Chères lectrices et chers lecteurs,
Vous êtes nombreux à lire mes textes et je vous en remercie. Je mets à votre disposition, ici, le texte intégral de 3200, le dernier périple, une nouvelle écrite comme un conte du futur. J'espère qu'elle vous donnera du plaisir à lire. Mon prochain roman Juste de l'autre côté (Gérard Taverne) raconte l'histoire d'une orpheline qui va révolutionner la parfumerie dans l'emblématique pays de Grasse. Le livre numérique est sorti, le livre papier : mi-juillet 2026. Disponible sur toutes les plateformes en ligne et dans de nombreuses librairies.
3200, le dernier périple
Le premier janvier 3100, au sein des quatre niveaux de la cité souterraine creusée dans l’écorce de la planète Mars, la fête culmine à son plus haut.
Il est trois heures du matin, voilà cent ans que l’immense ville prospère dans les entrailles de l’astre rouge.
Au plan supérieur, les milliardaires s’empiffrent de caviar, au second, les techniciens s’enivrent de champagne, au troisième, les domestiques se régalent de crudités et au quatrième, les serviteurs de serviteurs se nourrissent d’espoir…
Petit à petit, les vives trépidations fissurent la roche. Venant du magma liquide, les gaz mortels s’échappent… La vie s’éteint étage par étage.
Le lendemain, les seuls bruits qui arrivent à Houston proviennent des ventilateurs géants, comme le cliquetis de cette girouette rouillée d’une ville fantôme abandonnée par les chercheurs d’or des siècles passés…
Sur terre, le gouvernement mondial verrouille l’information. Les vols quotidiens vers Mars reprennent. Cette fois-ci, ils emportent : les criminels, les parias, les contestataires, ceux qui pensent autrement avec quelques innocents injustement dénoncés par convoitise ou cupidité. Officiellement, les voyageurs partent pour reconstruire les dégâts. En vérité, pour les condamner à mort par asphyxie. L’ordre nouveau doit régner… L’Histoire balbutie, elle bégaye en murmurant les échos noirs des siècles les plus sombres.
Quelques mois plus tard…
Depuis trois jours, j’avance à grand-peine dans le désert brûlant du Sahara. La température avoisine les cinquante degrés le jour et près de zéro la nuit.
Je suis un condamné à mort.
Ce n’est pas le terme que les autorités emploient. Pour eux, il s’agit de : rééducation.
En 3100, elles se divisent en deux sortes et luxe ultime, le délinquant possède la liberté du choix…
Soit un exil définitif sur la planète rouge comme serviteur de serviteur.
Soit un abandon dans le Sahara, largué par un hélicoptère à huit jours de marche de l’oasis la plus proche avec une réserve d’eau et de pain pour trente-six heures. Quand ils vous quittent, ils disent :
L’espoir fait vivre !
Une cruauté de plus, pour eux : un raffinement !
Cependant, moi, j’ai opté pour le désert… Et je sais pourquoi !
Le problème passé de la surpopulation carcérale est résolu ! Les anciennes geôles sont démolies au profit de gigantesques tours de verre.
À partir de l’an 3000, la montée des eaux a submergé toutes les villes côtières, l’espace habitable s’amenuise…
Je suis un rebelle, un insoumis, le sable dans les rouages.
Le sable ? Je ne devrais pas employer ce mot !
J’ai mis au point un système qui leurre la reconnaissance faciale. J’utilise à tour de rôle les visages des 150 autorités du gouvernement mondial pour avoir accès aux véritables informations. Je diffuse les plus essentielles auprès de mes concitoyens. La catastrophe du premier janvier 3100 qui a décimé les villes souterraines de la planète Mars se transmet désormais chez tous les Terriens… La révolte gronde.
Ma tête est mise à prix.
Malgré toutes mes précautions, je fus livré par un proche collaborateur. Il y avait une place à prendre, celle d’un milliardaire… Une position temporaire… Les dictatures n’aiment pas les traîtres ! Même ceux qui les servent.
L’aube du quatrième jour se lève. Pour avoir plus chaud la nuit, je m’enterre sous le sable. Je sais, c’est dangereux, les tempêtes peuvent m’ensevelir, mais je n’ai pas le choix. J’ai divisé au minimum les rations pour aller plus loin… Jusqu’où ? Je ne saurais le dire, réfléchir devient pénible.
J’avance un pas, puis un autre, toujours un pas… L’exemple d’Henri Guillaumet me redonne du courage. Après le crash de son avion dans la cordillère des Andes, il a marché sans s’arrêter durant cinq jours, sans équipement, en plein hiver austral… Il a fini par être sauvé.
Sauvé ! un mot qui rebondit comme un ricochet, droit devant moi, vers la vie.
Parfois, il faut un peu de folie, ou bien, est-ce l’instinct de survie, venu du fond des âges farouches, qui nous fait tenir…
Au milieu de la journée, la chaleur devient insoutenable et je m’effondre. Dans mon inconscience, j’ai entendu une voix qui déclarait : « Relève-toi ! » À cet instant précis, j’ai senti une ombre qui sortait de mon crâne. Elle a pris la forme d’une silhouette étrange et m’a tendu deux coupes d’or en disant :
— L’une contient l’immortalité et l’autre, un poison fatal pour abréger tes souffrances, choisis sans crainte ! Dans les deux cas, tu es gagnant !
— Qui es-tu ?
— La somme de tes idées noires, celles que tu accumules depuis ta naissance !
Je n’avais pas assez de mauvaises nouvelles ! Il ne manquait plus que celle-là ! J’ai repris mon chemin et j’ai crié :
— Comme Han Suyin, je n’ai que la pluie pour ma soif ! Et assez de temps pour l’attendre, ici chaque seconde contient l’éternité !
Le cinquième jour, j’ai encore un peu de vigueur. C’est le début d’octobre : la saison humide au Sahara. Voilà pourquoi j’ai choisi le désert ! La pluie peut s’abattre à tout moment, mon dernier espoir… Sauf si les ultimes dérèglements du climat n’ont pas tout bouleversé…
Le sixième jour, j’ai fini toutes mes rations. Il n’y a pas de traces d’animaux, de végétation ou de crevasses dans le sol pouvant indiquer une source et la pluie n’est toujours pas tombée… Je suis si faible que la moindre pierre me fait trébucher.
Épuisé, je me suis allongé près d’un modeste rocher en essayant de profiter du peu d’ombre qu’il offrait, j’ai écarté les mains et j’ai fermé les yeux, pour un instant, me suis-je dit… C’est à ce moment que les premières gouttes sont arrivées, toutes petites d’abord, ensuite très grosses, énormes ! Tout autour, le sable explosait, en peu de temps je fus trempé, noyé : un bain divin !
Rimbaud aurait dit : comme un vin de vigueur !
Moi, j’ai pensé : comme une eau-de-vie !
Quand j’ouvre les yeux, la lumière décline déjà. Dans le lointain, les cumulus chargés d’humidité se sont superposés à la manière d’une toile impressionniste. Ils forment une gigantesque écharpe argentée posée sur le sommet des dunes millénaires. L’espace, l’univers, tout semble infini au sein de cette nature dotée de supers pouvoirs redoutables. Je suis là, grain parmi les grains, anonyme dans la multitude, insignifiant dans l’immensité. En vie certes ! Pour combien de temps ?
J’ai dormi au moins plus d’une journée. Mes habits ont séché. Je devrais plutôt dire mes hardes. Les nombreuses chutes, les coups de fouet cinglant du sable, ont constellé mes pauvres vêtements. Ici des entailles, là des déchirures béantes. Seules mes rangers inaltérés me permettent le droit de revendiquer le statut de civilisé. Cette pensée me réconforte. L’instinct de survie dépasse tout. Il dissipe l’angoisse et décuple nos forces vives. Je suis solitaire, perdu dans un environnement hostile et pourtant je souris de bonheur à la vue de mes chaussures intactes !
Au pied de la dune où je suis encore allongé, le violent orage a laissé une petite lagune d’eau douce prisonnière du sol rocailleux. Une légère brise agite la surface comme un frisson silencieux. Immobile, je contemple l’harmonie sacrée de notre prodigieux univers. Hier, une mortelle aridité, un nouveau jour… Et le triomphe de la vie. L’humanité entretient l’illusion d’un pouvoir sans limites sur la nature alors que toute sa science ne peut rien contre un fleuve en crue ou pour endiguer l’inexorable montée des océans. L’homme est la plus vaine de toutes les vanités. À quelques pieds sous terre, un silence profond et tant de bruit à la surface ! Un vers de mon poète préféré… (Victor Hugo)
Il est près de dix-neuf heures, la lumière se tamise peu à peu, l’obscurité s’avance. Au loin, un oryx dammah s’approche prudemment. Il vient s’abreuver. Il s’arrête, hume l’air, les oreilles en alerte. Un superbe animal avec son pelage doré et ses interminables cornes tressées en forme de V. Celui de la victoire, on l’a tellement chassé au cours du vingtième siècle que je croyais l’espèce disparue. Une autre réussite de l’instinct de survie.
L’antilope étend le cou, elle a détecté ma présence, ma piteuse allure moribonde ne l’inquiète pas. Elle sait que dans le désert un blessé ne vit pas très longtemps, alors, elle vient, se penche et boit en silence sans me quitter des yeux… Tout de même, on n’est jamais sûr… Son existence prouve qu’elle a déjoué tous les pièges des prédateurs. Sa soif calmée, elle me regarde une dernière fois, elle doit estimer que je suis dépourvu de sagesse et de karma bienfaiteur. Elle s’éloigne à petits pas tranquilles, la tête haute, dédaignant mon sinistre destin de condamné…
Quelques minutes plus tard, comme s’il avait attendu son tour, arrive un écureuil de barbarie. Je le distingue à peine, car sa fourrure dorée se confond avec le sable des dunes. Sans crainte, il vient près de l’eau et boit avec des petits cris de satisfaction. Soudain, il m’aperçoit. Il semble hésiter, mais la curiosité l’emporte et en quelques bonds, le voilà à un mètre de moi. Il s’assoit sur ses antérieurs. Ses minuscules oreilles dressées, avec ses grands yeux noirs, il m’observe en secouant la tête, étonné, surpris de ma décrépitude, moi le représentant de l’espèce dominante ! Un comble pour lui ! Il est sidéré. Avec tout ce tapage, ces certitudes, ces bouleversements planétaires, cette hubris d’apprentis sorciers, nous sommes incapables de survivre là où il vit sans peine en toute humilité. Je ne sais pas si cela le réconforte, mais je sens bien qu’il me plaint, pour lui, plus que pour nous, la vie demeure sacrée, sa référence absolue.
Il appuie ses deux pattes antérieures sur son crâne comme s’il venait soudain de mesurer l’étendue des dégâts, puis en un éclair, il disparaît derrière la dune.
Peu de temps après, il revient et dépose près de mes mains ouvertes des graines de pistachier et d’arganier qu’il a au préalable coincées entre sa queue touffue et son dos. Il fait un geste comme pour dire : « vas-y, régale-toi, j’en ai d’autres ! »
Sans attendre, il repart à toute vitesse pour réapparaître aussi vite, chargé d’une plus grande quantité qu’il regroupe soigneusement comme le plus précieux des trésors avant de s’enfuir à nouveau.
J’ai erré six jours dans un désert brûlant en rationnant très peu de vivres, depuis vingt-quatre heures je n’ai rien mangé de consistant et voilà qu’un petit animal des sables arides, pressentant une existence en danger, arrive pour la secourir sans l’ombre d’une hésitation, au mépris de tout péril…
Ces graines odorantes dégagent un parfum de vigueur. Je les avale lentement comme pour faire durer un dernier repas. Je me délecte de la moitié. J’avais oublié que la nourriture pouvait procurer autant de plaisir. L’énergie vitale ranime mon corps torturé. Je me lève pour mettre le restant dans ma seule poche valide lorsque j’entends un cri d’alerte : l’écureuil revient dans un rallye effréné, poursuivi par un grand-duc à l’envergure impressionnante, aux serres acérées, ouvertes, prêtes à broyer. Aussitôt, je ramasse une lourde pierre, je cours en hurlant, je lance le projectile de toutes mes forces, le rapace parvient à l’éviter de justesse, il prend de la hauteur et abandonne la chasse avec un houhou de protestation.
Près de moi, l’animal tremble de tous ses membres, le souffle coupé, il respire bruyamment par saccades. Il se calme peu à peu et quand il a retrouvé assez de vigueur, il ouvre sa queue en panache pour m’offrir une poignée de dattes mûres à souhait qu’il a conservées au péril de sa vie. Puis, il disparaît sans se retourner aussi furtivement qu’il est apparu. Un petit être chétif vient de me donner la plus grande leçon de courage et d’abnégation.
Si je vis assez longtemps, ce souvenir à lui seul effacera toutes mes plus violentes mémoires.
Les ténèbres s’étendent, seul un rayon de lune parvient à révéler le relief environnant. Je gravis une partie de la dune pour m’orienter. J’aperçois au-delà de la lagune un amas rocheux, je décide d’aller voir, j’y trouverai peut-être un abri sûr pour la nuit.
Quand j’arrive se dresse devant moi ce qui reste d’une pierre marbrière. Façonnée par les tempêtes de sable et les millions d’années, elle semble vouloir tenir encore une belle éternité. Tout autour apparaissent des traces de campement nomade. Ils existent en nombre dans la région. Certains ont opté pour les traditions et la liberté, d’autres, plus redoutables, œuvrent pour le gouvernement en impitoyables chasseurs de primes. J’espère simplement qu’ils sont déjà passés…
Dans une petite anfractuosité du bloc, je m’allonge aussi confortablement que possible. Aux alentours, le silence a envahi l’immensité de mon dortoir céleste. Je réfléchis. Dans mon périple, en me repérant au soleil, je me suis toujours dirigé vers le nord-ouest. La couleur du sol, la végétation, les animaux, tout m’indique que je me trouve dans la province du Maroc. Ma situation doit être proche de l’oasis d’Erfoud. Les courtes allées et venues de mon intrépide ami l’écureuil le prouvent. Si je peux y parvenir, je connais là-bas une personne de confiance, un négociant maraîcher qui m’a servi d’interprète lors de mes recherches d’ethnologue. Il pourra me conduire au port d’Agadir, le port de la liberté, où je pourrai embarquer vers la province autonome d’Islande, la seule rebelle aux dictats de la bureaucratie planétaire.
En contemplant le ciel étoilé, je médite sur mon singulier parcours… À partir de l’année 3070, celle de mon doctorat d’ethnologue, j’ai sillonné le monde à la recherche des civilisations anciennes, j’ai analysé leurs coutumes, leurs langues, j’en ai appris certaines. L’ensemble de mes études ont démontré que toute société non fondée sur des préceptes de morale solide s’effondre en quelques décennies pour laisser la place aux tyrans !
Pour voyager, j’ai loué un très robuste et rapide vieux voilier. À bord mes deux amours : ma femme Angie, sociologue, un éternel sourire lumineux sur les lèvres, et ma fille Tina, 8 ans, espiègle, rebelle, experte en émerveillement. En dehors de mon métier, je me passionne pour les nouvelles technologies. Elles m’ont permis de déverrouiller les codes les plus confidentiels de tous les ministères régaliens, à ce moment-là, j’ai découvert leurs funestes secrets :
Diminuer par tous les moyens la population mondiale ! Afin de mieux profiter de tous leurs privilèges !
Avant d’agir et de prévenir mes concitoyens, j’ai pris le soin de mettre ma famille en sécurité au sein de la seule province autonome et libre. Si je m’en sors, c’est là que j’irai les rejoindre…
Au petit matin, le réveil devient brutal. Je suis entouré de nomades. Ils forment un cercle autour de moi. Ils sont arrivés à l’aube et ils ont déjà déployé leurs tentes traditionnelles noires tissées en poils de chèvres et de chameaux. Ils discutent de mon sort. Ils parlent dans un dialecte proche du berbère. Je peux en saisir l’essentiel. Mon avenir paraît compromis…
Ce sont des éleveurs d’ovins. Celui qui semble le chef, un grand maigre au port altier, prône l’hospitalité séculaire du désert. Les autres ne sont pas du tout d’accord. Ils évoquent une prime de plusieurs milliers de dollars, ils savent que ma tête est mise à prix. Pendant la discussion, je reste le plus calme possible. Je les observe tous, j’évalue leurs forces et leurs faiblesses. Je réfléchis à la manière de leur fausser compagnie. Beaucoup ont le regard fuyant. Ils sont tiraillés entre leur légendaire assistance et l’appât du gain facile. La somme équivaut à plusieurs années de leur harassant et pénible labeur…
Après une heure de palabres tendues, le chef se détourne et jette l’éponge, celle du boxeur KO. Moi, j’ai tous mes esprits, je les fixe tour à tour droit dans les yeux sans ciller. Le silence s’alourdit. Ils baissent tous le regard. J’attends…
Deux des plus téméraires se décident et m’agrippent, ils me ligotent les mains dans le dos, je suis encore trop faible, je ne peux rien faire, je préfère économiser mon énergie : je vais en avoir besoin…
Ils m’entraînent dans une tente à l’écart dans laquelle je suis attaché au poteau central. Dès qu’ils sortent, j’observe l’abri précaire. Il présente plusieurs failles, notamment sur toute sa partie inférieure. Si je parviens à me détacher, en passant par-dessous, je pourrais m’enfuir facilement. Je teste les liens : ils sont solides. Néanmoins, j’essaye avec des petites secousses de détendre l’étreinte… Il faudra beaucoup de temps et de patience !
Je ne désespère pas, l’instinct de survie m’électrise de nouveau, pourtant ma situation ne semble pas favorable. Je ne sais pourquoi, je n’envisage que la liberté. Depuis que j’existe, c’est mon confiteor barbare, ma ligne d’horizon.
Quelqu’un s’approche, la toile s’ouvre, le vieux chef entre, il fixe le sol, honteux, il n’a pas pu imposer les lois ancestrales des Bédouins et convaincre les siens. Il sait maintenant qu’il sera toujours contesté, il devra suivre les autres sans broncher. Il porte un plat de nourritures. Sans me délier les mains, il s’assoit autour de moi et me fait boire du thé chaud. Il me demande constamment pardon, je l’entends aussi sangloter… Délicatement, il met dans ma bouche des morceaux de viande grillée, la chair est succulente, mon meilleur repas de moribond !
Quand il sort, sa charitable action l’a rendu un peu moins las. Il vient de se réconcilier en partie avec son âme.
À l’extérieur près du feu, les hommes chantent et jouent sur des instruments de musique. Ils fêtent leur cupide trahison…
Après ce bon repas, pour améliorer mes forces, je décide de dormir jusqu’à la tombée de la nuit, le seul moment propice à une évasion réussie avant qu’ils ne lèvent le camp à l’aube selon leurs habitudes.
Dès le crépuscule, je me réveille instinctivement. J’ai parfaitement récupéré et je commence sans tarder à tirer sur mes liens en frottant le chanvre sur le poteau dans le but de l’user pour qu’il se détende plus vite. En plein effort, j’entends un grattement continu… La toile inférieure se soulève et d’un seul coup mon ami l’écureuil apparaît dans toute sa splendeur. Il exécute aussitôt une petite danse pour me saluer. Je lui montre les cordes, il est stupéfait, il n’en revient pas : je suis encore en galère alors que lui prend tant de précautions pour éviter chaque danger.
La stupeur passée, il s’attaque aux liens qu’il brise en quelques coups de dents. Nous sortons par où il est rentré. Par bonheur, la tente se situe la dernière à l’opposé du camp, je l’avais déjà remarquée, c’est la raison pour laquelle je restais optimiste.
Mon ami m’entraîne derrière le bloc rocheux à l’abri de tout regard. Nous filons à travers la dune, le sable amortit les bruits des pas. Nous courrons une bonne heure avant que j’aperçoive au détour d’un à-pic rocailleux les premiers palmiers de l’oasis d’Erfoud : ma terre de délivrance…
Mon ami entreprend sa petite danse d’adieux, pour sa plus grande joie il me sent apaisé. Je le regarde disparaître.
Dans le ciel limpide, les étoiles semblent se déplacer pour le suivre encore plus loin.
En janvier 3200, cent ans plus tard, la moitié du globe est ravagée par les tempêtes tropicales. Sous la conduite du dernier érudit, les Terriens ne sont plus que 5000 à errer vers la province d’Islande toujours libre et autonome et seul lieu encore tempéré…
Au milieu d’un long chemin aride parsemé de pierres saillantes, le sage désespéré, à bout de souffle, cria vers le ciel :
— Quelles raisons entrainent l’humanité dans les guerres perpétuelles ?
La réponse résonna, limpide, dans son esprit.
— Le mal ne demande aucun effort, il suffit de se laisser porter. La victoire surgit, immédiate, surtout quand le glaive transperce les plus vulnérables, leurs blessures profondes anéantissent toutes défenses.
— Le bien n’existe donc pas ?
— C’est un cheminement, un état de conscience et surtout une abnégation ! Il ne peut s’exécuter sous les feux de la rampe comme sous les trompettes de la Renommée. Il nécessite de beaucoup donner sans attendre de recevoir. Qui accepte d’agir ainsi ?
— J’ai lancé mes forces dans cette voie depuis trop longtemps, lorsque je me retourne, nous progressons peu nombreux, le dos courbé par nos peines en laissant de grands intervalles entre nous. Je crains de m’égarer avec tous… Et nos réserves d’eau s’épuisent…
— Crois-tu possible d’avancer en regardant derrière toi ? Tes inquiétudes lient tes chevilles et ta peur clôt ton horizon : tu te construis une prison de douleur. Tu prétends servir d’exemple et tu te restreins pour vivre petit. Personne ne suivra un épuisé !
— Malgré tout, nous avons réalisé le bien, ne l’as-tu pas perçu, ni aimé ?
— Trop de larmes me brûlent les yeux et m’empêchent de le voir.
— Pourquoi n’agis-tu pas ? Pourquoi laisses-tu accomplir cela ?
— Derrière vous, l’obscurité et le chaos. Devant vous, la lumière et l’espoir… Personne ne vous a condamné, pourtant chacun de vous roule sans cesse le rocher de Sisyphe ! Cessez de gémir, avancez vers le nord-ouest, marchez deux jours dans le lit asséché de la rivière. Dans le flanc de la montagne, une grotte, au fond de celle-ci, un lac, près de sa rive, une sépulture : celle du dernier gardien de la source. Sur sa tombe, une épitaphe que vous lirez avant de vous désaltérer :
Pourquoi fixes-tu si souvent l’horizon ?
Il dessine les rivages d’un lointain avenir,
Immense, trop vaste pour le saisir, le contenir,
Il révèle une éternelle et secrète arrière-saison.
Il parle comme tous les livres réunis,
Et nos yeux entendent les paroles.
Et de ces pétales liés à leurs corolles
S’élève un parfum léger, une goutte bénie.
Elle apaise les âmes démunies ou blessées,
Elle ralentit le son lourd des pas pressés.
Le berceau d’une quiétude qui désarme,
La force silencieuse d’une unique larme.
Je le contemple, surtout car sans heurt,
Il harmonise l’invisible et toutes les couleurs,
Sans qu’une seule s’égare ou se confonde.
Lumineuses aurores d’un Nouveau Monde.
Gérard Taverne
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