Je n’ai pas apprécié ma lecture de Babel, et ce n’est pas peu dire. La déception était à la hauteur de mes désillusions. Le cadre universitaire linguistique (qui se rapproche fortement de mes études), le fantasy historique, le côté dark academia… avec des thèmes intéressants à aborder (le jeune étranger dans de nouveaux repères, le choc des culture, son identité à reconstruire…), j’ai vraiment cru qu’il me plairait. D’autant plus, qu’il m’avait été conseillé par une amie.
Je commence par le positif, car ça ira le plus vite : j’étais vraiment intéressée par les études de Robin, cette magie provenant des mots, de ce qui se perd dans la traduction, puisque traduire, c’est trahir. Je trouve le concept génial. Et puis, réfléchir aux étymons qu’elle donne, c’est chouette (j’apprends, et parfois je réapprenais des choses). Malheureusement, même ce côté-là ne fonctionne que pendant une partie du roman.
Alors, autant le dire tout de suite, je suis très tolérante des longueurs dans les livres – surtout si je suis intéressée par le sujet, et l’étymologie m’intéressait – mais le rythme était complètement cassé. Par exemple, qu’après et pendant le
meurtre de son père, Robin se mette à digresser sur les étymologies – limite, pourquoi pas, puisque état de choc, il se rattache à ce qu’il connaît
– mais c’est tout le temps ainsi. Le peu d’action qu’il y a est constamment entrecoupé de digressions de l’auteure – un moment, on parle de barricade, et hop, étymologie du mot. C’est ainsi tout le temps – à la fin, on n’en peut plus ! Et si ce n’était que ça : le pire est le moment où on en apprend plus dans une note de bas de page que dans tout le bouquin sur un personnage secondaire intrigant, Griffin. C’est dingue, soit ça reste un mystère et tu n’en parles pas, soit c’est intéressant et tu en parles. Pas ça ! Les notes de bas de page mettent aussi au même niveau, des faits d’ordre historique et des faits inventés, ce qui fait que quand la magie n’est pas mentionnée, on est toujours à s’interrompre pour se demander si c’est vrai ou si ça fait partie de cet univers. Je n’ai pas envie d’aller faire des recherches toutes les deux pages…
D’ailleurs, quelqu’un aurait vraiment dû faire remarquer à l’auteure que la culture, c’est comme la confiture… La pédanterie du bouquin atteint des sommets dans les notes de bas de page. J’aurais dû le sentir dès l’introduction assez agressive et sur la défensive, où elle dit qu’elle doit préciser certaines choses pour être sûre qu’on ne pensera pas qu’elle ne sait pas ce qu’elle dit, d’autant plus en tant qu’américaine… et puis, elle fait une liste de modifications/anachronismes avec lesquels nous devons faire avec, dit-elle et qu’on doit se sentir libre d’y ajouter d’autres choses qui ne colleraient pas avec la réalité, puisque c’est un livre de fantasy… mais c’est de la fantasy historique ? Donc, pourquoi ne fait-elle pas l’effort de coller avec ladite réalité ?
L’introduction donne le ton du reste du livre : il ne cherche pas à ouvrir un espace de réflexion, mais à imposer son point de vue. Et attention, si on n’a pas le même, cela fait de vous une mauvaise personne. D’où cette auteure se tient pour donner à ses lecteurs des leçons de morale ? Et pas subtiles, hein, non, non, non, surtout pas. Stupides comme nous sommes, il faut qu’elle nous assène sa vérité encore et encore, comme un clou sur un marteau. Il y a des notes de bas de page, qui nous disent littéralement : "ça, c’est raciste". Genre ? Merci, j’avais remarqué ?
Une des facettes les plus importantes pour moi dans un roman, plus que l’intrigue (qui honnêtement est très plate, on dirait qu’elle a si peu d’impact…), plus que l’univers (dark academia, d’accord, mais franchement, elle n’a pas la plume pour nous faire vibrer comme d’autres livres de dark academia que j’ai lus), plus que tout ça, ce sont les personnages. Et je n’ai pas été gâtée du tout. Les personnages sont fades et manichéens. Les « bons », les personnages de couleur et les « méchants », les blancs. Voilà. Ils ne sont pas là pour autre chose que de faire passer le message de l’auteure. Les personnages blancs sont tous racistes, sexistes et immoraux, les personnages de couleur sont tout le contraire : éclairés et éthiques. Ce qui est super anachronique, ils arrivent tous à nuancer aussi bien sur le racisme, sur le colonialisme, le sexisme… Donc, on veut me faire accroire, que de jeunes adultes ayant vécu la plus grande partie de leur vie, éduqués au XIXe siècle dans l’empire britannique, n’ayant quasi connu que ça, pourraient avoir la même opinion que vous et moi sur les femmes, le racisme et le colonialisme… J’en doute fortement…
Au-delà de la couleur de peau, je me demande si je ne supporte pas le point de vue de l’auteure qui dit et répète des choses à l’encontre de mon idéalisme. Elle dit par exemple, que rien ne changera sans la violence, car les anglais (comprendre : les hommes blancs) ne peuvent avoir d’empathie pour d’autres personnes qui vivent loin d’eux et que toutes bonnes choses qui viendraient d’eux seraient réalisées par contrainte (d’où le sous-titre : la nécessité de la violence). Et ça, je ne digère pas du tout. C’est cynique, traitez-moi d’idéaliste tant que vous le voudrez mais ne croyez pas non plus le monde aussi noir que vous le peignez tout en vous autoproclamant réalistes… C’est de la pure mauvaise foi, c’est une vision assombrie et idéologique du monde déguisée en lucidité... L’apologie de la violence du bouquin m’a profondément dégoûtée, ça va à l’encontre de mes valeurs. Et elle est justifiée, voire valorisée par deux personnages clefs du livre…
Je reviens sur les personnages car je disais que ce sont eux qui m’ont le plus dérangés. Je disais qu’ils étaient très dichotomiques, et ça se voit avec les professeurs et les étudiants blancs… Le professeur Lovell particulièrement, aurait pu recevoir un traitement plus mitigé, pas de zone grise malheureusement. Car le racisme sort tout le temps, et quand ce n’est pas ça, c’est du sexisme ou des propos pro-guerre… Et attention, même en tant que professeur, il se retrouve terriblement vite à court d’argument et comme une caricature, fini par la violence (verbale et/ou physique), en rage, insultant à tout va, écume aux lèvres et éclairs dans les yeux… Mais c’est un professeur d’université respecté ? Pourquoi n’incarne-t-il pas une idéologie impérialiste convaincante, presque séduisante ? Qui pourrait faire comprendre aux lecteurs pourquoi le colonialisme a eu un tel succès, pendant si longtemps… Mais non, pas de malaise moral, pas de réflexion, l’auteure ne voudrait pas nous perdre et qu’on adhère à une autre thèse que la sienne. C’est tout - vraiment dommage.
Les autres personnages, ceux de couleurs, sont là pour faire passer un message aussi. Robin, lui, est l’indécis qui tout de long se laisse guider dans son apprentissage politique par d’autres, jusqu’à devenir
une copie de son frère violent justifiant la violence et les morts d’innocents aussi facilement que de respirer
– il est là, pour nous montrer le chemin à suivre. Ramy est là pour être un
martyr triplement : pour son origine, pour la politique et pour son orientation sexuelle… quand on comprend qu’il est gai
, Ce qui n’ajoute rien, car c’est assez pathétique la façon dont elle écrit sa relation avec Robin (il n’y a rien et puis paf, la révélation à la fin)… Si c’était pour rendre le tout plus émotionnel, c’est raté, c’est artificiel et calculé. Et Victoire ? Je vais la mentionner autant que le fait l’auteure. Voilà, j’arrête d’en parler, j’en ai même trop dit. Letty, qui pour moi était un personnage très intéressant, la « rose anglaise » (comprendre : elle a des épines cachées) a reçu un traitement aussi maladroit que les autres personnages blancs. Peu importe que ce soit une femme. Elle est blanche, cela veut juste qu’elle est ignorante, qu’elle ne peut pas comprendre. Je déteste ce genre de truc : elle ne peut pas comprendre, donc, quoi : pas assez d’intelligence ou pas assez d’empathie. Sans doute un mélange des deux si j’ai bien compris l’auteure. Elle est là pour représenter la femme blanche privilégiée et c’est tout. Elle ne peut pas comprendre, qu’on vous dit !
Ce qui est assez drôle, puisque tout du long, il est dit que c’est un groupe d’amis très serré qui s’adore (le "show, don’t tell" est mort dans ce bouquin car on ne voit pas cette amitié forte), et dans un même souffle, il y a sans cesse des réflexions comme quoi ils ne peuvent pas la piffer, qu’ils ont hâte qu’elle parte, etc. Elle est isolée par les autres constamment, difficile de ne pas voir les trois autres comme des méchants… Je suis sensée être de leur côté ? Non merci. Perso, je la comprends mieux elle : ils n’ont jamais essayé de lui faire « comprendre ». Et une fois qu’ils s’y sont essayé, c’était trop tard :
un meurtre est commis
, tout bascule, elle est acculée avec une somme de choses monstres à assimiler.
Tu dois couvrir le meurtre avec nous, tu dois mentir, tu dois abandonner tes études, tu dois quitter ton pays – et le trahir – tu dois faire partie d’une organisation secrète qui prône des valeurs avec lesquelles tu ne te sens pas en adéquation, oublie tout ce que tu as fait pour en arriver là – ce qui en tant que femme, n’était pas si simple – et tu devras aussi recourir à la violence.
Ce qui a été la goutte d’eau pour elle. L’auteure la dépeint en antagoniste
Elle les trahit, elle est donc mauvaise. Laisse-moi rire, quelle trahison ? Elle est revenue sur le « droit chemin », le sien. Pourquoi devrait-elle se sacrifier pour eux ?
et moi, j’y vois un personnage accidentellement dans la zone grise. Elle dit des choses pas ouf, racistes, surtout pro-impérialisme. Mais honnêtement, pour l’époque ? Elle devait être vue comme woke - elle se remettait en question x) Pour l’auteure, elle incarnait le problème, et pour moi, Letty devenait un personnage qui posait des questions morales intéressantes.
J’ai détesté l’analyse qu’en font Robin et Victoire, selon eux,
elle aurait tué Ramy, parce que amoureuse, femme jalouse au plus haut point, personne d’autre n’aurait pu l’avoir à sa place.
Là, on nage en plein sexisme et dans la foulée, dans le racisme essentialiste également, car nous avons aussi droit à toute une analyse de son acte sous ce biais
la femme blanche tue l’homme de couleur, car humiliée par lui, elle qui a l’habitude d’avoir tout ce qu’elle veut, se voit nier quelque chose par un homme qui n’est pas blanc.
La grille de lecture raciale est exclusive, mais honnêtement, elle aurait pu bien mieux s’ouvrir à une lecture de classe. Parce que ça par contre, bizarrement, c’est un sujet maladroitement et superficiellement touché… Pourtant, il y aurait eu beaucoup à en dire. Car on se rappelle que nous avons à faire à des étudiants boursiers qui n’ont jamais dû travailler de leur vie, mais le petit paysan ou le petit ouvrier de l’époque vivait une vie mille fois moins privilégiée que la leur (qu’ils soient blancs ou pas d’ailleurs) ! On nous rabâche les oreilles d’Oxford, institution élitiste s’il en est, et ils sont dans le saint des saints – selon l’auteure – à Babel !
Bref, j’arrête là ma critique, assez longue. J’avais un autre livre de l’auteure, « La guerre des pavots », et je ne sais vraiment pas si je vais oser m’y mettre…