Jim.
— Mais je pensais au fait qu’on va devoir travailler pour S.U.I. Et, je sais pas toi, mais ça me déprime un peu de me dire qu’on va passer le restant de notre vie à faire ça.
Étonné, Ryusuke se contenta de l’observer en attendant la suite. Jeremy affichait une moue incertaine, des épaules voûtées. Avant de chercher à le réconforter, Ryu préféra patienter.
— J’ai hâte d’appliquer concrètement tout ce qu’on nous apprend, ajouta Jim en jouant avec un coin de sa serviette. Mais me dire qu’on va faire ça toute la journée… En plus, très bien, on sait qu’on doit bosser pour S.U.I puisque c’est le revers de la médaille à être des Recrues. Mais après quoi ? On devient agents de S.U.I ? De la A.A ?
— Pour la A.A, il faut beaucoup plus d’expérience, non ?
— Si. Donc, on commence agents de S.U.I et on se contente de faire tout ce qu’on nous dit ?
Ryu ne put s’empêcher de rire. C’était bien Jim, ça. Il contestait souvent la moindre consigne donnée pendant leurs cours, d’EPSA comme généraux.
— Je veux dire, ajouta Jeremy d’un ton bougon, c’est sûrement très sympa de vadrouiller en ville pour surveiller que personne se tape dessus, accompagner les agents de la A.A dans leurs missions ou je sais pas quoi. Mais ça te fait complètement vibrer, toi ?
Sonné par tout ce que son ami venait de dire – c’était rare qu’il s’épanche autant – Ryusuke prit le temps de la réflexion. Il était surpris que son ami ne réalise cela que maintenant ; il ne leur restait qu’une année de cours après tout. En même temps, c’était tout lui de repousser les réflexions sérieuses et embarrassantes sur l’avenir.
— Ça me fait vibrer, mais pas à fond, le rejoignit Ryu après un moment. J’y ai pensé aussi, Jimmy. Depuis un moment. J’osais pas trop t’en parler, en fait. Avec tout ce qui s’est passé depuis que t’es rentré, je me suis dit que ça ferait beaucoup.
— Qu’est-ce que tu vas m’annoncer ? grogna Jim en fronçant les sourcils. Tu me laisses pas tomber, hein ?
La remarque n’était pas plaintive, mais elle était tellement pleine de franche indignation que Ryusuke ne put s’empêcher de rire encore.
— Mais non. Puis on a dit qu’on faisait une coloc. (Les fossettes qui creusèrent les joues de son ami à ces mots allégèrent le poids dans la poitrine de Ryu.) C’est juste que… c’est vrai qu’être agent à temps plein, ça me fait pas rêver non plus. Tu sais, j’adore l’EPSA car ça m’a donné le contrôle sur une partie de moi que j’ai jamais réussie à contrôler.
Ryu ponctua ses mots en faisant des gestes avec ses mains. Des mains capables de maîtriser, de tirer, de défendre et de frapper. Des mains capables de rédiger des essais sur la littérature, de résoudre des équations et d’interroger le sens de l’Histoire.
Les paumes tournées vers le ciel, Ryusuke considéra ses bras, son corps.
— J’aurais pas pu apprendre ça ailleurs qu’à l’École, reprit-il avec conviction. Mais c’est pas juste ce qui me plaît avec ce lycée. C’est aussi d’avoir appris tout le reste. De suivre des cours qui me passionnent, d’apprendre des tas de choses.
— Tu veux étudier ?
Surpris, Ryusuke quitta la contemplation de ses mains pour dévisager Jim. Il lui adressa un sourire moqueur sous la visière de sa casquette.
— Oui, je suis bête et aveugle, je sais. Mais laisse-moi briller un peu, de temps en temps.
Ryusuke roula des yeux avant d’acquiescer doucement.
— Ouais, j’ai envie d’aller à l’université.
— T’en as parlé à Dimi ?
— Oui. Il me soutient complètement. (Ryusuke s’éclaircit la gorge, se servit d’une main pour faire une visière au niveau de son front.) En fait, il a commencé à se renseigner à l’administration de S.U.I. Voir s’il existe pas des programmes spéciaux.
— Pourquoi t’osais pas m’en parler ? grommela Jim en étendant les jambes devant lui. Tu pensais que j’allais le prendre mal ?
— Euh… oui. (Jeremy se contenta de ricaner face à l’honnêteté de la réponse.) Désolé, Jimmy, mais comme on a commencé à se projeter dans notre vie d’après, avec l’appart et tout… Je voulais pas te blesser ou te décevoir.
— Ryu, on parle de ton avenir. Tu vas pas te sacrifier pour moi.
Ça n’aurait pas dû surprendre Ryusuke que Jim finisse par lui dire ça. Pourtant, ses yeux devinrent brûlants et le coucher de soleil n’y était pour rien. Ryusuke avait toujours eu peur de décevoir les gens à un moment ou à un autre. Mais cette peur virait à la terreur étouffante quand il s’agissait de Jim ou de Dimitri.
— Merci, bredouilla-t-il, mais le vent avala ses mots.
Ryu serra les dents, se déplaça de sa serviette à celle de Jeremy pour l’étreindre. Son ami, qui ne l’avait pas vu venir et tenait en équilibre sur ses bras tendus en arrière, s’écroula. Après une exclamation de surprise, Jim se mit à rire furieusement.
— Putain, Ryu, j’ai du sable dans la bouche.
L’intéressé ricana à son tour, les bras toujours enroulés autour du torse de son ami. Il craignait de se relever. Que Jeremy s’aperçoive des sillons mouillées sur ses joues. Comme il ne faisait pas mine de bouger, Jim finit par poser une main sur son dos pour le frotter.
— Eh, Ryu, t’as intérêt à aller étudier, OK ? T’es qu’un sale intello, je te rappelle.
— La ferme, sale punk.
— Exactement ! s’exclama Jim en assénant plusieurs coups inoffensifs sur le dos de Ryu. L’intello va aller intelloter à l’université. Et le punk va aller punker avec son groupe.
Amusé, Ryu se redressa sur un coude. Ses lunettes étaient tombées, mais Jim n’était pas en meilleur état. Ses propres lunettes de soleil s’étaient affaissées et pendaient sur une oreille seulement. Sa casquette était de travers.
— Vous allez continuer après le lycée, avec Wyatt ?
Jeremy profita que Ryu ne l’écrasait plus pour se redresser à son tour. Il crachota quelques grains de sable, frotta sa joue salie. Tendit le bras pour essuyer du sable resté collé à celle de Ryu. Il ne fit aucun commentaire sur le fait que sa peau était mouillée. Ryusuke lui en fut reconnaissant.
— On aimerait bien, oui. À voir comment ça se passe avec Trice et Aiden. Ils visent les universités, eux aussi.
— Et, si c’est possible, tu voudrais continuer à t’investir vraiment ?
— Carrément. (Jim remit sa casquette en place avec un sourire sauvage.) Eh, je veux devenir rockstar.
Ryu pouffa avant de surprendre le regard de Jim sur lui. Sans ses lunettes, il pouvait lire le tumulte de ses iris dépareillés. Il y régnait une lueur soucieuse. Ryusuke sentit la douleur dans sa poitrine fondre en quelque chose de plus tiède.
— T’en as pas marre de dire des conneries juste pour me remonter le moral ?
Le reproche n’en était pas vraiment un. Jeremy haussa les épaules, ramena les jambes contre lui. Si Ryu était traversé d’un nouvel élan d’affection, au moins était-il préparé.
— T’as pas trop la forme depuis quelques semaines, lui fit remarquer Jim avec sérieux. Je sais que je suis un peu nul pour ça. Mais si tu veux en parler, je suis là.
Le soleil frôlait avec l’horizon à présent. Ryu se sentait coincé à cette bordure. Entre le besoin de se confier et l’envie de ne pas être un fardeau. Quand Jim posa une main sur son épaule, les larmes montèrent de nouveau.
— Y’a divers trucs, expliqua-t-il au bout de quelques secondes. Déjà, l’université. Je sais pas encore si ça va être possible. Et puis, ouais, j’osais pas t’en parler. Sauf que comme j’y pense beaucoup, je pense aussi à mes résultats. J’ai peur de pas être assez bon.
— Ryu, tu rigoles ? s’étrangla Jeremy en s’approchant de lui pour l’entendre malgré les rafales. T’es deuxième de la classe, bordel. Et l’École est loin d’être minable sur le classement. C’est plutôt le haut du panier.
— Je sais. Mais on en fait jamais assez, hein ? (Jeremy lui adressa un regard confus en retour et Ryu enchaîna : ) Désolé, je sais que c’est ma personnalité. Mais ça, plus ça, plus ça… Je déborde un peu.
La main de Jim glissa de son épaule jusqu’à son bras. Elle finit sa course autour de son poignet, que Jeremy serra avec conviction sans lui faire mal.
— Puis… euh… je crois que je suis pas très heureux avec ma copine.
Jim haussa un sourcil, mais préféra garder les lèvres closes. Ryusuke s’était décidé à lui parler. Le mieux restait qu’il aille à son propre rythme.
— Ça fait six mois qu’on est ensemble, mais je crois que je me rends compte qu’il me manque un truc.
Perplexe, Jeremy ouvrit la bouche, mais ne trouva pas de relance adéquate. Lui-même sortait avec Iva depuis quelques semaines à peine. Il découvrait ce nouveau type de relation. Et il n’avait absolument aucun conseil à apporter.
— Lily est adorable, ajouta Ryu en se passant une main sur le visage. Elle est super intelligente, elle est drôle et elle a des principes.
— Vous allez bien ensemble, approuva Jeremy. Qu’est-ce qui va pas ? Tu t’ennuies ?
— Peut-être un peu, reconnut Ryu dans un soupir fébrile. Pourtant… j’ai découvert plein de trucs avec elle. Et ça, c’était super.
— Plein de trucs, répéta Jim en plissant les yeux.
— Plein de trucs, répéta Ryu et il ajouta un sourire suggestif à sa réponse. Intimes.
— Oh, fit Jim avant d’afficher un air exagérément choqué. Ryusuke, tu m’as rien dit ? Sérieux ?
— Tu voulais que je te dise quoi ? s’amusa son ami avec gêne. C’est intime. C’est censé le rester.
— Même avec moi ?
— T’as même pas osé me dire la première fois que t’as embrassé Iva, rétorqua Ryu en croisant les bras. Tu l’as avoué que deux semaines après. Alors que c’était juste un bisou.
Jeremy poussa un grognement indigné, pinça les lèvres. C’était différent. Il avait toujours eu du mal à s’ouvrir sur ses ressentis. À l’inverse, Ryusuke avait toujours été plus à l’aise et démonstratif.
— C’était pas juste un bisou, grommela-t-il après coup.
— Ah oui ?
Le regard illuminé de curiosité de Ryu jeta un voile brûlant sur le visage de Jim.
— Non, je veux dire, c’était juste un bisou. Mais, euh, quand même, pas n’importe quel bisou. Le premier.
Alors qu’il affirmait cela, Jim afficha une moue pensive. Après quoi, il adressa à son ami un regard de connivence.
— Enfin, le premier avec une fille.
Ryusuke écarquilla les yeux, enfouit son visage entre ses bras à défaut de pouvoir s’enterrer dans le sable. Son ami lui tapota l’épaule et précisa d’un ton léger :
— J’étais tellement stressé que c’était pas franchement mieux que mon premier bisou tout court.
— Jeremy, va te faire voir.
Ryu lui adressa un doigt d’honneur pour appuyer ses propos. Jeremy accepta les attaques de bonne guerre. Pourtant lancé sur le sujet, il demanda d’une voix innocente :
— T’embrasses un peu mieux, maintenant ? Lily est contente ?
— T’es nul, sérieux, se plaignit Ryu en lui jetant un regard lourd de reproches. Et, oui, je me suis amélioré. Je pense. En tout cas, elle s’est jamais plaint.
— Cool. (Jim lui jeta un œil par-dessus son épaule, étira doucement les lèvres.) Et elle, elle est nulle ? Pour ça que tu t’ennuies ?
— Mais non. C’est un truc global. (Ryu poussa un rire étranglé.) Laisse tomber, je dois juste avoir des standards trop hauts.
— Ou peut-être que t’as juste besoin de quelqu’un d’un peu plus chaotique ? suggéra Jeremy en chassant du sable coincé sous son ongle. Elle a l’air sérieuse comme toi, Lily.
— C’est bien pour ça qu’elle m’a plu, marmonna Ryu d’un air déconfit. Mais… t’as sûrement raison. Quand je vois les personnes que j’aime bien, il y en a quand même beaucoup qui font un peu n’importe quoi.
— Je me sens visé.
— Je comprends pas pourquoi, le railla Ryusuke en fronçant les sourcils.
Ils échangèrent un sourire complice avant de retourner à la contemplation de l’océan. Le ciel comme l’eau s’étaient embrasés d’un camaïeu d’orange chaud et de rose pêche. Quand l’horizon commença à avaler l’astre solaire, Ryu lâcha :
— Je vais sûrement la quitter.
Jeremy se pencha de côté pour le sonder. Les traits défaits de son ami lui nouèrent l’estomac.
— Si tu veux que je sois là… après que tu lui auras dit, y’a pas de problème.
— Mmh, merci. (Ryu essuya de nouveau ses yeux. Cette fois, la lumière était vraiment aveuglante.) Je vais avoir besoin de mes amis chaotiques.
— On sera là.
Enveloppé d’un cocon de chaleur, de vent et de réconfort, Ryusuke cala la tête contre l’épaule de Jim. C’était bon de pouvoir s’accrocher à quelqu’un, de temps en temps. De ne pas toujours être celui à disposition des autres.
Les deux amis restèrent ainsi jusqu’à la disparition totale du soleil. Alors ils récupérèrent leurs affaires en vitesse tandis que l’air venteux chutait en température. Ils se poussèrent sur le chemin du retour, roulèrent dans le sable et se jetèrent des mottes humides avant de parvenir à leurs vélos.
Ryu et Jim remontèrent en silence le chemin vers l’hôtel où les attendait Dimitri. Seulement baignés par la lumière des astres et par les brises sauvages.



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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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- Quel personnage êtes-vous ? -



Si vous avez 2 min de votre temps à perdre et que vous lisez S.U.I, j'ai fait 2 petits tests de personnalité qui vous associent à un personnage. Ca se base essentiellement sur des hobbies ou des préférences, y'a de rien très profond derrière :roll:
J'ai fait un test par rapport aux personnages adolescents et un autre pour les personnages adultes.
Have fun

Test personnages adolescents : lien
Test personnages adultes : lien
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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

Message par louji »

Et on attaque la dernière partie, lezzzzgo


~~~


- Partie 3 -
Blanc Incandescent


~~~







- Chapitre 44 -



Vendredi 13 septembre 2024, Down-Town, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Le siège de S.U.I s’élevait en arêtes métalliques froides et en façades de verre insondables. Le nez levé vers le ciel dégagé, Jeremy déglutit péniblement. Même si la tour était loin d’être la plus grande ou imposante de Down-Town, l’idée d’être lié à cet endroit le perturbait. Autour de lui, ses camarades de 7ème année s’agitaient avec impatience. Pour la première – et dernière – fois de leur scolarité, ils avaient l’occasion de visiter les bureaux de l’agence qui recruterait une bonne partie d’entre eux à la sortie de l’École.
Les deux classes de dernière année du cursus S.U.I étaient venues accompagnées de leurs professeurs d’EPSA. Ils s’efforçaient de recentrer les élèves qui tenaient difficilement en place. Un cours d’EPSA aurait bien calmé leurs ardeurs, mais la visite avait été programmée sur l’horaire habituel de la séance.
Des employés de S.U.I les attendaient dans le hall d’accueil pour donner les consignes, former les sous-groupes et prêter main-forte aux professeurs. Tandis que Jim et ses amis avançaient jusqu’aux salariés qui leur faisaient signe de ne pas boucher les portes battantes, il zieuta autour de lui. Ce n’était pas la première fois qu’il se rendait dans les locaux de S.U.I. Mais sa dernière visite remontait à l’époque où il n’avait pas encore le dos mangé de brûlures.
Incapable d’estimer si le hall avait toujours eu cette impressionnante luminosité due aux façades vitrées et aux imposants lustres contemporains qui surplombaient le comptoir d’accueil, Jeremy se laissa gagner par l’admiration. Il lui semblait que chaque chose était à sa place, sciemment calculée. Ici un tableau aux lignes abstraites pour casser la froideur du blanc et du gris qui dominaient les lieux. Par-là, des plantes grimpantes pour égayer les zones d’attente meublées de sofas en cuir noir.
Le comptoir en face de l’accueil était incrusté de LEDS cachées pour en faire ressortir la surface d’un blanc nacré. Derrière travaillaient des réceptionnistes à l’uniforme impeccable, mais au sourire chaleureux.
Alors que Jeremy ralentissait avec ses amis à proximité de l’un des employés qui s’occupaient de les accueillir, il sentit la curiosité titiller sa concentration. S.U.I avait-elle toujours été ainsi ? Cette façade polie, un peu sévère, qu’on adoucissait pour la rendre plus accessible ? À quel point Alexia Sybaris avait-elle participé à façonner son image ?

Une fois les sous-groupes formés, les élèves se répartirent entre les escaliers et les ascenseurs. Pendant qu’ils patientaient pour s’engouffrer dans une cage d’escaliers, Ryusuke se tourna vers son ami.
— Comment tu te sens ?
Avec une moue pensive, Jeremy haussa les épaules puis donna un coup de menton vers le mur derrière Ryu. Une tension s’installa entre les omoplates de l’adolescent quand il reconnut le visage austère qui lui rendait un regard implacable. Le même portrait que dans la salle d’attente du directeur. Un visage avec lequel son ami partageait quelques traits, quand on savait où regarder.
— Observé, lâcha finalement Jeremy avec un sourire dépité. Faut quand même être mégalo pour faire afficher sa face de partout.
— Elle l’est aussi en vrai ? chuchota Ryu en considérant l’expression assurée du portrait.
— Je sais pas. (Comme leur groupe se mettait en mouvement, Jim se rapprocha de son ami.) J’ai pas trop eu le temps de lui parler quand je l’ai croisée. Elle voulait me coller une balle entre les yeux.
Ryusuke adressa une grimace consternée à son ami, qui frottait son front distraitement. Il préféra clore le sujet et se concentrer sur les marches métalliques qu’ils grimpaient en rythme. Pour Ryu non plus, ce n’était pas sa première visite dans les locaux de S.U.I. Depuis que Dimitri l’avait adopté, il avait eu l’occasion de passer des moments avec lui sur son lieu de travail. Comme la visite imposait un parcours et des horaires à respecter, Ryu se sentait frustré de ne pas pouvoir foncer directement à la section de la A.A où Dimitri était affecté.
Lors de la formation des sous-groupes, ils avaient été séparés de Tess et Valentina. Heureusement, Jason et Kaya se tenaient à leurs côtés. Six autres élèves de l’autre classe les accompagnaient. Et Manuel Cross, qui leur vociférait dessus pour qu’ils aillent plus vite dans les escaliers.
Ils débouchèrent à l’étage des salles d’entraînement. Ce n’était pas la partie la plus palpitante de la visite, puisque le reste se concentrait sur les bureaux de S.U.I, ceux de la A.A et les zones de détente pour les employés. Pour autant, M. Cross prit soin de leur montrer les diverses salles qu’accueillaient le siège pour permettre aux agents de s’entraîner au quotidien.
Les adolescents retrouvèrent un peu plus d’entrain à la vue de la cafétaria et des salles de pause. Les babyfoots, billards et canapés rappelaient les mêmes pièces de vie commune qu’offrait l’École. La promesse de moments plus conviviaux au milieu de journées de travail qui ne manqueraient d’apporter leur lot de tensions et de déconvenues.
À l’étage des bureaux de S.U.I, ils croisèrent quelques agents en tenue de terrain – des uniformes plus légers et discrets que ceux des militaires – et d’autres en civil. Sans s’attarder à discuter avec l’un d’entre eux – des ateliers étaient prévus plus tard dans l’année – Manuel s’efforça au mieux de décrire leur travail quotidien.
Assommé par les explications, Jeremy se cala contre une cloison et croisa les bras. Il connaissait bien la différence entre les agents de S.U.I et ceux de la A.A. Il en avait fréquenté suffisamment pour connaître les diverses dimensions que prenaient leurs missions.

M. Cross arrivait au bout de ses explications quand Jim sentit quelque chose de pointu s’enfoncer dans son dos. Il sursauta, se retourna d’un bloc et glapit de surprise quand l’objet pointu traça une ligne bleue sur son avant-bras.
Un stylo-bille. Dans la main d’un Archer rayonnant.
— Salut, mon petit chou à la crème.
— Salut, bébé chat adorable.
L’agent de S.U.I s’esclaffa après avoir rétracté la bille de son stylo. En levant le nez d’un rapport barbant, il avait reconnu son collègue de travail du Farfalla. Comme l’occasion était trop belle, il s’était approché subrepticement dans son dos.
Archer bascula vers Ryusuke, agita les doigts.
— Salut, gueule d’ange.
— Salut, répondit Ryusuke en s’efforçant de masquer la gêne qu’avaient provoqué ces mots en lui.
Conscient du regard agacé de Jim et de celui embarrassé de Ryusuke, Archer leur flasha un sourire crâneur. Puis il tourna la tête vers le professeur d’EPSA qui avait commencé à s’éloigner dans le couloir.
— Bon, je vous embête pas plus. Pas envie que le chauve me hurle dessus.
— Tout le monde a eu ce prof ou quoi ? grommela Jim alors que Ryu suivait le mouvement.
— Ouais, c’est dingue, hein ? Plusieurs générations d’agents ont pris cher pendant ses cours.
Comme Jeremy toisait le dos de son professeur en fronçant le nez, Archer lui enfonça de nouveau son stylo entre les côtes.
— Allez, dégage E.J.
— Arrête de m’appeler comme ça, bordel. (Jim lui adressa un doigt d’honneur en rejoignant ses camarades.) Archie.
Le jeune homme lui adressa la pareille avec un sourire carnassier. Il aimait bien ce gamin.

Ne restaient que les locaux de la A.A. La partie la plus intéressante pour de nombreux élèves. Même si accéder à un poste de l’une des cinq branches de l’Acherontia Atropos était impossible en sortie d’École, cela restait un objectif partagé par les étudiants les plus compétents et ambitieux.
Alors qu’ils patientaient face aux ascenseurs, M. Cross attira leur attention et les avertit :
— Pas de bavardages, pas de chahut, vous vous éloignez pas et vous faites ce que je dis. Les agents de la A.A ont pas de temps à perdre avec des gamins mal élevés, donc faites-moi le plaisir de vous tenir correctement. Compris, mes gazelles ?
Comme ses élèves acquiesçaient du bout des lèvres, Manuel hocha la tête avec satisfaction. À l’arrière, Jeremy remarqua que le regard de son professeur s’attardait sur lui, fronça les sourcils. M. Cross se détourna de l’adolescent pour s’engouffrer dans l’ascenseur. Son visage serait familier à certains agents de la A.A. Comme son élève tenait à conserver secrets les liens qui l’unissaient à la famille Sybaris, Manuel ne pouvait qu’espérer qu’aucun agent ne remarquerait sa ressemblance avec Ethan. Après tout, son collègue professeur avait été un agent de la A.A pendant une quinzaine d’années.
Comme Manuel l’avait précisé, les bureaux de l’administration de la A.A étaient plus calmes que ceux de S.U.I. Plusieurs couloirs partaient du sas des ascenseurs. Des pancartes mentionnaient les cinq branches de la A.A avec des flèches directionnelles : surveillance militaire et intelligence économique, lutte contre la criminalité et le crime organisé, intervention armée en zone de conflits, traque et neutralisation de cibles prioritaires, protection civile rapprochée.
Le professeur consulta la brochure que lui avaient confié les secrétaires à l’accueil. On leur avait déconseillé de s’aventurer dans certaines parties pour ne pas distraire les agents. Alors qu’il s’interrogeait sur la direction à prendre, des échos de discussion leur parvinrent du couloir de la section de protection civile rapprochée. Un groupe d’élèves mené par l’un des employés de S.U.I approchait. Ils terminaient leur tour des bureaux de la A.A.
L’employé confirma à Manuel les zones à éviter et lui conseilla de prendre le couloir qu’ils venaient de quitter. Il n’y avait pas grand-monde dans cette partie des bureaux ; ils ne risqueraient donc pas de troubler le silence et le travail des agents.
Quand Ryusuke aperçut la pancarte « Section de protection civile rapprochée » il se tourna vers Jason avec des yeux brillants.
— C’est la section de ta mère, non ?
Gêné de sentir l’attention de ses camarades sur lui, Jason hocha la tête avec timidité. Non seulement c’était la section de sa mère, mais elle l’avait aussi prévenu qu’elle serait à son bureau lors de la visite.
Jason ne put s’empêcher de sourire quand Grace passa la tête par une porte entrebâillée dans le couloir. Sa mère attendit que les élèves soient passés pour s’avancer vers son fils. Ils s’étreignirent brièvement avant que la femme n’adresse un sourire aux amis de l’adolescent. Kaya, Jim et Ryusuke lui rendirent la pareil avec politesse. Certaine que personne ne regardait, Grace se permit de serrer le coude de Jeremy avec tendresse. Depuis que Maria vivait en colocation chez elle, ses enfants passaient régulièrement les week-ends et les vacances avec les Empkin. Thalia et Jim avaient rejoint sa famille au même titre que Jason pour Maria.
— Allez, filez, souffla Grace en replaçant une mèche de cheveux derrière son oreille. M. Cross va se fâcher sinon.
— À ce soir, maman.
Grace embrassa son fils sur la joue avant de saluer les quatre adolescents de la main. Leur professeur s’arrêta quelques mètres plus loin, à hauteur d’une fontaine à eau. Il entreprit de déplier la brochure et de lire à voix haute quelques explications sur la section de protection civile rapprochée. Cette partie de la A.A employait des agents spécialisés dans l’accompagnement de personnalités importantes lors de leurs déplacements ou de réunions. Un service de gardes de corps auquel de riches figures de la ville faisaient souvent appel.
Alors qu’il terminait ses explications, Jeremy fronça le nez. S’il devait un jour intégrer la A.A, il se faisait la promesse que ce ne soit pas dans cette section. Notamment parce qu’Emily Hobs et Hugo Cowell rappelaient souvent à quel point c’était leur propre ambition professionnelle.

Jim s’était perdu dans la contemplation d’une nature morte encadrée au mur, au croisement de deux sections, quand un « psst » s’éleva derrière lui. Il adressa un regard dubitatif à Ryu, qui avait entendu aussi. L’adolescent recula de quelques pas, observa les alentours. Devant lui, M. Cross et le reste du groupe étaient plongés dans des explications sur la section de traque et neutralisation de cibles prioritaires.
Comme Jeremy tournait sur lui-même sans être capable de trouver la source du sifflement, une cloison coulissa du côté des bureaux. Même si la pièce était plongée dans le noir, Jim ne connaissait qu’une personne avec une silhouette aussi massive.
— Mike, soupira l’adolescent en vérifiant que son professeur n’avait pas remarqué le manège. Qu’est-ce que tu fous là ?
— Chut, grimaça son parrain en portant un doigt à ses lèvres. C’est Grace qui m’a dit que ton groupe passait par-là à cette heure. Je me suis débrouillé pour venir.
Jim zieuta la pancarte accrochée à côté de la porte coulissante. Une salle d’imprimantes et d’archives. Michael en occupait quasiment la totalité rien qu’en étant debout à l’intérieur.
— Espèce de psychopathe, grommela-t-il en jetant à l’homme un regard désapprobateur. T’es pas censé bosser ? C’est ça l’exemple que tu donnes ?
— Eh, comment tu me parles, sale gosse, geignit Michael en faisant la moue. J’ai juste dit à mes collègues que je prenais une pause-café.
Les bras croisés sur la poitrine, Jim haussa un sourcil moqueur.
— Une pause-café au milieu des imprimantes ? Intéressant.
Le sarcasme de l’adolescent n’ébrécha en rien l’air amusé de son parrain. Michael finit par tendre le bras pour lui agripper l’épaule.
— Viens par-là, mon p’tit gars.
Comme il ouvrait la bouche pour protester, Mike l’attira brutalement au creux de ses bras. Jeremy abandonna toute résistance – physique comme verbale. Il se sentait toujours gamin quand Mike le serrait contre lui. Difficile de penser autrement alors que ses orteils touchaient à peine le sol.
— Oh, salut Ryu… !
Michael venait de chuchoter – beaucoup trop fort à l’avis de Jim – par-dessus son épaule. Il lâcha son filleul pour étreindre Ryusuke à son tour. À présent tous les trois confinés dans la pièce, il restait difficilement de place pour accueillir une quatrième personne.
— La visite vous plaît ? souffla Michael en les observant tour à tour. Ryu, tu as encore grandi ?
— C’est sympa, oui, acquiesça le concerné avant d’ajouter : non, fini. Enfin, je crois.
Mike tapota le crâne de l’adolescent, plissa les yeux. Ryusuke dépassait Jim d’une demi-tête, mais il arrivait au nez seulement de Michael.
— Tant mieux. Je t’aime beaucoup, mon petit Ryu, mais il faudrait pas que tu aies l’insolence d’être plus grand que moi.
Ryusuke s’esclaffa. Ce n’était pas si bruyant que ça, mais, dans la petite salle exiguë, le bruit se retrouva amplifié. Les trois hommes se figèrent avant d’entendre la voix bourrue de Manuel s’élever :
— Hitori, Wayne, vous êtes où ?
Les deux amis échangèrent un regard déconfit sous celui pétillant de Mike. L’idée que M. Cross l’attrape en train de faire des cachotteries n’était qu’un doux rappel de sa propre adolescence. Ni une ni deux, il passa un bras autour des épaules des deux adolescents et s’éjecta en-dehors de la pièce. Jim et Ryu suivirent en poussant des exclamations surprises.
— M’sieur Cross, s’exclama l’homme d’un ton enjoué, ils sont adorables vos élèves.
L’air étonné du professeur qui cherchait les intéressés encore quelques secondes plus tôt se chargea d’électricité. Il dépassa le reste de ses étudiants, qui considéraient l’étonnant trio avec stupeur, pour se planter face à son ancien élève.
— Michael Lohan, siffla-t-il en plantant ses sévères yeux bruns dans ceux argentés de l’homme. À quarante ans passés, tu n’es toujours pas capable d’avoir un peu de tenue ?
— C’est tout ce qui fait mon charme, contra Mike avec un sourire mutin. Et me rappeler mon âge ne rend le vôtre que plus navrant.
— Ton numéro n’a jamais marché avec moi, soupira le professeur avant d’observer ses étudiants. On peut savoir ce que vous fabriquez, tous les deux ?
— Ils voulaient m’aider, expliqua Mike en relâchant son étreinte sur les épaules des adolescents. Je m’en voyais avec tous mes documents à porter dans les archives et ils ont juste voulu donner un coup de main.
Manuel considéra celui qui avait été l’un de ses élèves les plus turbulents avant de se tourner vers le reste du groupe. Ils sondaient Michael avec un mélange d’amusement et de crainte. Ses quasi deux mètres impressionnaient toujours malgré son attitude bon enfant.
— Wayne, Hitori, continuez la visite avec les autres. (Comme les amis s’éloignaient en gardant le silence, Manuel ajouta sèchement : ) Et plus de distractions, maintenant.
Le professeur attendit qu’ils aient avancé de quelques mètres dans le couloir en direction de leurs camarades pour se tourner vers Mike.
— Si tu voulais pas attirer l’attention sur eux, Michael, il ne fallait pas leur sauter dessus en premier lieu. C’est quand même pas moi qui vais t’expliquer ce qu’Ethan essaie de protéger par rapport à sa famille.
— Mais ils sont adorables, contra l’homme en secouant la tête. Et Ethan est pas là. Y’a pas de raison que les petits camarades de classe de Jem se doutent de quoi que ce soit.
Manuel roula des yeux avant de gronder :
— Je te laisse ici, le fanfaron. Et ne t’avise pas de distraire mes élèves à nouveau.
— Pas mon genre, m’sieur. (M. Cross ignora le salut militaire que venait de lui adresser Michael.) Passez le bonjour à mon p’tit Eth’, quand vous le verrez.
Alors qu’il laissait Mike derrière lui, M. Cross secoua la tête de dépit. Quand il retrouva ses élèves pour poursuivre la visite, ils eurent la surprise de deviner l’ombre d’un sourire sur le visage austère de leur professeur.



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- Chapitre 45 -



Jeudi 28 novembre 2024, Mona, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Jeremy et sa sœur s’étaient allongés sur le lit double de la jeune fille, comateux. Sa chambre chez les Empkin était aussi décorée que celle chez Ethan. Simplement dans un style différent. La main posée sur son ventre trop rempli, Jim observa les affiches punaisées sur le toit en pente. Chacune présentait une femme qui avait marqué l’Histoire à travers le monde avec quelques lignes d’explication.
Recroquevillée sur le flanc, Thalia suivit son regard, sourit. Elle pointa du doigt l’affichette que Jeremy essayait de décrypter à distance.
— Ching Shih, grande pirate chinoise du XIXe, commenta-t-elle en roulant sur le dos pour mieux apercevoir la vingtaine de posters qui constellaient la pièce.
— C’est marrant, chez papa y’a des photos de chats et de tes copines de partout. Ici, rien à voir.
Sans compter les affiches sur les grandes femmes de l’Histoire au plafond et sur les murs, des posters que l’on aurait trouvés dans un cabinet de médecin surplombaient le bureau.
— Une chambre pour la détente, une chambre pour le boulot, expliqua Thalia en agitant les jambes au-dessus d’elle.
Elle espérait faire passer plus facilement la dinde, l’écrasé de pommes de terre et le gratin de légumes qui pesaient sur son estomac. Comme souvent, Thanksgiving n’avait pas été tendre avec leur système digestif. Grace et Ethan, les commis de cuisine, avaient mis tout leur cœur à l’ouvrage. Difficile de résister à leurs plats faits maison.
Comme Jim l’observait en silence, un demi-sourire aux lèvres, elle laissa retomber ses jambes et afficha une moue agacée.
— Quoi ?
— Rien. T’as grandi, p’tit clown.
Thalia haussa les épaules, un geste qu’elle avait vu son frère exécuter des centaines de fois. Elle avait conscience d’avoir grandi, mûri, sans se sentir grande pour autant. Trois mois plus tôt, elle était entrée en 3ème année d’École, choisissant officiellement le cursus général. Comme Thalia avait atteint la deuxième position au classement des examens de pré-sélection, plusieurs professeurs du cursus de S.U.I avaient bien essayé de la convaincre de l’intégrer. Bien campée sur ses positions, l’adolescente avait refusé sans une once d’hésitation.
Son rêve professionnel ne s’était pas dissipé, même après l’absence de William dans son quotidien. Malgré toutes les crasses que l’homme avait fait à son frère et à sa mère, la jeune fille se rappelait combien il avait été une source d’inspiration et de courage pour ses études. Plus que quiconque autour d’elle, Will l’avait accompagnée dans la réalisation de ses devoirs, lui avait conseillé des méthodes de travail et des lectures pour commencer à se sensibiliser à la médecine.
Peut-être qu’il avait été trop exigeant. Trop pressant. Élitiste. Mais Thalia était persuadée qu’elle n’aurait pas aussi bien réussi ses deux premières années d’École sans lui.
Et, comme lui avait dit son frère des mois plus tôt, peut-être qu’elle n’avait pas besoin d’être la meilleure. Mais elle se devait d’être excellente, car son rêve professionnel restait la seule exigence qu’elle avait envers elle-même. Et envers ses proches.
Un doigt s’enfonça dans sa joue. Sourcils froncés, Thalia se tourna vers son frère.
— T’as ta tête du souci.
— C’est toi qui me fais souci.
Comme les traits de Jeremy se crispaient, sa sœur enfonça à son tour un doigt dans la joue de l’adolescent. Malgré ses dix-sept ans bien entamés, elle oubliait parfois la réactivité de son frère à certaines situations.
— Je rigole, Jim. (Thalia afficha ouvertement une grimace.) Enfin, à moitié.
Intrigué, Jeremy appuya sur la pointe du nez de sa sœur, sourit en l’entendant expirer plus fort.
— À part le fait que j’ai pris cinq kilos en un repas, ça va, lui assura son frère.
— Je pensais pas forcément à maintenant, expliqua Thalia en agitant doucement les mains. Euh, je pensais à mon rêve.
— Mon p’tit clown idéaliste.
— Reconnaissante, corrigea sa sœur avec sérieux. Sans tous les médecins qui t’ont aidé pendant ton hospitalisation, tu…
— Thalia, l’interrompit gentiment son frère en glissant son index sur ses lèvres, je sais. Je trouve juste ça magique de voir à quel point tu… tu fais tout pour réussir. Et, je vais pas te mentir, ça me touche. Beaucoup.
— Idiot, marmonna sa sœur en faisant la moue. Je veux aider les enfants. Des enfants comme nous.
— Tu sais que t’en as au moins pour quinze ans ?
— Onze, corrigea Thalia en ignorant l’exagération volontaire de son frère. Si tout se passe bien.
— Y’a pas de raison. Y’a un paquet de matière grise par ici.
Il accompagna sa phrase de petites tapes inoffensives sur le front de sa sœur. Après quoi, il lui ébouriffa sauvagement la frange. Ils se retrouvèrent avec une ressemblance flagrante : des cheveux en pétard.
Irritée, Thalia se redressa, s’empara de son oreiller et l’envoya valser dans le visage de Jim.

Ils avaient eu le temps de défaire les draps du lit, de froisser leurs vêtements de soirée, de faire tomber bibelots et tableaux, quand la porte de la chambre s’ouvrit. Ils suspendirent leur bataille d’oreillers avant de la reprendre aussitôt. Ce n’était que Mike.
Ils comprirent leur erreur une seconde trop tard. Fort de ses presque-deux mètres et de sa silhouette généreuse, Michael sauta sur le lit. Avec un cri, Thalia bascula à la renverse. Heureusement, la couette tombée du lit plus tôt venait d’amortir sa chute. Quant à son frère, il poussa une exclamation étranglée en prenant conscience de la faible défense que représentait son pauvre coussin rectangulaire.
En quelques mouvements étonnamment adroits, Michael lui avait coincé la tête sous son bras et le bourrait de coups d’oreillers bien placés. Son rire tonitruait dans la chambre de la jeune fille tandis que Jim se débattait vainement.
— Soldat Lohan, les mains en l’air ! gronda Thalia en levant un oreiller menaçant au-dessus de la tête de l’homme.
— Soldat Wayne Hunt, je m’incline.
Pour joindre les gestes aux paroles, Mike laissa tomber son propre édredon et desserra sa prise sur le cou de son filleul. Jeremy soupira de soulagement, mais ne fit pas mine de se redresser pour autant. Le ventre de Mike constituait un oreiller de remplacement tout à fait satisfaisant.
L’ayant remarqué, Thalia ne tarda pas à les rejoindre sur le lit. Son crâne vint frôler celui de son frère quand elle s’allongea en partie sur Mike. Le cœur serré, l’homme entoura leurs têtes de ses paumes tièdes. Ils respiraient tous les trois à l’unisson.
— Bande de sales gosses. Z’avez pas honte de faire ça à votre âge ? Vous avez de la chance que je vous couvre auprès de vos parents.
— C’est toi le grand gamin, répliqua Jim en fermant les yeux pour apprécier les doigts de Michael qui caressaient ses cheveux.
Ils laissèrent glisser quelques secondes d’apaisement, de tendresse et de confiance. Thalia finit par se redresser sur un coude pour sonder Michael.
— Mike, entama-t-elle d’un air hésitant, tu trouves pas que papa et maman… ils ont l’air différents ?
— Comment ça ?
— Quand ils sont ensemble, précisa Thalia, le regard songeur. Ils sont pas comme avant. Avant… c’était bizarre. Maintenant, ils sont normaux quand ils sont ensemble.
Mike dévisagea l’adolescente avant de repousser doucement Jim pour s’asseoir. Lui-même curieux, Jeremy se cala contre la tête-de-lit pour suivre la conversation.
— Je crois qu’ils ont beaucoup parlé, expliqua Michael avec prudence. Et que ça leur a fait du bien. Parce qu’ils avaient pas mal de choses à se dire, tous les deux.
Thalia hocha la tête, sans que son visage trahisse pour autant l’approbation ou l’accord. Elle avait remarqué autre chose. D’autres choses. Des gestes. Des regards. Des sourires. Des frôlements, un changement dans l’air.
— T’es sûr que y’a rien d’autre ? prit-elle le courage de demander.
L’homme cligna des yeux confus, rendit à l’adolescente la gravité de son expression. Après un petit rire, il donna un coup de menton vers Jim.
— Il y a un bébé dans la pièce, donc attention à tes mots.
— Mais, s’indigna Jeremy pour la forme, car il n’avait rien à ajouter.
— Ce que je veux dire, reprit Thalia en ignorant l’air bougon de son frère, c’est que je crois que… (La gêne lui chauffa le visage.) Ils s’aiment à nouveau, non ?
À côté d’elle, Jeremy poussa une exclamation déroutée, mélange de stupeur et de dénégation. Thalia resta pourtant focalisée sur les prunelles grises de Michael. Elles ne pétillaient plus autant.
— Sincèrement, je ne sais pas. (Comme un air déçu glissait sur le visage de l’adolescente, il embraya avec un sourire en coin : ) En attendant, vos parents sont majeurs et ils font bien ce qu’ils veulent avec qui ils veulent.
— Ils sont amants ?
Jim s’étrangla de nouveau, autant pour ce que venait de suggérer sa sœur que par le simple fait qu’elle ait pu le suggérer. Les dernières années avaient été si morcelées qu’il avait parfois l’impression que Thalia n’avait encore que neuf ans.
— Peut-être, évasa Mike en quittant le fouillis d’oreillers et draps que constituaient le lit. S’ils ont décidé de remettre le couvert, grand bien leur fasse.
Confortée dans ses impressions, Thalia hocha la tête. Elle était certaine d’avoir remarqué la douceur qui s’était glissée entre ses parents. Elle ne pouvait pas vraiment parler d’affection. Mais la politesse embarrassée qui flottait entre eux depuis des mois avait mué.
Alors que son frère était plongé dans une confusion palpable, un sourire se dessina sur les lèvres de Thalia. L’idée que quelque chose de plus profond et de plus bienveillant s’esquisse entre ses parents était loin de lui déplaire. Elle ne s’attendait pas à ce qu’ils décident de se remettre en couple, mais qu’ils puissent trouver une forme de sérénité et de complicité en dehors de l’éducation de leurs enfants la rassurait.
Leur famille avait trouvé un point d’équilibre après des mois de complications et de désillusions. Maria et Grace vivaient très bien la colocation et leurs enfants respectifs également. Si Thalia était pleinement satisfaite de ce nouvel équilibre, qu’elle puisse passer plus de temps avec son frère et ses parents réunis ne pouvait que renforcer leur noyau.

Au rez-de-chaussée, dans la cuisine ouverte, Maria et Ethan se chargeaient de sécher les derniers verres. Comme des cris et des bruits sourds provenaient de l’étage, Maria leva le nez, sourit avec son torchon sur l’épaule.
— Eh bien, je sais pas ce qu’ils fabriquent, mais s’ils pouvaient mettre la même énergie dans la vaisselle…
Ethan s’esclaffa en lui tendant un énième verre. Sans conteste, il adorait la préparation du repas et le moment de convivialité qui suivait. Mais le nettoyage et le rangement n’étaient pas les moments les plus réjouissants. Il n’en voulait pas à ses enfants ou à Mike de s’être éclipsés pour la vaisselle. Après tout, ils avaient déjà aidé à débarrasser la table.
— Dis, murmura Maria en s’approchant de l’évier, je crois que Thalia a… mmh, compris.
— Compris quoi ?
— Pour nous.
Ethan ralentit la cadence avant de suspendre complètement son geste. Avec une expression soucieuse, il se tourna vers Maria.
— Tu crois qu’il faudrait qu’on soit plus prudents ? Elle est encore tellement jeune et ça fait pas si longtemps qu’on est tous réunis. Je ne voudrais pas qu’on la bouscule.
— Je crois pas qu’elle ait besoin d’être surprotégée. Surtout quand elle nous prouve depuis si longtemps combien elle est débrouillarde et maligne. Comme Jem, elle nous demande la transparence. Alors je suis pas favorable à ce qu’on lui mente.
Maria baissa le cou, ajouta d’un ton plus rauque :
— Surtout moi. Je veux pas abîmer ce qu’on a construit, tous les quatre. Alors si jamais elle me pose la question…
— Qu’est-ce que tu lui diras ? soupira Ethan en s’appuyant au plan de travail. Pas sûr qu’elle comprenne.
— Oh, Ethan, je crois que tu te rends pas compte à quel point elle a mûri. C’est plus une petite fille, hein.
Cette constatation les incita à échanger un sourire amer, un regard un peu triste. Ethan finit pourtant par souffler avec un rictus pincé :
— Tu lui diras qu’on est comme un couple, mais sans l’amour ?
— Sans amour, vraiment ? se moqua-t-elle gentiment.
— Tu as compris. Pas comme avant.
Maria finit par hausser les épaules, se débarrassa de son torchon pour se caler à côté d’Ethan. Leurs mains se frôlèrent sans se rencontrer vraiment.
— Et même si elle comprend, reprit Ethan d’une voix tendue, est-ce qu’elle acceptera ?
— C’est plutôt pour Jim que je me pose la question, avoua Maria avec une grimace. Si on leur annonce pour notre… entente, j’ai peur qu’il se braque.
— Tu as raison, soupira l’homme en se grattant le front dans un geste machinal. C’est sûrement lui que ça va perturber le plus.
Une fois cette constatation faite, ils soupirèrent de concert. Maria s’était confiée à Grace à propos de sa liaison avec Ethan, mais c’était la seule personne dans la confidence. Même Michael n’était pas au courant. Ils se doutaient que leurs proches finiraient par rassembler les pièces de puzzle, les indices, les sourires et les regards qui leur échappaient.
Après tout, leur accord pour partager ponctuellement tendresse et intimité finissait par gagner en consistance, en fréquence, en profondeur. Ce qui devenait de plus en plus palpable entre eux le deviendrait pour leur famille et leurs amis.
— Au pire, suggéra Maria au bout de quelques secondes, on a qu’à attendre les premières questions ?
— Comme pour la première fois qu’on s’est mis en couple ?
Un petit rire échappa à Maria, qui serra brièvement la main d’Ethan entre eux.
— Et si besoin, on expliquera tout.
— Je suis d’accord.
Ils échangèrent un regard de contentement avant de retourner à leurs tâches respectives. Si la proximité émotionnelle et affective se tissait de façon de plus en plus serrée entre eux, ils avaient entamé leur toile par des échanges charnels. Par une confiance mutuelle qui remontait à des années. Par l’assurance de connaître leurs cicatrices respectives, leurs limites et leurs attentes.
Par une connexion que les années n’avaient pas érodée aussi bien que leurs sentiments.



Suite
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Re: S.U.I - Special Units of Intervention [Young Adult / Contemporain / Action]

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- Chapitre 46 -



Dimanche 1er décembre 2024, Mona, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.


Jeremy rangeait tant bien que mal sa chambre quand la porte s’ouvrit avec fracas. Sans lui laisser le temps de protester, Thalia traversa la pièce en courant pour se jeter dans le lit simple. La pile de vêtements que Jim avait constituée dessus s’écroula sur elle.
Cela tira un ricanement à l’adolescente. Un grognement excédé à son frère. Même si Jeremy avait hérité de la plus petite chambre en venant vivre chez Grace en garde alternée, il peinait à la maintenir bien rangée. Que ce soit chez son père ou sous le toit des Empkin, la pièce finissait par déborder d’affaires sales, d’un méli-mélo de partitions et de cours ou de guitares en travers du chemin.
Agacé de voir son maigre travail terrassé par sa sœur, il se dressa au-dessus d’elle.
— Dis donc, Thalia Grace Wayne Hunt.
— On dirait maman qui m’engueule. (Comme son frère esquissait un sourire en coin, elle pointa un index accusateur dans sa direction.) C’est pour me venger. Ta copine vient enfin à la maison, mais ça fait des mois que tu me dis plus rien.
— Je te préviens, marmonna Jeremy en fronçant les sourcils, tu commences pas à fouiner dans mon couple. Déjà que tu fais ça avec papa et maman…
— Pas ma faute si t’es aveugle, grommela Thalia en se redressant dans le lit. Et je te signale que, sans moi, tu serais toujours en train de baver sur ta copine dans ton coin.
Agacé et vexé, Jim tourna en rond dans la chambre à la recherche de quelque chose pour occuper ses mains. Jusqu’ici, il avait réussi à se montrer discret sur sa relation avec Ivana. Ses parents avaient fini par comprendre et s’étaient montrés inquiets en apprenant son identité. Comme Jim leur avait assuré qu’il n’hésiterait pas à faire marche arrière s’il ne se sentait plus en sécurité, Ethan et Maria s’étaient apaisés.
Quelques mois après leur premier baiser, il avait accepté qu’Ivana rencontre ses parents. Officiellement, du moins, puisqu’elle connaissait déjà vaguement Ethan.
— Écoute, tu vas la voir d’ici… (Jeremy consulta l’heure sur l’écran de son téléphone, poussa une exclamation plaintive.) Oh merde, elle arrive bientôt en fait.
Il lâcha la pile de cours qu’il avait ramassée au pied de son lit et faillit faire de même avec son portable. Comprenant que son frère se laissait submerger par l’anxiété de l’instant, Thalia bondit hors des draps, ramassa les feuilles éparpillées avant de les déposer sur le bureau. Après quoi, même si Jeremy la dépassait d’une tête, elle lui prit le visage en coupe.
— Respire, Jimmy.
L’intéressé serra les mains autour des poignets de sa sœur. Thalia était à peine plus grande que leur mère, pas bien plus épaisse, n’avait pas l’intérêt de ses proches pour les activités physiques. Pourtant, il lui semblait qu’elle était la plus solide d’entre eux tous.
Ancré par le contact de sa sœur, son regard assuré et sa voix posée, Jim inclina le cou jusqu’à ce que leurs fronts se touchent.
— Merci, p’tit clown.
Même s’il ne pouvait le voir, Thalia sourit. En grandissant, elle avait craint que ce surnom l’agace plus qu’autre chose. Mais la façon dont son frère prononçait ces deux mots, avec cette tendresse un peu vulnérable, pleine de reconnaissance, lui réchauffait la poitrine.
— Je te laisse ranger ta chambre, soupira Thalia en cassant le contact. Histoire que tu accueilles Iva correctement.
Elle accompagna sa sortie d’une grimace moqueuse. Une fois la porte refermée derrière elle, Jeremy observa sa chambre d’un air déconfit. Il avait encore tellement à faire. Et trop peu de temps.

Ivana expulsa un souffle nerveux une fois garée dans la rue que lui avait indiquée Jim. Les mains toujours sur le volant, elle zieuta à travers le pare-brise la maison américaine traditionnelle qui s’élevait derrière une haie bien entretenue. Ainsi, c’était ici que vivait la mère de Jeremy, en colocation avec une autre femme et son fils.
Ce foyer lui avait semblé saugrenu, quand son copain lui avait expliqué sa situation familiale. Avec le recul, elle avait réalisé que le sien, avec sa mère absente, le rôle particulier de Jihane, n’était pas moins singulier.
Elle retira les clés du contact, vérifia son reflet dans le rétroviseur intérieur. Sa tresse sur le côté était impeccable, son maquillage un juste équilibre. Elle n’avait pas voulu en faire trop pour rencontrer les parents de Jim de façon plus formelle.
Avant de l’oublier sur le siège passager, elle récupéra la tarte aux pommes caramélisées que son père l’avait aidée à préparer. C’était le dessert de son enfance. Lorenzo répétait à chaque fois qu’il tenait la recette d’Olena, la mère d’Iva. La jeune femme aurait aimé conserver plus qu’un livre de recettes de la part de sa génitrice, mais elle savait depuis longtemps combien la vie pouvait être injuste.
Ivana adressa un sourire assuré au reflet de la vitre quand elle verrouilla la voiture. Elle construisait sa propre justice, à présent. Le faisait en ce moment-même. Les Sybaris et les Costello s’étaient brièvement croisés avant de se séparer dans un éclat de jalousie et de méfiance. Avec précaution et précision, Iva arrachait les épines que sa famille avait pu planter dans l’histoire des Sybaris. Et même si Jeremy n’en était pas au même stade qu’elle en ce qui concernait la reconnaissance de ce poids familial, la confiance qu’il lui accordait à présent formait une base solide. La jeune femme ne doutait pas qu’il puisse un jour se tenir pleinement debout sur sa propre histoire de famille.
L’air frais soulagea la brûlure de son visage et de ses poumons. Alors qu’elle remontait le chemin pavé au milieu de la pelouse, Ivana inspira profondément. Au milieu des relents de terre humide s’éleva l’effluve plus délicat des pommes caramélisées.
Après avoir calé sa tarte dans le creux de son coude pour l’équilibrer, elle frappa à la porte. On lui ouvrit quelques secondes plus tard. Même si elle ne l’avait vue qu’en photo, Ivana reconnut immédiatement Thalia. Ses yeux pétillaient de curiosité sous sa frange brune.
— Salut, lança la sœur de son copain avant de tendre les mains. Génial, t’as apporté quoi ? Je vais le mettre à la cuisine.
Ivana lui confia le plat à tarte en retenant un sourire. Jim avait souvent mentionné la spontanéité de sa sœur. S’ils ne se ressemblaient pas physiquement, c’était bien un point commun qu’ils partageaient.
— Une tarte aux pommes.
À peine avait-elle fini sa phrase que Thalia fonçait vers la cuisine en traversant le spacieux salon. Ivana aperçut Ethan penché au-dessus de l’évier, éprouva un bref malaise teinté de culpabilité.
— Bonjour, Ivana.
Après avoir refermé derrière elle, Iva considéra la femme qui s’était approchée d’un pas souple. Le chignon décoiffé que portait Maria dégageait son visage. Accentuait sa ressemblance avec sa fille.
— Bonjour, Mme Wayne.
La femme poussa une exclamation étranglée avant d’afficher un large sourire.
— Tu peux m’appeler Maria, tu sais.
Les fossettes qui creusaient ses joues, Ivana ne les connaissait que trop bien. Elle les avait aperçues sur le visage de Jeremy alors qu’il lui servait des citronnades. Les avait remarquées sur son grand-oncle Antonio.
Et les étincelles dans les yeux de la femme faisaient écho à celles qui habitaient le regard de son petit-ami quand il chantait ou apercevait une connaissance dans un box du Farfalla.
— Maria, très bien, souffla-t-elle après un instant. Merci de m’accueillir.
— On est ravis de te rencontrer, ajouta Maria en se décalant pour observer sa fille et Ethan qui discutaient dans la cuisine. Jem est un peu secret sur sa vie, alors ça nous fait vraiment plaisir qu’il ait voulu te présenter.
Ce n’était pas la première fois qu’Ivana était introduite aux parents d’un petit-copain. Son ex, avec qui elle avait passé la fin du collège et le début du lycée, avait fait la démarche après seulement quelques semaines de relation. Ivana connaissait déjà l’expérience, sans compter qu’elle était plutôt douée pour les relations sociales.
Mais elle réalisait, plantée dans le salon des Empkin-Wayne-Hunt, que les parents de Jim représentaient quelque chose de plus important pour elle. Une angoisse incongrue, inhabituelle, lui remonta la trachée. Elle qui était si habile avec les mots et les plaisanteries sentit son éloquence se carapater au fond de sa gorge.
— Ça va ?
Ivana reprit ses esprits, esquissa un sourire de circonstance. Elle avait toujours su afficher un air avenant, agréable, n’hésitant pas à jouer sur un physique qu’elle savait plaisant. Mais, plutôt que de détendre l’expression soucieuse de Maria, son regain de politesse lui creusa le visage.
— Tu te sens pas bien ? Tu veux boire un coup ?
Confuse, aussi bien honteuse de sa propre mascarade ratée que par le simple fait qu’elle ait eu l’automatisme en face de la mère de Jim, Iva resta silencieuse. Des bruits de pas rapides dans les escaliers la tirèrent de cette passe de laquelle elle n’aurait pas été certaine de pouvoir se sortir seule.
— T’étais où ? grommela Maria en se dirigeant vers son fils.
Jim flasha un sourire gêné à sa mère en tirant sur un t-shirt qu’il avait vraisemblablement enfilé à la hâte. Iva croisa son regard, lui rendit son rictus mi-moqueur mi-affectueux, et l’observa se tortiller face à la moue circonspecte de sa mère.
— Je rangeais ma chambre.
Avec un soupir-sourire, Maria se détourna de l’adolescent pour inviter Ivana à s’avancer dans la maison. Elle profita de la traversée du salon pour observer les environs. Deux canapés en cuir beige secondés de fauteuils assortis formaient un U autour d’une table basse chargée de magazines, télécommandes et fleurs en pot.
Ivana avisa une série de photos sur un pan de mur, des clichés de polaroid. Thalia, sûrement. Son frère rouspétait souvent après sa sœur qui aimait capturer ses proches sans les avertir. Au milieu des visages souriants ou surpris des connaissances de l’adolescente, Iva aperçut la moue renfrognée d’un chat et des grappes colorées de fleurs.
— C’est moi qui les ai prises !
Thalia venait de surgir entre sa mère et son frère, toujours aussi pétillante. Jeremy grogna tout bas, écrasa sa paume sur le front de sa sœur pour la repousser.
— Calme-toi un peu.
Avant que Thalia puisse protester avec un regard mauvais en direction de son frère, Ethan se glissa auprès de la petite famille.
— Excuse-moi, Ivana, j’étais de corvée de vaisselle.
Iva se figea, sonda le visage de l’homme. Il affichait un masque neutre, l’ombre d’un sourire tranquille sur ses lèvres. Mais, à bien fouiller, elle aperçut la lueur incertaine derrière ses cils sombres. Si Maria et Thalia semblaient l’avoir acceptée en toute simplicité, Ivana refusait d’en vouloir à Ethan pour sa méfiance sous-jacente. Avec tout ce que les Sybaris avaient fait subir à ses proches, l’acte de brutalité envers Jim dont elle était responsable ne s’effaçait pas à l’aide quelques sourires et paroles rassurantes.
Gorge nouée, Ivana rendit à l’homme un regard grave. Elle ne voulait pas fuir les blessures qu’elle avait infligées à Jim avant d’avoir pu envisager les choses autrement. Avant qu’elle ne se mette à les panser ; ces blessures et celles plus anciennes.
— Ta tarte aux pommes a l’air délicieuse, déclara soudain Ethan en zieutant par-dessus son épaule en direction de la cuisine.
Ivana perdit encore quelques secondes à essayer de deviner les émotions de l’homme, celles qu’il gardait au fond de lui, avant de répondre d’une voix polie :
— J’ai suivi la recette de ma mère. J’espère que ça vous plaira.
Une étrange tension passa sur les visages de Thalia et Maria. Cette gêne habituelle que témoignaient les gens en présence de cette orpheline de mère. Elle savait que Jeremy avait prévenu sa famille à propos de cette perte. Iva s’en accommoda, comme elle avait appris à le faire depuis bien longtemps.
Alors que les parents et la sœur de Jeremy s’éloignaient vers la cuisine pour préparer le goûter, l’adolescent s’approcha d’elle. Ivana se raidit, força un sourire sur ses lèvres. Pourvu qu’il ne se rende pas compte de la moiteur de ses mains, de la crispation de son souffle, de l’assurance qui pliait sous le poids des remords.
— Iva, souffla-t-il avec un pli entre les sourcils, qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai peur de décevoir tes parents, expliqua-t-elle sans ambages. Et toi au passage.
Jim s’assura que ses proches s’étaient éloignés, agrippa le poignet de l’adolescente.
— Tu rigoles ? Ma mère t’aime déjà. Thallie te trouve incroyable.
— Ton père, soupira Ivana en fermant les yeux. Tu fais sûrement pas gaffe, mais il…
Elle rouvrit les paupières, nota qu’Ethan regardait dans leur direction. Quelque chose troubla le visage de l’homme avant qu’il ne se détourne. Après quoi, Jeremy se déporta sur le côté pour qu’elle ne voie rien d’autre que sa silhouette.
— Il se méfie encore, désolé. Mais je te jure qu’il pense pas du mal de toi, Iva.
— Je sais, le rassura Ivana en lui serrant la main en retour. Mais c’est lui que j’ai envie de convaincre. Surtout vu le passif de nos familles respectives.
Le visage de son petit-ami se froissa alors qu’il considérait son père à quelques mètres. Définitivement, s’il avait pris les trais d’Ethan, son expressivité lui venait de sa mère.
— Je suis sûr qu’il finira par te faire confiance, murmura Jim en se penchant pour déposer un baiser rapide au coin de ses lèvres. Il est du genre à accorder des secondes chances.
Ivana lui agrippa plus fort les mains, n’eut aucun remord à s’appuyer contre lui. Les premières semaines de relation n’avaient pas été évidentes. Chacun avait dressé des murailles difficiles à déconstruire sereinement. Mais le temps avait joué de sa magie ; dilué le ciment de leurs sentiments.
Jeremy la serra brièvement contre lui avant de proposer avec un doux sourire :
— On va goûter ta tarte aux pommes ?
L’adolescente acquiesça en silence, rivée à la courbe des lèvres de son petit-ami. Quand il était enthousiaste ou amusé, il avait le sourire à fossettes de sa mère. Mais celui qu’il lui réservait avait une nuance plus délicate.
— Je te suis.

Après la dégustation de la tarte et quelques échanges polis avec la famille de Jim, ils montèrent dans la chambre de l’adolescent. Ivana retint un commentaire sarcastique sur l’étonnante propreté de la pièce et se laissa choir au bureau.
— Révisions ?
Ses doigts traînaient sur les feuilles de cours mouchetées de l’écriture penchée de Jeremy. Il la rejoignit près du bureau, zieuta par-dessus son épaule. Son t-shirt avait pris l’odeur des pommes caramélisées.
— Ouep. (Il se décala jusqu’au lit pour s’asseoir au bord, les épaules basses.) Pas le choix, les exams finaux sont dans quelques mois.
— Vous avez des nouvelles sur le projet Réseau ? Ça te stressait pas mal à cause de ta famille.
— Rien de très nouveau par rapport à ce qu’on nous a déjà dit. Les élèves de la Ghost Society et des Amazones vont venir dans notre école pendant le dernier trimestre. On les affrontera sur les examens physiques.
Ivana fit pivoter la chaise à roulettes pour se retrouver en face de son copain. Elle devina à la raideur de ses épaules qu’il s’efforçait de masquer un trouble palpable. Tout en continuant d’examiner les pots à crayon et les tiroirs, Iva reprit :
— J’ai confiance en toi, Jem. Tu bosses bien depuis que tu es revenu de la Ghost. Tu as de bonnes notes en EPSA. Y’a pas de raisons que ça se passe mal.
— Ouais, c’est ce que disent mes parents et mon recruteur. On verra bien. (Soucieux de se changer les idées, Jeremy embraya sans tarder : ) Et toi ? L’examen pour la sélection à l’université ?
— En cours de préparation. Pareil, on verra comment ça se passe. Si j’obtiens une bonne université, je serais très satisfaite, mais… l’important, c’est de me former au mieux pour reprendre la Costello Corporation. Pour ça, j’ai pas besoin d’afficher le nom d’une grande fac sur mon CV.
Avec un sourire qui virait au dépit, Jim considéra sa copine. Il connaissait depuis leur rencontre son objectif de carrière. Même s’ils n’abordaient pas trop le sujet, l’idée qu’elle puisse partir à l’autre bout des États-Unis pour plusieurs années lui comprimait les entrailles. Sans parler de Ryu, qui visait lui aussi la fac…
— Merde, marmonna-t-il en baissant le cou, ça me déprime de savoir qu’on va être séparés dans moins d’un an. Ça me donnerait presque envie d’étudier si j’avais pas autant la flemme.
Et s’il n’y avait pas ce contrat officiel entre S.U.I et lui. Cet engagement à la société pour avoir été recruté et dispensé des frais de scolarité de l’École.
Ivana venait d’ouvrir un nouveau tiroir du bureau. Avant qu’elle puisse souffler quelques paroles de réconfort, elle se figea et en extirpa le contenu. Comme son copain avait toujours la tête baissée, elle s’éclaircit la gorge en retenant le rire qui chatouillait ses joues.
Une fois relevé, le visage de Jeremy ne tarda pas à changer drastiquement de couleur.
— Oh putain, c’est pas moi qui ai mis ça là, lâcha-t-il d’une voix étranglée en levant les mains.
— Je sais, le taquina Ivana en reposant les préservatifs pour s’emparer du post-it qui les accompagnait. « Je suis trop jeune pour être grand-mère ». C’est signé avec un cœur. Ta mère est géniale.
— Déterminée à me voir mourir de honte, oui, soupira Jim en se laissant tomber en arrière sur le lit.
— N’empêche, j’apprécie le rappel, sourit Ivana en refermant le tiroir. Et le message est d’intérêt général. La contraception, ça te concerne aussi.
Même s’il avait toujours les joues cramoisies, Jim recouvra un air sérieux.
— Je sais bien, t’inquiète pas. (Il passa une main nerveuse dans ses cheveux.) Mes parents déconnent pas trop, là-dessus. On a le droit chaque année à la petite leçon très gênante avec ma sœur.
Avec une moue amusée, Ivana quitta le siège de bureau pour rejoindre son copain au bord du lit. Comme il se redressait, elle noua les doigts aux siens, en apprécia la tiédeur.
— Mon père m’en a jamais parlé, tu vois, avança-t-elle à voix basse. Heureusement que Jihane est là pour moi depuis des années. Sur plein de sujets. Il a toujours été très ouvert et il m’a rapidement fait confiance pour pas que je me retrouve dans des situations compliquées, mais… Il est pas aussi doué que tes parents sur les discussions un peu sérieuses que toute famille devrait avoir.
Un petit rire étranglé échappa à Jeremy, qui coula un regard compatissant vers l’adolescente.
— Je crois que mes parents font tout pour pas qu’on se sente livrés à nous-mêmes. Après tout ce qui s’est passé… ils essaient d’assurer. (Jim tira sur leurs doigts liés pour embrasser la main d’Iva.) Je suis désolé que t’aies eu tant à te débrouiller seule. Surtout après le décès de ta mère.
Si Ivana n’était pas encore tellement habituée à devoir être indépendante, elle aurait peut-être réussi à mettre quelques mots sur ce que cette absence pesait réellement. Mais même avec Jeremy, même avec son père, c’était trop difficile. Il n’y avait que Jihane qui connaissait les larmes, rares mais si douloureuses, qu’elle dédiait à sa mère.
Et, même si Ivana n’était pas encore capable de se confier à ce sujet-là, l’empathie de Jim apaisait les brûlures. Elle avait appris à le laisser éteindre doucement ses peines et ses frustrations. Chassé la crainte d’être étouffée par l’attention et la tendresse dont Jeremy était capable. L’exercice n’était sûrement pas abouti et enclenchait parfois des tensions, mais il était nécessaire des deux côtés. Jim comme Ivana en avaient conscience.
Après avoir déposé un baiser reconnaissant sur les lèvres de son copain, Ivana cala la tête contre son épaule. Sourit.
Il sentait toujours les pommes caramélisées.



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Dernière modification par louji le ven. 03 mai, 2024 9:27 pm, modifié 1 fois.
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